A SAINT-SAUVEUR- LE- VICOMTE
La chapelle de la Délivrande est située sur une haute colline, à deux kilomètres de Saint-Sauveur-le- Vicomte. A côté de la chapelle, on voit une petite maison couverte d'un toit de chaume; c'est la demeure du chapelain de la Délivrande. Un peu en arrière, adossées à la montagne, laissant entre elles et la chapelle un large espace, il y a quelques maisons formant le village de Rauville-la-Place, pays d'origine de maître Tainebouy de l'Ensorcelée, qui n'est pas tout-à-fait un personnage imaginé, pas plus que l'abbé de Percy du Chevalier Destouches, qui est enterré à Saint-Sauveur, contre le mur extérieur de l'église et qui s'appelait réellement l'abbé de Percy, comme Destouches s'appelait Destouches.
Du haut de i'esplanade de Rauville on découvre le panorama le plus pittoresque qu'il soit possible de voir. Au loin, les collines du Cotentin, aux pieds de la montagne la vallée de l'Ouves et à quinze cent mètres les murs de la vieille citadelle de Saint-Sauveur qui virent se terminer la guerre de cent ans.
Barbey d'Aurevilijr a dit de Saint-Sauveur « cette bourgade écossaise ». Le moi est d'une justesse frappante lorsqu'on regarde la petite cité du haut de Rauville. Elle apparaît rude, vieille et grise comme un village d'Ecosse.
Barbey y vint souvent, longtemps avant que de connaître l'abbé Anger, chapelain de la Délivrande, avec lequel il se lia au lendemain de la mort de son frère, c'est-à-dire en 1876.
L'abbé Anger était un prêtre extrêmement original et sympathique. Il était né au Havre, le 23 mars 1826 et était le fils d'un officier du premier empire.
Entré au séminaire de Vire, il fut un passionné de littérature et après des études très complètes, devint professeur au collège de Sainte-Marie de Caen, puis directeur du séminaire de Vire.
Très batailleur, il commença de bonne heure à publier des articles dans l'Univers, l'Ordre et la Liberté. Quelques-uns furent remarqués (1855-1865), dans lesquels il combattait en faveur des églises unies d'Orient.
En 1875, l'abbé Anger fut nommé chapelain de la Délivrande.
Ayant donné tout ce qu'il possédait, il s'installa tant bien que mal dans ce qu'il appelait justement sa cabane et alors commença pour lui une vie de prière et d'austérité qui le fit détester de ses confrères, gênés par la présence de sa vertu et sa valeur intellectuelle.
Un prêtre pourtant devint son ami. C'était le P. Léon d'Aurevilly, qui terminait sa carrière sacerdotale comme aumônier de l'hôpital de Saint-Sauveur.
Le P. d'Aurevilly mourut au mois de novembre 1876. Après la cérémonie des obsèques, auxquelles quelques fidèles seulement avaient assisté, deux amis reconduisirent Jules Barbey à son domicile habituel, une petite chambre où il s'installait pour deux ou trois jours lorsqu'il venait voir son frère et que les propriétaires ont conservée pieusement telle qu'elle était.
A peine entré, Barbey d'Aurevilly s'accouda au marbre de la cheminée, le visage dans ses mains et sanglotant. Il laissa échapper quelques paroles d'amertume, car le désert fait autour du cercueil de son frère l'avait vivement blessé : « Ah ! dit-il, je n'attendais personne de la société de Saint-Sauveur, il y a longtemps que nous n'en sommes
plus, mais j'aurais cru que les pauvres se seraient davantage souvenus de lui. »
Il s'informa alors d'un prêtre à l'allure distinguée qu'il avait remarqué parmi les officiants de la messe funèbre. On lui dit que c'était l'abbé Anger. Il le vit le lendemain et leur amitié commença.
Lorsque parut la seconde édition des Philosophes et écrivains religieux, le volume était ainsi dédié à l'abbé Anger :
« ...C'est derrière le cercueil de mon frère que je vous ai vu pour la première fois. Pour nous, chrétiens, qui voyons partout la Providence, il semblait que Dieu vous avait mis là pour entrer dans ma vie quand mon frère venait d'en sortir et pour le remplacer dans mon cœur et dans ma pensée. En vous offrant ce livre, mon cher Abbé, je vous demande, comme je le demandais à mon frère, de le couvrir de votre autorité de prêtre, plus haute pour moi que toutes les Pbilosophies, parce qu'elle a naturellement sa source en Dieu. »
Barbey d'Aurevilly revint tous les ans voir son abbé. Les journées de l'écrivain normand étaient employées invariablement comme il suit :
Le matin il travaillait, déjeunait seul dans la petite chambre dont j'ai parlé plus haut, puis assis derrière les rideaux des fenêtres, il regardait avec entêtement et pendant de longues heures une grande maison située de l'autre côté de la rue, juste en face de celle où il était.
Cette demeure, qu'il fixait ainsi, comme si ses regards n'avaient pu s'en détacher, il l'avait habitée, elle lui rappelait son adolescence, les derniers efforts de la chouannerie et le sacrifice que son père avait fait de toute sa fortune à la cause des Bourbons et à la cause de l'Eglise.
Pendant que Barbey d'Aurevilly rêvait et méditait, une nuée de vieilles mendiantes, sachant que M1 Jeule était là, propageaient la nouvelle de son arrivée et venaient chercher l'aumône que son inépuisable charité leur réservaittoujours.
Vers quatre heures de l'après-midi, il traversait la « bourgade écossaise » et les deux kilomètres qui la
séparent de Rauville ; puis, avec l'abbé Anger, c'étaient de longues promenades autour de la Délivrande, dans la lande bleue. Les deux hommes causaient surtout du passé. A un certain moment de la promenade, l'auteur de l'Ensorcelée s'arrêtait et disait : « Regardez, mon cher abbé, le plateau du village d'Aurevillé, c'est par delà qu'est la terre des premiers parents et des souvenirs originels... » Il ne manquait jamais d'évoquer ces souvenirs et à chaque fois une émotion violente le secouait.
Son influence sur l'abbé Anger, influence littéraire autant que spirituelle, fut considérable et visible dans quelques pages inédites de l'abbé. Elles m'ont été communiquées par son fidèle serviteur, M. Louis Y ver, auquel j'adresse ici tous mes remerciements.
Voici d'abord un extrait d'une lettre à Mgr X... :
« Les esprits supérieurs ont qualifié cet homme (Barbey d'Aurevilly) avec des termes que sou géuie leur faisait inventer. .Mgr Bertheaud l'appelait le théologien naturel ; Lamartine l'appelait le duc de Guise de la littérature. Blanc de St Bonnet, un fort celui-là, un connaisseur du cœur humain, disait que, devant d'Aurevilly, les bras lui tombaient. Ses romans, faits pour les forts et pour ceux qui veulent devenir les chirurgiens sacrés de l'àme d'autrui et de la leur, font cent fois pâlir tout ce que Dickens, Walter Scott. Manzoni ont écrit de plus beau.
« Si l'esprit public chrétien était resté dans les hauteurs morales d'où il est tombé, d'Aurevilly nous paraîtrait adorable. J'ai mesuré souvent la valeur intellectuelle et morale des blâmeurs et cette expérience m'a apporté des révélations navrantes pour m'édifier parfois du jugement des hommes.
« Si certains livres de cet incomparable écrivain, mal jugés, eussent recelé le poison qu'on y a vu, je demande pourquoi moi et tant d'autres qui les ont lus en sont sortis avec une àme plus robuste et plus râblée qu'ils n'y étaient entrés. Ceci est une irréfragable démonstration de la bonté radicale de l'œuvre. C'est cela même qui a converti le fameux Léon Bloy.
« Je sais que d'Aurevilly étourdit les faibles et vivifie les forts. Ah! Seigneur évèque. Vous qui êtes des Forts, apprenez-nous à aimer votre force et la sienne. »
Angkr.
Les lignes qu'on vient de lire montrent les sentiments d'admiration de l'abbé Anger pour son grand ami. Voici maintenant quelques fragments où l'imitation de Barbey d'Aurevilly est visible L'abbé venait de lire une intéressante brochure de M. Hélaine consacrée à d'Aurevilly et voulait en rendre compte à son tour. L'article ne fut jamais publié, à peine fut-il terminé.
...Dans cette réduction, d'Aurevilly no perd pas un millimètre de sa taille, (.''est en cela que les miniaturistes, les réducteurs de génie ont le mystérieux talent de poser leur héros au bout d'un<î longue avenue sans que le rapetissement de la perspective atténue leurs simples dimensions.
Ces condensations sont si bien faites que l'on ne peut pas, sans en détruire à l'instant la beauté originale, ni les amplifier, ui les soumettre au martyre d'une maigre analyse.
Et c'est là précisément ce qui m'embarrasse pour mon article qui, de sa nature, comme tout article, penche à l'analyse.
Je voudrais faire de ces trente-six pages ce que l'on fait d'une éponge, les serrer dans mes doigts et les jeter, sans abimer leur prestige, sans rien diminuer de leur substance, dans les quatre ou cinq colonnes de ce journal, à la place de ma prose !
.Mais de cette statuette de porphyre d'un grain si pur, d'un contour si doux au contact de la main, d'une physionomie si idéalement ress (mblante, et d'une physiologie qui nous fait paraitre vivant et ::t l'homme de lettres et l'inflexible moraliste, de cette statuette un simple analyste de profession ne peut détacher une parcelle. 11 faut prendre la statue et la montrer comme on montre un diamant moins enchâssé encore dans le cadre de l'élégante typographie de M. .Martin, que porté comme entre deux doigts qui ne nous dérobent dans leur fine étreinte, aucune des facettes du bijou où le soleil se joue en reflets étincelants à chaque mouvement, à chaque page que l'on tourne.
Dans ces pages inédites que j'ai sous les yeux, c'est toujours Barbey d'Aurevilly le sujet principal de l'abbé Anger :
« Les superficiels et les inaptes étaient d'une impertinente effronterie et d'une ridicule puérilité quand ils lui reprochèrent l'excentricité de ses costumes. C'était une protestation voulue contre la versatilité imbécile des caractères et des modes de son temps.
« Un soir, je me promenais avec lui à l'extrémité de l'esplanade du Mont cle Rauville, en avant du parvis ombragé de la Délivrande où l'abbé Léon d'Aurevilly avait composé de belles strophes. Nous étions à cette pointe pittoresque que nous appelions le Cap Saniiim. Beau et suggestif comme celui de TAt tique, notre Sunium neustrien surplombait un abîme et regardait le soleil se coucher tout rouge dans l'Océan.
a En nous retournant, je lui dis : « Vous voilà toujours dans votre accoutrement antédiluvien. » — « Dites plus et mieux, me réponditil, c'est un costume antidiluvien. Il ne date pas d'avant le déluge, mais il contraste et fait opposition avec le déluge de tous les dévergondages épileptiques des modes et du snobisme. » — Ainsi d'Aurevilly me montrait l'éloquente force des prépositions antitbétiques »
11 faut admirer dans ces inédits de l'abbé Anger l'enthousiasme d'un prêtre catholique pour la pensée, de Barbey d'Aurevilly. L'auteur du Prêtre marié a souffert p'.us qu'on ne l'a cru généralement d'être appelé par ses coreligionnaires l'enfant terrible. Léon Bloy, un des rares qui l'aient vraiment connu, le défendit le premier contre les inventeurs de cette appellation. Dans les dernières années de la vie de Barbey d'Aurevilly, il y avait donc à Saint- Sauveur un autre défenseur de la sublimité de son œuvre et de la rectitude de son jugement, et c'était un prêtre catholique.
Plusieurs fois l'abbé Anger rendit à Barbejr ses visites. Il se faisait conduire de Saint-Sauveur à Valognes, où Barbey séjournait de longs mois installé dans son logis de l'hôtel Grandval-Caligny, vieii hôtel du xvme siècle, où il avait loué un appartement de trois pièces au rez-dechaussée donnant sur un jardin.
Une chambre, un cabinet de toilette et un petit salon contenaient les meubles somptueux de Barbey d'Aurevilly. C'est de ce salon, qui était aussi un cabinet de travail, que sont partis un grand nombre d'articles publiés par le Constitutionnel, c'est-à-dire plusieurs volumes des Œuvres et les hommes.
C'est de là que sont parties également les lettres à Léon Bloy, publiées par le Mercure de France1, lettres bour-