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SAINT-RAPHAËL

Il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de se détacher du littoral méditerranéen. J'en suis un exemple vivant et, j'ose le dire, bien vivant. Depuis les obsèques de M. de Yillemessant, auxquelles le hasard m'a fait assister à Monaco, je ne cesse de remettre mon retour à un lendemain qui recule toujours. Mais partez donc, lorsque le soleil repentant se décide à faire ce qu'on appelle en style de théâtre sa rentrée, lorsque les arbres s'empanachent de feuilles, lorsque les buissons étalent des orgies de roses!

Tout cet épanouissement des derniers jours d'avril, c'est ce qu'on appelle dans le Midi une fin de saison.

Il faudrait une vertu surhumaine ou un prosaïsme de fer pour s'arracher brusquement à cet enchantement général de la nature. — Encore un

jour! dit-on; encore deux jours! encore trois jours! Et voilà comment les semaines s'ajoutent aux semaines.

Hier, par exemple, j'étais invité aux fêtes de Saint-Raphaël.

L'escadre de la Méditerranée, qui n'était pas venue aux régates de Cannes, s'était rendue aux régates de Saint-Raphaël.

Ce petit port adorablement situé sera célèbre demain — ou après-demain, au plus tard.

Il est déjà patronné par plusieurs notabilités de diverses sortes qui y ont planté leurs tentes : — par Alphonse Karr d'abord, qui veut faire pour Saint-Raphaël ce qu'il a fait pour Étretat; par le docteur Déclat, le spécialiste de l'acide phénique ; par Jules Barbier, le librettiste de plus de trente opéras-comiques; par le baron Papeleu, un peintre cosmopolite; parle ténor Ilabay, qui a pris très philosophiquement son parti de la fermeture du Théâtre-Lyrique.

Toutes ces personnes bien avisées se sont fait bâtir des habitations plus charmantes les unes que les aulres.

Ajoutez à cela un maire plein d'entrain et jeune, M. Félix Martin, un ingénieur, un érudit, qui a juré de faire la fortune de Saint-Raphaël.

Les fêtes en question ont été fort pittoresques;

rien n'y manquait : concert, bals, farandoles, tambourins sous la direction du fameux 7neste Tisté Buisson, tout le piment local ajouté à l'élément artistique représenté par des virtuoses de Nice et de Marseille, par le violon de Carré, par le violoncelle de Seligmann, par les Pupazzi de Lemercier de Neuville.

Saint-Raphaël s'en souviendra longtemps.

C'est surtout entre Fréjus et }vice que le paysage donne une note suprême de magnificence.

Sur la route d'Antibes à Cannes, à un kilomètre environ de la colonne qui rappelle aux passants que Napoléon P' a débarqué au golfe Juan et non ailleurs, en mars 1815, on aperçoit une délicieuse villa à moitié cachée parles arbres et les (leurs. Les mimosas de toutes sortes, les pins, les eucalyptus, les chamserops, les rosiers bordent les allées qui mènent à cette charmante habitation qui s'appelle le chalet des Bruyères et qui appartient à madame Juliette Lamber, veuve d'Edmond Adam.

Les habitants du pays considèrent le sympathique auteur de Récils du golfe Juan et de Grecque comme leur bonne fée; car jamais ils n'ont vu un malheureux ou un solliciteur s'adresser inulilement à elle. Je la trouve surveillant les opéra-

tiens de Blanchet, son jardinier, transformé pour l'instant en « monsieur Roch » : c'est un eucalyptus égoïste qui a causé la mort de plusieurs jolies plantes, et qui va payer son crime de la vie.

Le jardin est splendide, il est évident qu'un artiste d'un goût exquis en a été le dessinateur. La maison fort élégante s'abrite sous des berceaux de bougainvilliers et de rosiers grimpants qui la protègent contre un soleil trop ardent; elle est construite sur une terrasse, qui semble suspendue au-dessus de la mer et de laquelle on jouit d'un panorama grandiose formé par la Méditerranée, les îles de Lérins, le cap d'Anlibes et les Alpes, dont les neiges presque éternelles sont d'une blancheur éblouissante.

Dans sa villa comme dans son salon du boulevard Poissonnière, madame Adam reçoit tous les hommes importants de la politique et des arts. Elle console ceux de ses amis qui ne peuvent pas quitter Paris en leur envoyant de ses incomparables fleurs de Bruyères.

J'ai nommé les îles de Lérins. Une d'elles, comme nul n'en ignore, l'île Sainte-Marguerite, est célèbre par la détention, — compliquée de serrurerie, — qu'y subit le Masque de fer.

Elle est célèbre aussi par une autre détention plus récente, mais de celle-ci je ne parlerai pas.

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