‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 3 sur 82 · FREDERIC SAUVAGE · texte numérisé non relu

FREDERIC SAUVAGE

Des fenêtres de la chambre que j'occupe au grand hôtel Ghristol, j'ai sous les yeux la statue de Frédéric Sauvage, enclose dans une place et au milieu d'un square qui porte son nom.

Celte statue en bronze est de M. LalVauce, un sculpteur mort Tan dernier, presque aussi infortuné que son modèle. Sauvage est représenté debout, dans la force de l'âge, en redingote, appuyé sur un bateau petit module, une hélice à ses pieds. La difficulté du costume moderne, — dont n'a pas toujours triomphé David d'Angers, — a été complètement vaincue par M. Lafrance. On admire Frédéric Sauvage, beau, calme, dominateur, confiant dans l'avenir.

Le piédestal est en granit, orné de trois basreliefs dus au ciseau de M. Edouard Lormier. Celui qui montre le grand mécanicien dans sa prison est particulièrement original et touchant.

C'est ainsi que je comprends l'histoire, écrite dans les rues, traduite sur les places publiques, visible aux yeux de la foule.

Un malentendu a pesé continuellement sur la vie et sur la destinée de Frédéric Sauvage. Ëtaitil, oui ou non, l'inventeur de l'hélice? Lui-môme n'a cessé de protester contre cette appellation. (' Ni moi ni personne n'avons rien inventé du tout en matière d'hélice, dit-il dans une hjttre datée de 18 iO; ce mérite appartient à la nature ;se[.ûii' ment, je pense qu'on ne peut me disputer le

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simple mérite de l'avoir utilisée et de l'avoir appropriée à la navigation. »

Toute la question est là.

Un amiral moins timoré que l'amiral Cloué (qui a envoyé aux fêtes de Boulogne un représentant avec mission d'observer le mutisme le plus absolu), l'amiral deMackau, avait déjà fait la part de Frédéric Sauvage dans ce sens, en 4843, lorsqu'il avait demandé pour lui une récompense. (( Il est certain que, si l'idée première d'appliquer les hélices comme moyen de propulsion a été émise avant lui, du moins il est le premier et même le seul qui ait tenté d'arriver, par des essais coûteux et persévérants, à la solution de ce problème, et qui Tait fait avec succès. »

Quelques inégalités de caractère, une certaine brusquerie de langage ont souvent nui à Sauvage dans ses relations. Un de ses biographes, d'autant moins suspect qu'il est apparenté à la famille Sauvage (M. C. Paillart, d'Abbeville), a raconté le fait suivant :

Une compagnie boulonnaise devait acheter à Frédéric Sauvage une part de son brevet moyennant cent quatre-vingt mille francs. L'acte avait été préparé et devait être signé dans un grand dîner. Malheureusement, la femme d'un des ac-

tionnaires, madame G***, qui se trouvait au nombre des convives, eut l'idée maladroite de taquiner Sauvage et de mettre en doute la réussite de ses découvertes. Celui-ci, dans Tenivrement de ses espérances, supporta mal ces piqûres, et bientôt, cédant à un de ces mouvements d'impatience auquel il était trop sujet :

— Parbleu! madame, s'écria-t-il, occupezvous de raccommoder vos chausses, et laissez aux hommes leurs grandes entreprises !

Le mot était de ceux qui ne se pardonnent pas. Quelques instants plus tard, le traité qu'on devait signer était jeté au feu.

Un autre trait de violence, mais plus excusable est celui-ci :

Il était allé au ministère pour toucher sa subvention annuelle de deux mille francs. L'employé lui tendit deux billets de banque en lui disant :

— Voilà votre secours.

Indigné, Frédéric Sauvage prit les billets, les déchira en mille miettes et les jeta au visage du commis.

— Apprenez, monsieur, dit-il, que j'ai droit à la reconnaissance du pays, mais que je ne veux du secours de personne !

Le lendemain, le ministre, averti du fait.

tançail vertemenl son employé et renvoyait deux autres billets de banque à Frédéric Sauvage.

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