‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 12 sur 82 · LA BELGIQUE FINANCIÈRE · texte numérisé non relu

LA BELGIQUE FINANCIÈRE

Le chemin de la Belgique a été indiqué, pour la première fois, aux banquiers de l'avenir par le fameux Law, le plus fabuleux des financiers passés et présents.

A notre époque de spéculateurs déçus, d'agents de change distraits, de notaires voyageurs, de changeurs ailés, il est bon de se reporter vers les grands modèles, d'évoquer les figures des maîtres.

Law est un classique de la banqueroute.

Quel drame et quelle comédie que la vie de cet Écossais, dont les uns font un homme de génie et les autres un aventurier! quoi de plus romanesque que son arrivée à Paris? Quoi de plus magnifiquç que son apogée?

On connaît moins les efforts terribles et les luttes désespérées qui signalèrent sa chute progressive.

Je suis allé les chercher, — pour l'enseignement des races actuelles, — dans le Journal de

Mathieu Marais, mis au jour depuis quelques années seulement.

Ce Mathieu Marais, — dont les Mémoires^ intimes jusqu'à la familiarité, dormaient dans la salle des manuscrils de la grande Bibliothèque, — était un avocat au Parlement, de la plus bourgeoise espèce. Il avait mordu à l'hameçon de l'agio, et il s'y était déchiré la langue. De là son ire contre Law. A l'époque où commence son journal, en 17:^0, on tombe presque aussitôt sur ce paragraphe :

(( 12 juillet. — Les actions sont à 4510. J'en ai acheté quatre pour 18 040. J'ai très mal fait. Le lendemain, 13, elles ont été à 4200 et 4400. »

// a très mal fait ! Gela explique tout : ses rancunes contre Law, ses injustices, sa mauvaise humeur constante. Mais il y a des détails précieux pour l'histoire, et qu'on ne trouve que là, du moins dans cette forme individuelle.

(f Mercredi, 17 juillet. — Le peuple s'est assemblé dès le grand matin à la Banque. La foule a été si grande, qu'il y a eu plusieurs personnes * d'étouffées, que l'on a portées sur l'enclos du Palais-Royal, qui a été fermé sur-le-champ. Tout le monde est en pleurs dans les rues. Il ne s'est jamais vu une pareille misère, et on est surpris comment Paris subsiste.

» Pourtant Law, avec son impudence anglaise, y a paru (Impudence y monsieur l'avocat; pourquoi pas courage?) Quand il a passé dans le petit marché des Quinze-Vingts, il a eu grand'peur. Une femme s'est jetée à la porte de son carrosse et s'est fait traîner; elle lui a demandé son mari, qui venait d'être tué. Le cocher en a même fouetté ses chevaux de toute sa force. Le peuple ne s'est aperçu que c'était Law que quand il a été passée et Law est ainsi abordé au Palais-Royal, plus pâle que la mort.

» On est allé à sa maison en grande foule kil porter des corps étouffés. Les Suisses, qui le gardent depuis longtemps, sont sortis et se sont opposés à la violence. On a disposé des gardes dans son quartier, avec le pistolet à la main. Ses laquais se sont enfuis; leur maître est resté dans le Palais-Royal et craint d'en sortir. Tout est dans une émofion extraordinaire, et voilà l'état où est Paris, à midi. »

Cela commence bien.

Le même soir, une ordonnance royale suspendait, jusqu'à nouvel ordre, le payement des billets à la Banque, en raison de ces désordres.

(( Ah! ils crient... soit, ils n'auront rien! » Telle est la devise des gouvernements absolus.

Quelques jours après, le Parlement était trans-

féré à Pontoise, — et Law paraissait à l'Opéra dans la loge du Régent.

Mais ce regain de faveur ne devait pas durer.

(( 11 y a de la brouiilerie avec Law, — écrit Mathieu Marais ; il est sorti du Palais-Royal. Il veut que l'on donne quelque argent aux honnêtes gens sur les billets de cent francs. Le Régent lui a dit : « J'ai pris ton système pour avoir de l'argent, et non pour en rendre! »

Est-ce à cette date qu'il faut ranger ces vers connus, qui commencent ainsi :

Jeun L;i\v a mérité la corde, Et Philippe le coutelas...

On était déjà brutal à cette époque.

11 y avait peut-être de quoi l'être.

Je reprends le journal de Mathieu Marais.

c( Dimanche l"" septembre. — La fille de Law, qui n'a que douze ou treize ans, et qui est plus insolenteque son père (Oh! voyons, monsieur Mathieu !) a été attaquée dans son carrosse par le peuple, qui lui a jeté des pierres. Elle était allée aux allées du Roule voir pour le retour de la foire de Bezons.

» 13, 14, 15 novembre. — Au milieu de cette misère, on a ouvert le bal de l'Opéra, qui se fait publiquement depuis trois ans, et où l'on donne

six francs par personne. Il y a une machine singulière qui élève du fond du parterre un plancher égal au théâtre, et qui fait toute la salle du même niveau. C'est un frère augustin qui est auteur de cette machine très simple. La salle est toute peinte et ornée de lustres et bougies, et le bal dure jusqu'à sept heures du matin. 11 y a été beaucoup de monde la nuit de la Saint-Martin, et on a vendu ses billets de la Banque à perte presque du tout pour aller danser, pendant qu'on meurt de faim chez soi.

(( Voilà les Français et les Parisiens ! >)

Eh! mon Dieu! oui, monsieur Marais! Les voilà, en effet; et tels ils étaient alors, tels ils sont encore aujourd'hui !

Que voulez-vous! cette frivolité est leur signe distinctif. Il faut les admettre ainsi.

ft Mardi, 10 décembre. — J'ai mal fait de payer. 11 y a une foule extraordinaire à la Banque, pour payer le prêt de 150 livres par action. J'y ai été comme les autres... »

Ah ! tu as mal fait de payer, mon avocat ! Tu l'avoues, et tu avoues aussi ({MQtuyas été comme les autres !

Cependant Law continue à faire bonne contenance. Il se montreà la représentation de Thésée,

avec sa lemme et ses enfants. Le duc de la Force est dans leur loge.

Mathieu Marais a bientôt sa revanche; il écrit sur son journal, à la date du samedi 1 i : « Law a pris son parti de sortir de Paris sur les trois heures et n'a pas voulu attendre qu'on l'ait mis dehors. Il s'est retiré à Guermande, à cinq ou six lieues de Paris avec son fils. Sa femme et sa fille doivent partir demain. (Eh ! mais cela ne ressemble point à une fuite !) C'est comme si la peste avait cessé dans Paris, mais les restes dureront encore longtemps.

» J'ai appris que, ce matin, il a eu une dernière audience du Régent, à qui il avait écrit la veille une lettre de six pages. Le fier Ecossais est sorti impudemment, et a dit qu'il avait donné de bons avis dont on ne s'était pas servi, que l'on s'en trouverait mal, et M. le Régent tout le premier. Il a dit cela quand il élait dehors, »

Caillette !

Le trait veut être méchant. Il n'en reste pas moins la sortie très libre, très volontaire et très tranquille de Jean Law, à petites étapes, avec un double passeport du roi et du régent. A Valenciennes, le lieutenant et l'intendant, M. d'Argenson fils, essayent de le retenir pendant quinze heures, sous prétexte de lui faire honnêteté,

7i l>tU)ME.NAl)ES

mais en réalité dans l'attente de quelque contreordre. Force leur est de le laisser continuer sa route, toutes portes ouvertes, vers Bruxelles.

Pendant ce temps-là, sa femme et sa fille, restées à Paris, s'y défont paisiblement de leur mobilier. Les selliers et les carrossiers reprennent leurs équipages. « C'est une petite consolation pour Paris que de voir ce remue-ménage, dit Mathieu Marais, tandis que cette disgrâce devait produire des punitions exemplaires ! »

Lavv arrive à Bruxelles; cette fois, c'est à la Gazette de Hollande que j'emprunte mes renseignements. « Hier, à neuf heures du matin, M. Law et son fils allèrent loger à riiôtellerie du Grand-Miroir, et, après avoir entendu la messe aux Jacobins, ils reçurent la visite du marquis de Poncarlier, qui les conduisit chez le marquis de Prie, ambassadeur de France. Son Excellence les reçut fort gracieusement et leur fit porter le soir des rafraîchissements à la comédie, où ils étaient allés avec M. de Poncarlier. lis dînent aujourd'hui chez le marquis de Prie, et, ce soir, on joue la comédie extraordinaire à celte occasion. »

Que dites-vous de ce fugitif? Mathieu Marais le suit du regard, en fermant les poings, de Bruxelles îï Cologne, et jusqu'à Venise.

a Law, dit-il, est à Venise, où son intention est

1)1 N Ho.M.MK i)K li:ttiii;s ::.

de passer le carnaval. Il se fait appeler Dujardiii. » A partir de ce moiueiU, il perd sa trace. Si on ne l'ait pas de drames avec des honmies

comme Law, avec qui en fera-t-on?

Page 1