‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 15 sur 82 · S PROMENADES · texte numérisé non relu

S PROMENADES

étroites, le doux, le timide, raffectueux Téodor Aubanel, dont la vieille imprimerie s'abrite sous un écusson aux armes papales. J'étais certain de le trouver au logis ; une convalescence qui avait duré assez longtemps, et qui durait encore, m*y garantissait sa présence. Aussi, quand je heurtai à son huis, me fut-il répondu par le pas et bientôt par les coiffes d'une servante. Je crus avoir pénétré chez le David Séchard de Balzac ; tout y disait la légende d'une imprimerie de province, les affiches judiciaires collées aux murs, les liv!*es d'éducation en nombre, les grammaires et les catéchismes approuvés par Mgr l'archevêque, la Civilité puérile et honnête j en caractères macabres, la Bibliothèque bleue, YAlmanach du département avec le tableau des foires et des marchés, la Géographie de l'abbé Gaultier, VHistoire de France de Le Ragois, ornée d'un portrait et d'un distique pour chaque roi; — et toute cette menue papeterie qui accompagne cette menue librairie : les cahiers rayés, les exercices, les corrigés, les transparents, les écritoires de liège, les sables de couleur, les cornets de pains à cacheter, les paquets de plumes d'oie, les pelotons de ficelle et même les billes à jouer. Tout cela sentant le renfermé, l'usé, le moisi.

— Té, Monselet! fit une voix qui était celle de Téodor Aubanel.

Et, dans Teffusion qui suivit notre bonne accolade, il m'entraîna dans son cabinet de travail du premier étage. Figurez-vous un petit homme d'aspect guilleret, entièrement chauve, ayant quelque chose du profil de Socrate. Ce que fut notre entretien, on le devine; on parle du bavardage des femmes, mais qu'est-ce auprès de celui des poètes? Aubanel me communiqua ses derniers vers; son bagage, pour peu considérable qu'il soil, est connu de tous les amateurs; il se compose de trois ou quatre volumes : La Mioiigrano entre' duherto (la Grenade entr' ouverte), les Filles d'Avignon, le Livre d'Amour, etc., etc. Théophile Gautier, dans son Étude sur la poésie depuis 1880, qui sera un répertoire éternellement consulté, a consacré un paragraphe à la renaissance provençale, et, dans ce paragraphe, une phrase à l'adresse de Téodor Aubanel. Voici ce qu'il en dit: c( Auprès de Mistral, il est juste de placer l'auteur de la Grenade entr'ouverte; ses vers ont la fraîcheur vermeille des rubis que laisse voir en se séparant la blonde écorce de ce fruit éminemment méridional. »

En dehors de ces volumes réimprimés plusieurs fois, mentionnons aussi quelques piècesde petite

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dimension qui ont été converties en plaquettes. Au nombre de celles-ci, mes regards s'attachèrent à une fantaisie ayant pour titre : A-n-uno Veniciano et commençant ainsi :

Dempièi lou vespre que Tai visto, Moun cor brulo et moun amo es tiisto 0 Leounard ! 0 Jean Hellin !

L'enfant os de voslo famino...

Ces vers tranchent tellement, par le choix du paysage et par le m.ouvement, sur la manière générale des félibres, qu'après les avoir lus plusieurs fois je ne pus résister au désir de demander à Aubanel la permission d'essayer de les traduire en français.

Ai-je dit que cette scène avait pour cadre une belle journée de dimanche, un ciel bleu, un horizon de vaporeuses collines commandées par le superbe mont Ventoux? Ce que voyant, et la douceur de la température permettant la promenade à deux convalescents comme nous, nous sortîmes et nous traversâmes la place Grillon à l'heure où la population y afflue. La place Grillon est une des places les plus gaies de province avec ses cafés populeux, son théâtre et son beffroi, où depuis des siècles, Jacquemart offre un bouquet

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l'ané à sa femme, — délicieux bijou architeclural qui appelle le grand jour et le grand air, et que la municipalité a trouvé ingénieux d'enfermer dans quatre murs. Après avoir dépassé laplace Grillon, nous descendîmes par le pont coupé, ce célèbre pont tout retentissant de la ronde encore enfantine: Les beaux messieurs font comme ça... les belles (lames foni comme ça... Et nous nous trouvâmes dans l'île de la Barlhelasse.

De tous les paysages que baigne le Rbône aux Ilots plus fougueux que caressants, Tiie de la Barthclasse est celui qui m'attire le mieux. De sa rive enclose de grands roseaux toujours frissonnants, et qui sert d'escale aux bateaux à vapeur, on embrasse la ville d'Avignon dans toute sa splendeur, depuis son roclier ileuri des Doms, son château formidable aux belles teintes dorées, jusqu'à sa ceinture de remparts plus coquets qu'imposants, et dont les portes apparaissent de distance en distance comme des nœuds de pierre. L'île de la Barthelasse, qui a le sans-façon d'Asnières, est consacrée toute Tannée à des fêtes populaires; c'est là qu'ont lieu dans des cirques en planches ces corridas naïves où des paysans combattent contre des vaches aux cornes emmitouflées de linge; c'est là aussi que félibres et cigaliers vont fraterniser dans des bosquets

hantés concurremment par des rossignols provençaux.

Les heures vont vite en causant amicalement. Tout en marchant à pas lents, j'avais donné à Téodor Aubanel des nouvelles de tous mes amis de Paris. Le moment vint où nous dûmes reprendre le chemin d'Avignon : nous passâmes encore une heure environ à nous reconduire réciproquement. Sur le point de nous séparer, devant l'hôtel d'Europe, je crus lui causer une agréable surprise en lui apprenant que l'Odéon se disposait à représenter cet hiver un drame de lui, Aubanel, traduit du provençal par Paul Arène.

— LouPan clou Pécat! s'écria-t-il.

— Non; le Pain du Péché, répondis-jeen riant.

— C'est juste, lit Aubanel.

Et il ajouta:

— Les Parisiens seront peut-être déconcertés parla sauvagerie de cet ouvrage, qui fut joué pour la première fois à Montpellier... mais je compte sur les belles tirades que Paul Arène y a semées.

Pientré dans ma chambre, je me souvins des vers A une Vénitienne et j'employai une partie de la nuit à les traduire tant bien que mal. Que les félibres me pardonnent mon audace et excust'Ut mes fautes '.

A UNE V E N 1 T l E N N K

Depuis qu'un soir je Tai suivie, Il seuiltlc qu'elle ait pris ma mo.

0 Léonard ! ù Jean Bellin !

L'enfant est de votre famille; Vous l'avez peinte, cette fille, Avec ses re-anls de félin.

Ses traits empreints d'un cliarme étrange Tenaient du démon et de Fange.

Mais c'étaient surtout ses grands yeux Dont le fond luisait comme l'onde.

Elle était blanche et pâle, et blonde Comme on sait l'être aux pays bleus;

Blonde comme un feu de topa/e.

Le nimbe d'un saint eu extase, Ou comme la vive rougeur Du soleil, lorsqu'il se dérobe En secouant l'or de sa robe, Devant Saint-Georges-le-Majeur,

Ainsi que la vague marine.

Hardiment bombait sa poitrine.

Avec des sauts nmltipliés.

L'œil caressait ses belles hanclio:?:

Vous auriez baisé ses mains blanches, Vous auriez embrassé ses pieds

Et j'allais, dans ma rêverie, Tout le Jmig de la Mercerie, Comme par un songe enlevé Dans la foule elle passait hère, Laissant un rayon de lumière, Touchant à peine le pavé.

PnUMENADKS

J'étais cil pr«iic à la Mascolle ; Dans sa capricieuse troltc Allant de recoin en recoin, Savante dans l'art de séduire, Elle était femme à nie conduire En enfer, et mcnie plus loin.

("ùir elle était de cette race De beautés à triple cuirasse, Qui tiennent l'esprit en souci De savoir le fond de leur àmc ; Énigmes de neige et de (lamme, La Mona-Lisa, la Cenci.

C'était l'heure où, fermant leurs ailes, Se reposent les tourterelles Au front des palais endormis, Dans chaque rue étroite et torte Tout un peuple empressé se porte :

Moines, soldats, groupes d'amis.

C'est un carnaval de Venise :

Des gens en manches de cheuiisc Croisent de galants mantelcts ; Les pêcheurs vont criant leur pèche; On entend les vendeurs d'eau fraîche Faisant tinter leurs gobelets.

Et c'est dans toutes les ruelles Des musiques perpétuelles.

Concert toujours rccomnioni.ant :

9 guitares ! o mandoline !

La fenêtre s'ouvre... on devine Une amoureuse apparaissant.

I) U> HOMiML DE LETTliKS

Mais peu m'impurte le tapage!

Dans la cohue où je m'engage Je ne vois que la belle enfaiil.

J>es fois, on la croirait perdue:

Ou bien, elle était confondue Dans le Ilot du peuple étoufTant.

Ainsi jusqu'au ponl du Hialle Nous marchâmes; elle fit halte; J'allais la rejoindre, mais quoi ? La fadelte hèle une gondole, Et seulette, comme une folle.

Saule dedans, me laissant coi,

Puis, le bruit des rames agiles...

L'ombre croit; aux pointes des iles Déjà s'allume maint fanal, Les palais et les campaniles Kn reflets muets et tranquilles Se mirent dans le Grand-Canal.

Ainsi qu'une noire hirondelle, La borque fuit à tire-d'aile.

— Où va l'enfant? ù soir amer! — Tandis qu'en la gondole brune Sa robe, comme un jet de lune, Blanche, resplendit sur la mer.

Un rélibre à Venise! C'est déjà passablement curieux comme cela. Mais combien est encore plus curieux ce titre : Un félibre qui suit les femmes !

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