‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 16 sur 82 · ARLES · texte numérisé non relu

ARLES

En Arles, 1877.

Des gens, qui, à cette époque troublée, traversent la France pour aller, à une centaine d^ lieues de Paris, causer poésie et art, ce sont, à coup sûr, de braves gens.

Tel est le spectacle que viennent de donner un certain nombre d'entre nous, littérateurs, journalistes, peintres, sculpteurs. Ce pèlerinage en vaut bien un autre. Pour ma part, j'avais tout oublié, — voulant tout oublier pour ne répondre qu'à l'appel de la Muse, l'irrésistible et presque unique conseillère de mon existence !

27 septembre 1877.

Vendredi soir, à huit heures, un wagon réunis-

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sait à la gare de Lyon : MM. Oscar Gommetlant, Maurice Faure, Louis Simonin, Grangeneuve, do Lamarque, Etienne Leroux, Amy, Massol, — et bien d'autres dont les noms ne se retrouvent pas sous ma plume.

Xprès dix-neii [heures et demie de chemin de fer, nous arrivions à la gare d'Arles, où une députation de la Comuiission archéologique nous attendait pour nous souhaiter la bienvenue. Bien que le trajet eut un peu défraîchi quelques-uns d'entre nous, — nous dCunes traverser la ville, précédés par la fanfare jouant une marche triomphale.

Ne souriez pas, sceptiques Parisiens! Cette course à travers les rues tournantes de la vieille ville provençale, sur ses pavés pointus qui ont usé les semelles et les plaisanteries de tant de générations, cette course avait un caractère de bonhomie pittoresque à charmer les plus narquois d'entre vous.

Grangeneuve en avaitoublié ses Triolets à Nini; Massol, l'ancien baryton de la création de la Ueine de Chypre, affirmait qu'il y avait là dix motifs de décors pour l'Opéra ; le Simonin, voyageur ingénieux et ingénieur, jurait qu'il bornerait désormais ici ses voyages.

Sur les portes, aux fenêtres, les Arlésionnes se pressaient rieuses cl curieuses.

\iH PROMENADES

J'ai entendu, dans ma vie, bien des discours officiels et autres ; mais jamais je n'en ai entendu déplus simple, de plus touchant, de plus digne, que celui par lequel M. Gautier-Descottes nous a accueillis à la mairie.

Rien n'y manquait, pas même une pointe de mélancolie que je tiens à relever.

« Arles, avec son passé historique, avec ses monuments lapidaires, œuvre multiple et variée d'une longue suite de siècles, avec les traditions antiques restées empreintes dans nos mœurs, dans notre langage, ne pouvait point échapper à l'attention des hommes d'élite, amoureux de l'art et de la forme, qui composent votre société.

» Mais, nous devons l'avouer avec regret, les arts, dont vous êtes les dignes représentants, sontlapartie de nos traditions que nous délaissons le plus! A la vie facile de nos anciennes familles, aux loisirs que leur laissaient la richesse d'un sot incomparable et les produits variés de vastes domaines, ont succédé l'extrême division des fortunes, les besoins de pain journalier, l'âpre sollicitude de la matière ! Aussi notre population, quoiqu'elle soit pleine de vie et d'intelligence, est-elle courbée sous les rudes travaux des champs et des ateliers, et, il faut bien en con-

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venir, sans lui faire injure, elle aime mieux les plaisirs du cirque, le bruit, les fêtes et Téclat que les jouissances spéculatives et purement intellectuelles.

» Accoutumés comme vous l'êtes à la vie purement artistique, à la culture des formes du lan- ;iage, aux délassements de Tesprit et aux arls qui sont l'apanage de la richesse, vous serez étonnés de notre pauvreté ! »

Cette note triste, hâtons-nous de le dire, n'était que l'expression exagérée d'un sentiment de modestie. Nous avons pu nous en convaincre par la suite, pendant notre séjour.

Au discours français a succédé un discours provençal de la plus piquante originalité. Le dialecte d'Arles est tout à fait compréhensible; c'est un voile transparent sur la pensée, rien de plus. Encore un discours, celui-ci, qui ne ressemblait à aucun discours connu! L'auteur y traitait particulièrement des Arlésiennes et de leurs toilettes; c'était une description scrupuleuse, minutieuse, semée de traits spirituels et du meilleur accent littéraire. — En pleine mairie !

Parmi les anecdotes dont ce discours provençal était saupoudré, j'ai retenu celle-ci :

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En Tan 1519, le roi de France vint à Arles.

Pour lui faire fête, les consuls de la ville lui présentèrent sept des plus belles Arlésiennes.

En les voyant, le roi, qui était bon connaisseur, s'exclama de toutes ses forces :

— Messieurs les consuls, d'où viennent ces oiseaux de paradis?

— Sire, de Trinquetaille, de la Rouquetle, de laHauteur (faubourgsd'Arles)..., répondit un des consuls.

Le roi ne comprenait qu'a demi ; mais, se tournant vers un de ses gens, il lui dit :

— Prenez ces noms; j'étudierai volontiers celte géographie.

Discours et réponses, tout cela fut vite expédié d'ailleurs, et dura une heure à peine.

A partir de ce moment, notre séjour à Arles n'a plus été qu'une suite non interrompue do plaisirs. Le programme a été exactement suivi. Les galoubets et les tambourins ont joué leur rôle; la farandole a déroulé ses anneaux.

A l'heure où j'écris, les taureaux de la Camargue, engagés pour la ferrade, font irruption dans la ville, lancés au grand galop par des cavaliers armés de longues piques en forme de trident.

Aux voyageurs parisiens se sont joints succès-

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siveinent les félibres d'Avignon : Tliéodore Aul)anel, Roumanillc, Anselme Mathieu, Félix Gras. J'aperçois aussi le peintre Jean d'Alheim, et M. Lisbonne, sénateur de l'Hérault, M. Jean Aicard, etc.

La foule encombre les rues; elle va, elle vient. On s'accoste, on se reconnaît, on se compte. Tous les visages respirent la gaieté. L'aimable population, affable, courtoise ! avec plus de discrétion que sur tous les autres points de la Provence.

On ne pouvait faire un meilleur choix pour un rendez-vous de la nature du nôtre.

Le lendemain de mon arrivée à Arles, je recevais à mon hôtel — l'hôtel du Forum — la lelli'e que voici :

(( Fontainebleau, 2'2septeml)ro 1877.

)) Mon cher confrère,

» J'avais le projet de me joindre à vous pour fêler la Bretagne et la Provence. Des empêchements imprévus me privent de ce plaisir. Laissezmoi vous dire, je vous prie, que je suis de cœur avec tous nos confrères, les fils du Midi et les fils de l'Ouest, les chantres de la Pomme et les chantres de la Cigale.

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» Quelle bonne inspiration vous avez eue de mettre au concours une pièce de vers sur Brizeux ! Il était vraiment un lien poétique entre les deux régions. Je vous en remercie pour ma part, et d'avance j'applaudis le vainqueur.

» Recevez, cher confrère, avec tous mes regrets l'assurance de mes sentiments dévoués.

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