‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 9 sur 82 · TOWN HALL JUNE · texte numérisé non relu

TOWN HALL JUNE

Luncheon Salmon Mayonnaise Sauce

RoastBecf, Boiled Beef Roast Lamb

Chickens and Tongue, Pigeons-pies, Salads.

Jellies, Tristôy Cheeses Cakes, Tipsey Cakes Cheese

Wines : Claret,Pauillac, Hock, Rudesheim Champagne, Gieslefs

Ce n'esl pas mal pour une ville de huit mille âmes, n'est-ce pas ? Aussi le repas a-t-il été d'un bout à. l'autre des plus animés et des plus charmants. M. le maire,M. Frédéric Thomas, M.Blanchard Jerrold et M. Jules Glaretie ont tour à tour pris la parole. — Moi-même, j'ai dû improviser quelques vers sur un coin de la nappe. Que l'Angleterre me pardonne !

Les heures ont passé vite dans cette excursion. A onze heures seulement, nous étions de retour à Londres, station de PaddingtcTn.

... Vite, un cab! — Faisons une course à travers les rues de Londres. — Il me faut le cab le plus coquet, le plus cambré, le plus peinturluré. Je n'ai que l'embarras du choix. — Le cab est une gaieté qui roule. Avec ses deux compartiments ouverts, on a l'air d'être dans un tryptique.

Mon cab brûle le pavé, c'est-à-dire la boue. Il se précipite, il se faufile, il me fait frémir pour les piétons. Mais j'apprends à me fier aux cochers

anglais. — De temps entemps, sans interrompre sa course, le mien ouvre la petite lucarne qui est au-dessus de ma tête et crache sur mon chapeau quelques mots que je ne comprends pas, et auxquels je réponds par le fatidique AU right, la base de la langue.

Nous descendons Régent Street, et nous nous dirigeons vers Trafalgar. — M. l'amiral Nelson est droit juché sur sa colonne, correctement coiiïé, en bel uniforme. Il a l'air d'un brave homme autant que d'un héros. — Bonjour, monsieur Tamiral ! Vous eûtes un cœur facilement inflammable, et Ton nomme deux beaux yeux qui vous ont distrait quelquefois du canon.

AU right! — Nous galopons sur des quais tou neufs, plantés d'arbres qui ne demandent qu'à grandir. — Où est le temps où les vieilles maisons descendaient jusque sur le bord de la Tamise?

Au Strand! au Strand! — Le fourmillement humain est indescriptible ici. Passants, chevaux, voitures y vivent, y circulent dans une douce familiarité. — A travers cette foule affairée se promènent tranquillement des hommes portant par derrière et par devant de grandes affiches qui les font ressembler à des sandwichs.

Je salue de la main Jean Aicard, ce qui m'est un indice que Gaiety-Theatre n'est pas loin. —

Le voici, en effet, avec son architecture de pièce montée. — Gaiety-Theatre est à côté d'un autre théâtre, le Lyceum, où M. Henry Irving joue Hamlet, non sans succès.

Encore quelques tours de roue, et je suis arrivé au but de ma course. — Le but de ma course, ne le devinez-vous pas? C'est la ruelle aux Libraires^ dont j'ai oublié le nom, mais qui est située près d'une église. — J'ai retrouvé à Londres les bouquinistes de Paris. AU right !

... La maison meublée où un de mes amis m'a installé est située dans Piccadilly. Elle participe particulièrement d'une prison. Elle en a l'architecture et le silence ; elle est rébarbative et elle est muette. Si elle est habitée, ce ne peut être que par des fantômes ou par des êtres relevant d'une humanité particulière. Depuis sept jours, je n'y ai de rapports qu'avec un domestique anglais et absolument taciturne, qui, d'ailleurs, ne sait pas un mot de français. Pas un, pas un. Nous nous inspirons une mutuelle commisération.

Tous les matinsrégulièrement, à sept heures, ce domestique m'apporte une urne d'eau chaude. Je le laisse faire. J'écris pendant quelques heures et je sors pour aller prendre des aliments. Il ne m'est jamais arrivé de rencontrer âme qui vive dans

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l'escalier. Cependant, les propriétaires occupent le rez-de-chaussée et le sous-sol, à ce qu'on m'a affirmé, mais ils se tiennent hermétiquement clos. Pour entrer et sortir, j'ai un passe-partout. — A toute heure de nuit, je trouve mon bougeoir posé sur une tablette, à côté d'un petit jet de gaz.

Un autre que moi aurait quitté vingt fois ce logis mélancolique. Mais, moi, je ne suis pas comme les autres. Ce mystère m'intrigue et me retient. Il y a là un genre de sensation analogue à celle qu'éprouvait Méry en assistant régulièrement à toutes les représentations de V Ulysse, de Ponsard. On s'étonnait de cette assiduité, et on lui demandait : « Mais qu'est-ce qui peut, mon cher Méry,'^ous attirer à une pièce aussi complètement dépourvue d'intérêt? »

Le Marseillais répondait : (( C'est précisément cette absence profonde d'intérêt qui m'intéresse prodigieusement. »

Avant-hier, cependant, un doute vint m'oppresser. J'attendais des nouvelles de Paris qui ne m'arrivaientpas. Était-il certain qu'on reçût dans cette maison les lettres qui m'y étaient adressées? — J'avais bien, en emménageant, donné ma carte au domestiquai ; mais ce serviteur flegmatique l'avait reçue d'un air indifférent et fourrée

dans son tablier, où elle était peut-être encore. Je résolus d'en avoir le cœur net. Je m'écrivis à moi-même n'importe quoi, deux lignes, les premières qui se formèrent au bout de ma plume :

« A toi, ma bonne vieille!

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