LA BELGIQUE GALANTE
Plus galante mille fois — non, n'exagérons pas, vingt fois — que la France, qui a cependant quelques prétentions dans ce genre. Galante, la Belgique, non dans ses mœurs, que je ne voudrais pas calomnier (sans les connaître de près), mais dans ses publications imprimées, dans sa littérature ou plutôt dans sa librairie, — ce qui n'est pas tout à fait la même chose. C'est une vieille tradition dans la Belgique, et par extension dans tous les Pays-Bas, qu'on y peut imprimer tout ce
qui n'est pas autorisé en France. Les presses du xviii' siècle en font foi. Pays de liberté illimitée, même de licence. Un exutoire de la pensée politique et littéraire.
D'où viennent cependant cette franchise et cette indépendance d'allures chez un peuple aux coutumes si pacifiques et si familiales? J'ai longtemps cherché sans comprendre et, de supposition en supposition, je me suis arrêté à celle-ci : — La Belgique imprime, mais elle ne lit pas ; elle ne produit pas pour elle, mais pour l'étranger; elle est inconsciente, comme une fabrique d'armes — ou comme une manufacture de parfums.
Donc, la Belgique nous envoie à pleins tombereaux des volumes de galanteries pour lesquels il n'y a plus de frontières. Je suis loin d'approuver ces sortes de publications; mais, que voulezvous ! une fois qu'elles ont paru, il faut bien leur faire une place dans les bibliothèques, — au plus haut, au très haut des rayons ; — elles complètent la physionomie d'une époque, comme le Recueil de Maiirepas. Là se retrouvent la chanson improvisée après boire, la parodie essayée à huis clos, l'églogue hardie murmurée à l'oreille, le poème égrillard griffonné à la suite d'une gageure imprudente, la charge d'atelier composée
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par un cercle d'intimes, le sonnet écrit sur les genoux d'une maîtresse de passage, le triolet licencieux qu'on croyait oublié depuis des années, répigramme crachée en une heure de colère et qu'on voudrait racheter à tout prix, — jusqu'au distique qu'on avait jeté à la mer et que le livre de Belgique vous rapporte, comme le poisson du tyran de Samos.
Un des premiers promoteurs de ce mouvement galant a été l'éditeur Poulet-Malassis, qui, vers 1863, alla planter sa tente à Bruxelles et inaugura une série de productions clandestines qui avaient pour excuse une typographie irréprochable, et des notes explicatives très malicieuses et surtout très littéraires. C'est de cette époque que date la publication du Parnasse satirique du XIX^ siècle et du Théâtre de la nie de la Santé {Erotikon Theâtron).
Je me souviens d'avoir assisté à l'inauguration de ce théâtre original, situé sur les hauteurs de BatignoUes, dans une petite maison précédée d'un jardin où les arbres portaient des étiquettes ainsi conçues :
Un abricotier : — Saucissonnier à l'ail {Saucissonnieras alliaca ; Linneus), donné par M. Ghampileury.
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Un sapin : — Bretellier des Alpes (Brelellarlum Alpinium; Linneus), donné par M. Alphonse de Lamartine.
Un prunier : — Giibèbe commun {Cuhehus comiminis ; Linneus), donné par mademoiselle Suzanne Lagier, etc., etc.
Le théâtre était un théâtre de marionnettes, sculptées et peintes par M. Demarsy, artiste de la Porte-Saint-Marlin (mort fou depuis).
Le personnel était organisé de la sorte :
Bailleur de fonds et propriétaire : — M. Amédée Rolland.
Directeur privilégié : — M. Lemercier de Neuville.
Régisseur général : — M. Jean Duboys.
Lampiste, machiniste, en un mot toutes les fonctions très viles : — M. Camille Weinschenck.
Ce Camille Weinschenck, qu'on a vu plus tard directeur du théâtre de Cluny, eu égard à la difficulté de prononcer son nom, se laissait appeler : 4025.
Les ouvrages qu'on représentait au théâtre de la rue de la Santé étaient des conceptions folâtres signées d'Henri Monnier, d'Albert Glatigny, de Lemercier de Neuville, etc., etc.
Parmi les spectateurs habituels, citons : Paul Féval (qui depuis...), Charles de La Rounat, AI-
phonse Daudet, Louis Ulbach, Théodore de Banville, Charles Bataille, Alcide Dussolier (aujourd'hui sénateur), Etienne Garjat, Léo Lespès, Métra, Jules Moinanx, etc., etc.
L'historique de VErotikon Theâiron (son origine et son répertoire), édité il y a vingt ans environ par Poulet-Malassis, est au nombre des réimpressions récentes de la Belgique. Passe pour des réimpressions. Elles n'effarouchent pas outre mesure; elles ne s'adressent qu'à un nombre assez restreint de bibliophiles. J'ai un faible, je l'avoue, pour certaines exhumations du siècle dernier, par exemple; aussi, j'absous presque complètement les réimpressions de Thémidore, de Godard d'Aucour, une petite merveille de style pailleté; — des Soupers de Daphnéy de Meusnier de Querlon, un Nantais ignoré; — ^ d'Entre Chien et Loup, mignonnes nouvelles par la comtesse de Choiseul-Meuse; — des Aventures de Vahbé de Choisy, des Muses du foyer de V Opéra, etc., etc.
Et cependant je n'ignore pas que, même sur ce terrain, la pente est glissante, que Thémidore peut conduire à Félicia, que Grébillon fils aboutit à Norciat, et Nerciat au plus fameux des érotomanes, à celui qu'on désigne par anti-
phrase sous le sobriquet de Vaimable marquis.
Ah ! pour cehii-là, portes closes dans ma bibliothèque ! Il m'a trop ennuyé, d'abord. Car, retenez bien ceci, ô lycéens ! Vaimable marquis, dont on vous a fait tant de contes, est particulièrement insupportable. Le premier étonnement une fois dépassé, — et je ne nie pas qu'il ne soit énorme, — on flotte dans un chaos d'absurdités sanguinaires qui amènent promptement la fatigue, dans des répétitions d'actes sauvages et stupides qui, à la longue, ne sauraient avoir la moindre espèce d'attrait, même pour l'âme la plus juvénilement perverse.
Un jour, mil par cette curiosité qui est le propre inextinguible du critique, je me suis décidé à me procurer le soi-disant chef-d'œuvre du gentilhomme assassin. J'en avais à peine lu un volume que je n'avais plus qu'un unique désir : me débarrasser des neuf autres (car il y a dix volumes, miséricorde!). Sur ces entrefaites, mon ami Bénédict Jouvin, le critique du Figaro, mordu par la même curiosité, me proposa de les lui céder au prix coûtant. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que .louvin m'écrivait pour me convier à déjeuner. Dès qu'il m'aperçut, il me sauta au cou, non pour m'embrasser, comme je le croyais, mais avec l'intention visible de
m'étrangler. J'eus toutes les peines du monde à me débarrasser de son étreinte.
— Avant de déjeuner, me dit-il, venez assister à un autodafé...
Et, me conduisant à la cheminée qui flambait, il y jeta les dix volumes du marquis.
— Pouah! fit-il.
Ce fut tout. Depuis, il n'a jamais été question entre nous de cet aliéné.
Ce n'est pas que le marquis de Sade me fasse peur, — allons donc! ce serait trop bête! — ni même que je le considère comme sérieusement dangereux. Les monstres enfantés par son imagination bourrelée n'appartiennent pas plus à la réalité que les ogres et les Barbe-Bleue de Perrault. Au lieu des contes de ma Mère l'Oie, mettez les contes de ma Mère l'Hyène. En fait de tableaux sanguinolents et d'aventures à faire dresser les cheveux sur la tête, je crois que la Gazette des Tribunaux ne laisse rien à désirer.
Il y a un moyen infaillible de tuer l'aimable marquis : c'est de le tuer par le ridicule. On a déjà commencé. Je sais une société de jeunes gens où l'on en lit de temps en temps quelques chapitres à haute voix. Gela suffit. Le romancier-jaguar y perd absolument tout son prestige
pour se transformer en Prudhomme orgiaque.
Mais où me laissé-je entraîner? Il n'est pas question de M. de Sade ici. Il est question simplement d'un courant de galanterie chez nos voisins, qui se traduit par des cascades de livres en vers et en prose. Ces livres sont pour la plupart établis dans des conditions de luxe qui en circonscrivent la vulgarisation: beau papier, grandes marges, format solennel, — trop solennel peutêtre, — vignettes spirituelles. Voilà bien de l'honneur pour des facéties, parmi lesquelles il est bien difficile que ne se glissent pas çà et là quelques pauvretés 1
A ce point de l'exécution, la Belgique lutte avantageusement avec la France. Kistemaeckers (éternuez!) vaut Quantin. — Je regrette seulement que le mouvement galant de la Belgique soit appuyé d'un mouvement naturaliste, dont je ne m'occuperai qu'accessoirement, en raison du peu d'intérêt que j'y porte. Ne se contentant pas des librairies de Paris, les écrivains à la suite ou de la suite de M. Emile Zola se sont abattus sur les librairies de Bruxelles; ils y ont trouvé des éditeurs. Gomme vous pensez bien, ils se sont bien gardés d'amoindrir leurs procédés et d'adoucir leurs peintures. Au contraire. Ce sont les véritables corrupteurs, ceux-là.