SAINT-RENÉ TAILLANDIER
On sait que M. Saint-René Taillandier était un (les meilleurs amis de Brizeux, celui de la dernière heure. C'est dans ses bras, à Montpellier, qu'est mort l'auteur de Marie.
Malheureusement M. Saint-René Taillandier en est pour les applaudissements qu'il réservait au vainqueur de notre concours. Notre bonne inspiration^ comme il veut bien l'appeler, est restée sans résultat; Brizeux n'a pas été chanté d'une manière suffisante, et le prix a dû être ajourné.
En revanche, il y a eu un excellent concours pour cet autre sujet proposé : les Filles d'Arles^ en vers français. Deux prix ont été remportés et bien gagnés : — le premier par M. Gailhard, un jeune avocat des plus sympathiques; le second par M. Ogierd'ïvry, de Yesoul.
J'ai pu me procurer le discours provençal dont j'ai parlé plus haut.
Je n'en démords pas, c'est une page délicieuse ; je viens de passer une heure à essayer d'en traduire tant bien que mal quelques morceaux.
Gela commence avec une bonhomie parfaite :
(( Mi bravi messieurs,
» Sarai court... »
(Je laisse maintenant le provençal pour mon humble traduction.)
« Vous avez vu notre ancienne ville d'Arles, que M. de Chateaubriand avait pris pour un musée en plein air; — notre Rhône avec ses barques pavoisées à votre occasion; — nos belles ruines, nos arènes...
» Vous avez vu notre population heureuse de votre arrivée, nos galantes chatounes (demoiselles) dans leur costume renommé.
» Mais ce que vous n'avez pas vu, ce sont les habits et les joyaux de nos grand'mères, qui n'étaient pas trop mal attifées non plus. — Oh! qu'ils étaient cossus, leurs habits!
» Un élégant soulier de maroquin rouge (sur un bas d'un blanc de neige, étiré comme une nappe), à crochet d'or ou d'argent, à talons hauts, enfermant un pied léger comme un pied de perdrix.
lOi 1>R()MI^]NADES
)) Un cotillon en indienne fleurie voltigeanl aiiloiir d'une jambe qui aurait fait envie à une reine.
» Un justaucorps, — orné des plus belles étoffes rapportées du Levant par nos braves marins, — serrant la taille, comme la courreiolc serre le pied des noisetiers.
)) Puis, par-dessus le corset, un drfdet ! »
Remarquez le nom, qui est un sourire à lui seul ! le drôlel !
La description qu'en fait l'auteur est charmante, comme tout le reste :
(( Figurez-vous une camisolette ouverte devant, pincée sur le côté, et, par derrière, garnie de deux basques qui se jouent, de droite et de gauche, à la manière des ailes d'un papillon.
» Tout juste au-dessus du coude, les manches du drôlet se perdent dans des dentelles qui se confondent si bien en blancheur avec le satin naturel des bras que le tout n'en fait plus qu'un.
» Enfin, au poignet gauche, un coulant d'or à maltaise (croix de Malte) branlante semblait dire, par ses mouvements, que le cœur d'une Ariatenque (Arlésienne) peut bien varier un peu avant de s'attacher, mais qu'une fois donnée elle est
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toute à son engagement autant que le bras au corps, le poignet au bras, le coulant au poignet.
» Je ne vous ai pas encore tout dit.
» J'en arrive au fichu, — transparent, à lentilles d'argent, qui fait le tour du cou et vient se croiser sur la poitrine. Sur le fichu, une croix à diamants attachée par un ruban nègre, — les coquettes! — Elles choisissent le nègre pour faire valoir le blanc du cou.
» Leur coiffure est toute une science.
» Elle commence sous le menton par un béguin de dentelle, qui encadre le visage, — d'où s'échappent les pendeloques des oreilles et les fi'isons des cheveux, — pour venir se nouer sur le front en une ganse à quatre coins... »
Je suis forcé d'abréger, — c'est dommage; mais vous voyez, c'est tout un Traité de VArlésienne, des pieds à la tète. Et quel style! quelle précision et quelle finesse!
Peut-être étonnerai-je en apprenant au lecteur que celte page si brillante et si jeune est l'œuvre d'un vieillard de quatre-vingt-deux ans, M. Honoré Clair, doyen des archéologues d'Arles.
MONTPiaLlER
An jour et à l'heure où nous sommes, la ville de Montpellier est en grande liesse.
11 s'y donne des fêtes savantes et littéraires, dans le genre de celles qui ont eu lieu à Arles au mois de septembre dernier.
Le Languedoc, la Provence, TAquitaine et la Catalogne y sont représentés par leurs écrivains les plus renommés.
Ces fêtes s'appellent les Fêtes latines : car les quatre provinces dénommées mettent leur orgueil à se rattacher à la conquête latine.
Peut-être y a-t-il là un certain al)andon du
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sentiment national dont on pourrait s'étonner. L'amour de la littérature ne prime-t-il pas un peu trop ici l'amour de la patrie? Xos vieilles provinces du Centre et du Nord n'ont pas eu cette hâte de saluer leurs conquérants et de s'enrôler sous leurs étendards.
Elles se sont, au contraire, efforcées et s'elforcent encore de demeurer françaises. Groupées autour du berceau de Rabelais, — situé dans le magnifique pays de Touraine, — elles sauvegardent cette langue que l'auteur de Pantagruel a faite si belle et si riche.
Que nous devions beaucoup aux Latins, c'est un fait devant lequel je m'incline. Mais que nous leur devions tout, c'est autre chose. Il y a une sève particulière à la Gaule centrale et à la Gaule celtique, — sève que le travail intellectuel accompli aux frontières méridionales par les Latins n'a pas aussi absolument entamée qu'on pourrait le croire.
Dans ce délachemenl de la Provence, du Languedoc et de l'Aquitaine (je mets de côté la Catalogne), je sens quelque chose qui me froisse involontairement. Reconnaître les bienfaits de la conquête, les accepter, en profiter, c'est tout naturel.
L'enthousiasme me paraît de trop.
Le plaisant se mêlera au sévère dans les fctes (le Montpellier.
Des concours de hautbois et de tambourins alterneront avec les concours des sociétés philologiques.
Des jeux et divertissements populaires auront lieu sur les promenades : a A trois heures, au Peyrou, — dit le programme, — entrée des animaux symboliques : le Bœuf de Mèze, le Loup de Loupian, le Poulain de Saint-ïhibéry, le Ghcvalel de Montpellier... Tir des Chevaliers du Bois roulant; danses des Treilles, desFaucheurs,etc.,etc. »
Le lundi, c'est-à-dire demain, excursion à Maguelonne. Ce ne sera pas la partie la moins intéressante de ces fêtes.
Maguelonne est une ville abandonnée, une église déserte, au milieu d'une lande immense coupée de vastes marais, à deux pas de la Méditerranée. Rien n'y rappelle les splendeurs de la Maguelonne d'autrefois, a Maguelonne, la croisade prèchée par Urbain II ! Maguelonne, Alexandre III sur la haquenée blanche, encombrant de son cortège ponlifical, le pont d'une lieue ! Maguelonne, la ville, la forteresse, l'évêché, la cathédrale! Maguelonne, la déserte, une ferme, les goélands sur la plage, les sabots des chevaux sur les tombes épiscopales ! »
Ainsi l'ont dépeinte, d'un style imagé, Edmond 'et Jules de Goncourt, dans un voyage aux Villes mortes.
Mais, demain, Maguelonne revivra, pour quelques heures, de sa bruyante vie. On y représentera un mystère^ — le Mystère cVAclam, — en dialecte anglo-normand du xii' siècle.
Après quoi, les excursionnistes prendront leur part d'un banquet, dit banquet du Parage, composé exclusivement des poissons des étangs et de la Méditerranée.
Eli! mais le temps passera vite et agréablement aux fêles de Montpellier!