LORD BYRON. D
Puis, je cachetai, je mis mon adresse et j'allai jeter dans une de ces bornes de fonte peintes en rouge qui sont espacées de quartier en quartier.
Deux heures après, rentrant chez moi, je trouvai ma lettre sur ma table.
J'avais calomnié mes hôtes invisibles.
... Jules Vallès me raconte ses rapports d'autrefois avec Paul de Saint-Victor.
C'était au temps où il avait fondé le journal la Rue, un journal étonnant, où l'on reconduisait les gloires classiques à grands coups de pied, — et où un registre était ouvert jour et nuit, dans les bureaux de la rédaction, pour recevoir les signatures de tous ceux qu'embêtait le Misanthrope.
L'exécution de Molière ne suffisant pas à son
humeur farouche, Jules Vallès remonta plus haut et s'attaqua à Homère le Divin. 11 traita l'auteur de V Iliade de « quinze-vingts », et alla jusqu'à l'appeler vieux Patachon, en souvenir des Deux Aveugles, La stupeur fut unanime dans Paris, le toile général.
Paul de Saint-Victor s'émut sur son fond d'or et, d'une main tremblante d'indignation, il écrivit à Vallès une lettre dont voici à peu près le sens : « Je vous avais pris jusqu'à présent pour un honnête homme. 11 n'y a plus désormais rien de commun entre vous et moi. »
«... Comment V Estudiantin a fut prise pour la Comédie-Française par un spectateur candide, à une soirée de Hanover Square Club. »
Ainsi pourrait être intitulé ce paragraphe.
C'était hier samedi. Le très courtois président du club avait invité, en dehors des membres du congrès littéraire international, un certain nombre de notabilités artistiques, et principalement la Comédie-Française.
Got, Mounet-Sully, Coquelin avaient promis de venir après la représentation du Sphinx. Ils y vinrent en effet, mais ils furent précédés par la société musicale de VEstudianlina.
Ces étranges compagnons, qu'on dirait habil-
D'UN HOMME DE LETTPxES 57
lés par Forluny, s'étaient rangés en cercle dans la salle du concert.
Avant qu'ils eussent commencé à gratter leurs guitares, un monsieur de l'aspect le plus timide qui, depuis quelques instants, rôdait autour de moi, se décida à m'adresser la parole.
— Pardon, monsieur... vous êtes Français?
— Oui, monsieur. Est-ce que cela se voit?
— Un peu.
■ — Et vous, monsieur? lui demandai-je.
— Je suis... (On me permettra de taire la nationalité de ce naïf quidam.)
La glace était rompue. Il continua :
— C'est bien la Comédie-Française que voici ?
— Pouvez-vous en douter?
— Je ne m'explique pas cette uniformité de costumes.
— Ils viennent probablement déjouer le Barbier de Séville, répondis-je.
— Ah! c'est cela... Voulez-vous me montrer M. Got?
— Volontiers. C'est ce gros qui est dans le coin.
— Il fait Bartholo, sans doute.
— Précisément.
— Et celui-ci, dont les sourcils sont si épais?
— C'est M. Thiron.
— Ahl
Décidément, ce monsieur aurait pu jouer le c( Monsieur au sonnet » de la Vie de Bohème. Il reprit au bout d'un moment :
— Encore une question, s'il vous plaît, monsieur?
— Je suis à votre service,
— Pourquoi cette petite cuiller en ivoire à leur chapeau?
— C'est pour indiquer d'une manière délicate qu'ils comptent bien sur un souper à la fin de la soirée.
— Ces comédiens! toujours les mêmes... Je ne vois pas mademoiselle Croizette.
— Ni moi non plus... mais, si vous y tenez, je m'en vais vous la chercher, répondis-jc en m'esquivant.
Toujours à cette même soirée de ïlanover Square Club.
• Je lis sur le programme imprimé qu'on donne à l'entrée:
YocALiSTS. — Miss Ellen Webster, Miss Elliot, Miss Alice Fairman, Mademoiselle Delest, et William Siiakespear.
Ma stupeur est au comble.
Vainement Jacques Normand essaye de me l'aire accroire que le nom de Shakspear — ou Shakspere — ou Shakespeare — est aussi commun en Angleterre que le nom de Durand en France. Je ne suis pas convaincu.
... Les deux personnages des temps modernes qui ont été le mieux reçus à Londres sont Garibaidi et Nadar.
L'Angleterre s'éprend facilement des dominateurs, quels qu'ils soient.
J'admets que Nadar est plutôt un charmeur qu'un dominateur. Mais il s'impose à sa manière. Ses yeux dilatés par une curiosité excessive, sa chevelure arrachée à des rayons du soleil, ses jambes qui n'en finissent pas, arrêtées seulement par sa cravate, — tout le dénonce immédiatement aux foules, soudainement domptées.
Lors de son voyage à Londres, il n'eut qu'à se montrer au sortir du chemin de fer. 11 était sur-lechamp porté en triomphe jusqu'à Hay-Market. Le lendemain, tous les clubs et tous les palais s'ouvraient devantlui. Les femmes s'empressaient sur ses pas; les lords lui brisaient le bras droit à force de poignées de main vigoureuses et saccadées.
La légende de Nadar est encore vivante à Londres à l'heure qu'il est.