‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 13 sur 82 · LES CHATS DE LOUVAIN · texte numérisé non relu

LES CHATS DE LOUVAIN

Auguste Malassis, le dernier libraire romantique, qui a habité la Belgique pendant plusieurs années, m'a raconté la légende des chats de Louvain.

11 fut un temps, paralt-il, où la ville de Lou- \ain était infestée de chats diaboliques qui, la nuit venue, traversaient les airs et s'abattaient principalement sur la place du Marché, où ils tenaient leurs assises. Un drapier attardé les y avait vus en nombre considérable, mangeant, chantant et dansant au-dessus d'une vaste table.

De semblables scènes avaient lieu dans un château situé en dehors de la ville et à peu de distance. Les locataires avaient été forcés de l'abandonner, eflVayés du tapage qui s'y renouvelait chaque nuit.

Chose étrange ! Les lemmes semonlraient plus incrédules que les hommes à l'endroit de ces récits surnaturels. Elles se contentaient de rire et de hausser les épaules.

Parmi celles-ci était la femme d'un cordonnier, grosse commère aux allures suspectes.

Un jour, comme on causait au cabaret de ce château hanté, un vieux soldat, qui avait prêté l'oreille, s'écria en tortillant sa moustache :

— Parbleu] vous n'avez qu'à m'indiquer le chemin qui mène àcech;Ueau, et je vous réponds bien d'avoir raison de la bande infernale !

— N'en faites rien, lui dirent les buveurs, peut-être ne reviendriez-vous pas sain et sauf.

Mais le vieux mécréant répliqua qu'il en avait vu bien d'autres dans sa vie, et qu'il s'était toujours tiré à son avantage des plus grands périls.

Le maître du château se trouvait là par hasard. 11 frappa sur l'épaule du soldat et lui dit :

— Écoute, mon brave, si tu mets un terme à Ces enchantements, je te donnerai une bonne récompense.

— Soit, dit l'autre; pour ce soir, je ne demande que du bois pour faire du feu, des œufs, du beurre, de la farine et du lait.

— Tu auras tout cela, dit le châtelain.

Aux approches de la nuit, le vieux soldat s'installa dans la pièce principale, où il n'y avait qu'un grand lit et qu'une grande cheminée.

Son premier soin fut de se coucher dans le grand Ht, qu'il trouva fort moelleux, et où il ne larda pas à s'endormir du sommeil des justes et des vieux militaires.

Les esprits le laissèrent dormir pendant quelques heures, ce qui tiendrait à prouver que tout sentiment d'humanité ne leur est pas étranger.

Il fut réveillé par un léger bruit de va-et-vieni, sur le plancher.

Alors il ralluma sa chandelle et commença à faire du feu dans l'âtre.

Puis il cassa ses a^ufs dans un vase de terre, y mit sa farine, son lait, et délaya le tout pour en composer une pàtc.

Pendant qu'il se livrait à cet exercice, un chat, sorti on ne sait d'où, vint se poser gravement à côté de lui en disant :

— Est-ce que je peux me chauiïer?

— Certainement, répondit le vieux lascar sans paraître surpris.

Le chat se tint immobile, le regardant l'aire.

— Que remues-tu donc là? lui demanda le chat un moment après.

— La pâte pour les crêpes.

".s l>nOMENAl)i:S

Au bout de quelques minutes, un deuxième chat parut dans la chambre, puis un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième, un septième.

Chacun d'eux adressa la même question au soldat, qui leur fit la même réponse, — sans interrompre son ouvrage.

Tout à coup un huitième chat, plus gt'os, effectua son entrée. Il faut croire que c'était un chat d'importance, car tous les autres se dérangèrent à son aspect; ensuite, se dressant sur les pattes de derrière et se tenant par les pattes de devant, ils exécutèrent autour de lui une danse furibonde accompagnée de miaulements enragés.

Le vieux soldat ne les quittait pas de l'œil.

Du reste, ils semblaient ne faire aucune attention à lui.

A ce moment, il venait de jeter un gros morceau de beurre dans la poêle.

Le beurre chantait, lui aussi, mais il n'arrivait pas à dominer les voix des chats.

A la fin, le vieux soldat, saisissant bien son temps, prit la poêle et arrosa tous nos danseurs avec le beurre bouillant.

La plus grosse part échut au plus gros, qui en eut le dos entièrement brûlé.

Un cri effrayant retentit, — cri qui fut entendu dans tout le faubourg — et aussitôt les huit chats disparurent comme ils étaient entrés.

— Bonsoir, la compagnie! dit le soldat en riant de toutes ses forces.

11 continua à faire ses crêpes; après quoi, il se remit tranquillement dans le grand lit, où il reprit son somme jusqu'au malin sans être dérangé.

Les habitants de Louvain, ne le voyant pas revenir, pleuraient déjà sur sa triste fm.

Quelle ne fut pas leur surprise en l'apercevant sur le seuil du château, la face gaie et la ]»ipe aux (lents !

Lorsqu'il eut raconté son aventure et reçu du châtelain la récompense promise, plusieurs femmes se rendirent chez la cordonnière, dont l'incrédulité allait être réduite à néant.

Un spectacle extraordinaire les y attendait.

La cordonnière était couchée et poussait des o'émissements à fendre l'âme. Tout son dos n'offrait qu'une plaie, et (ce qui paraissait inexplicable) des morceaux de beurre étaient attacliés à ses cheveux...

Depuis ce temps, les chats cessèrent de tejiii' leurs assemblées nocturnes, et la ville de Louvain rentra dans son calme accoutumé.

EiN HOLLANDE

Quel joli rhumalisme j'ai attrapé à Anvers dans une chambre d'hôtel de la place Verte, ouverte aux quatre points cardinaux. J'aurais pu dire comme Arnal dans je ne sais quel vaudeville : « Si un moulin à vent s'établissait ici, il y ferait cerlainement d'excellentes affaires. »

J'ai consigné quelques phases de ma mauvaise humeur dans un carnet dont je déchire quelques Icuillels à ton intention, lecteur sédentaire.

Premier motif de mauvaise humeur : Tachât d'un Guide,

il est malheureusement certain qu'un Guide est indispensable.

Jusqu'à présent le Guide Joanne m'avait suffi. Le Guide Joanne n'en dit ni trop ni trop peu ; il ne vous impose pas ses opinions.

Le Guide Coniy a aussi du bon; il est paternel ; ses conseils hygiéniques sont dans ce goût : (( Emporter dans son sac du suif frais, pour en frotter le soir les parties du corps qui seraient échauffées. »

Pourquoi donc ne me suis-je pas contenté cette fois de ces deux classiques?

La faute en est à M. E. Sardou, frère de l'auteur dramatique et libraire à Bruxelles, qui m'a dit :

— Puisque vous vous dirigez vers la Hollande, prenez donc un Guide Baedeker; nous ne vendons plus que de cela aujourd'hui; Baedeker a détrôné les autres Guides.

.l'achetai un Baedeker.

Mal m'en prit; les plans de ville de cet Allemand, établis sur une échelle microscopique, sont la mort aux yeux. Ses réflexions sont marquées au coin de l'extraordinaire; celle-ci fera juger des autres : « Anvers est la principale place forte de la Belgique... On a calculé quil faudrait une armée de 170 000 hommes pour l'assiéger. »

Oui est-ce qui a calculé cela, ô Baedeker? Estce vous, homme de Leipzig? D'où vous vient tant de précision?

Ma chambre est triste à pleurer, à l'hôtel Saint-Antoine.

« ... Et toujours de la pluie! » comme dit

Si PROMENADES

Louis XIII , au quatrième acte de Mari on de Lorme.

Pas un tableau, même ridicule, sur lequel reposer ma vue.

Il est des heures d'ennui où l'on se raccroche à tout, où l'on comprend tout, même le mauvais goût.

Je me propose, un de ces jours, de réhabiliter ce qu'on appelle le mauvais goût, cette chose si calomniée et souvent si consolante.

J'ai toujours gardé le souvenir d'une chambre d'hôtel, à Lyon, où triomphait le mauvais goût, et où je suis souvent revenu avec plaisir. On y voyait au mur deux têtes d'étude au crayon noir, — un Romulus et une Hersilie, — avec \efecit de l'élève et la date : 1825. Puis, un site agreste bordé en perles, et ces mots au-dessous : Vive mon cher oncle! — Mauvais goût !

Mauvais goût aussi la pendule d'albâtre, accompagnée d'une paire de vases de fleurs artificielles, enfermés dans des globes de verre, et surmontée d'un trumeau peint. Oh ! le trumeau ! cette chose charmante et si disparue aujourd'hui ! Ce paysage bleu, ce cavalier vert, cette paysanne à cotte rouge, ce castel en ruine !

C'était du mauvais goût tant que vous voudrez mais combien ce mauvais goût était amusant I

Sonnezune fois pour le garçon.

Sonne: deux fois pour la femme de chambre.

Ces mois sont écrits dans ma chambre à côté du bouton de la sonnette électrique.

J'ai sonné trois fois; il n'est vena personne.

Étude de garçon :

En ces derniers temps, il s'est créé une race de garçons d'hôtel uniformémenttailléssur le même modèle.

Ce modèle, le voici :

Un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, imberbe (c'est la condition absolue), invariablement blond, exsangue, à la chair blanchâtre, au cheveu rare, l'œil d'un poisson mort, la bouche morte aussi. C'est un être indécis, d'un sexe douteux, un automate bien dressé, portant certainement l'habit noir mieux qu'une foule de bourgeois et la cravate blanche à rendre jaloux un avocat. Il va et vient en souliers plats, sans indolence mais sans activité, répondant le moins possible et par monosyllabes, impassible, semblant avoir pour consigne de ne pas comprendre. Il appartient obligatoirement à une de ces trois nationalités : Belge, Anglais ou Allemand. Peutêtre est-il Français; mais alors tenez-le pour un Français complètement démarqué, déformé et surtout désossé. On peut le malmener, le rudoyer, l'apostropher, il ne soufflera 'pas mot.

Est-ce à dire que ce soit un crétin? Je ne le crois pas. La plupart savent plusieurs langues; en rentrant quelquefois sur le tard, j'en ai surpris qui piochaient leur diclionnaire.

A quoi pensent-ils ? Il paraît que, sous cette enveloppe d'impassibilité et d'indifférence, il y en a qui nourrissent de vastes ambitions — et rêvent d'être patrons à leur tour.

A bientôt le portrait du patron.

Table d'hôte à six heures.

Lesommelierme demande quel vin je prendrai. Je demande la carte.

Mon regard tombe sur cet avis : « Cinquante centimes de supplément par demi-bouteilles. » Oh! fi! fi!

Et n'allez pas croire que cela se passe dans des hôtels moyens; non, je suis descendu au premier hôtel de La Haye.

Qui va à La Haye va aux bains de mer de Scheveningue.

Je suis allé aux bains de mer de Scheveningue. •Lai grelotté consciencieusement sous le vent glacial de la mer du Nord, et, pendant une heure, j'ai été aveuglé par le sable des dunes.

Quatre personnes se baignaient, — pour n'en pas avoir le démenti.

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