MONACO
Voilà quatorze ans que je viens régulièrement chaque année à Monaco. La première fois, j'y suis venu par mer, la seconde fois par terre, et la troisième fois presque dans les airs, et à coup sûr dans les nuages, puisque j'avais pris parla route de la Corniche. Il n'y a pas de raison pour que je retourne indéfiniment à Monaco.
On a, je crois, autant écrit sur Monaco que sur la mer et sur l'amour, les deux sujets qui ont le plus inspiré les poètes lyriques.
Les débutants, accablés par l'éblouissement, ont tout d'abord qualifié Monaco « d'Éden ». Le pont aux ânes !
Les survenants ont poussé jusqu'à « Un rêve des Mille et une Nuits ». Image prévue !
11 en est arrivé d'autres^ qui, leur tapant sur
l'épaule ont dit : « Il faudrait trouver mieux; cela commence à être usé! » Mais eux-mêmes n'ont rien imaginé en dehors des adjectifs exorbitants, lumineux et féeriques.
Rien de plus limité que le vocabulaire de l'admiration.
M. Blanc, lassé des Éden et des Mille et une Nuits, mit un jour au concours une formule nouvelle sur Monaco.
Après mille efforts, Méry trouva : la Baignoire du soleil!
La Baignoire du soleil ! c'est bien cela; on peut en rester là.
C'est surtout à l'heure de la musique, toujours dirigée par M. Roméo Accursi, qu'on peut prendre un tableau delà clientèle actuelle de Monte- Carlo. Recrutée en partie parmi les touristes d'Allemagne, elle oITre un échantillon complet de toutes les races de ce pays. Hoffmann retrouverait là les innombrables créations de ses Contes, moins fantastiques qu'il ne les a baptisés : conseillers pleins d'importance et de rotondité, majestueuses douairières suivies de leurs petits; géants blonds et « pots à tabac » ; jeunes filles aux yeux bleu de faïence. Toute cette colonie se pâme et dodeline de la tête aux valses de Fahrbach.
Elle goùLe moins les représentations draniatiqiies, qui, d'ailleurs, ne se sont composées jusqu'à présent que de vaudevilles et de minces opérettes.
Par contre, le jeu la fascine, l'attire; mais la colonie allemande a la passion prudente. De là de médiocres engagements, llya eu pourtant quelques belles parties au trente-et-quarante, mais c'était entre Français.
J'ai été heureux d'applaudir, au théâtre de Monte-Carlo, un grand artiste que l'envie et la rivalité tiennent trop à l'écart à Paris, — je veux parler du célèbre Hamburger.
. La distance, Téloignement, le déplacement remettent souvent certaines individualités à leur véritable plan. Hamburger est de ce nombre. Aux Variétés, Hamburger est effacé, discuté; à Monaco, il rayonne, il resplendit. Aux Variétés, Hamburger n'a que de petits bouts de rôle à jouer; à Monaco, il tient la scène, il mène les pièces, il est le maître. On imprime son nom sur l'affiche en lettres de six pieds, 11 récite des monologues, absolument comme Mounet-Sully et Goquelin aîné; il ne doute de rien; on le rappelle comme Faure et comme Maurel, et il revient en saluant à droite et à gauche, et, rentré dans la coulisse, il s'écrie en s'essuyant le front :
— C'est éreintant, ce métier-là!
Entre-temps, Hamburger « taquine la rouge »
avec plus de constance que de succès.
Il épanchait hier ses doléances dans le sein d'un camarade.
— Elle a passé douze fois de suite! s'écriait-il sur toutes les notes du désespoir.
— Quoi?
■ — Quoi!... Quoi!... la noire, parbleu! Tu n'es donc pas à la conversation?
— Si fait, répondit l'ami; ma question te le prouve... Ah! la noire a passé douze fois de suite?... Eh bien, qu'est-ce que cela te fait?
— Comment! ce que cela me fait?... Puisque j'étais à rouge... Tu ne comprends pas, triple Liégeois?
— Si, si... C'est bien fâcheux.
— Bien fâcheux! exclama Hamburger; bien fâcheux!... Voilà tout ce que mon malheur t'inspire!... Tu dis : « Bien fâcheux, » comme lu dirais : « Combien valent les poires ? » Oh ! Thumanité!
— Ah çà! que veux-tu que je te dise, moi? réplique l'ami; il fallait changer de couleur.
Hamburger, en attachant sur lui un regard navré :
— Si tu crois que je n' ai paschangé de couleur !
Un comble, pour terminer :
Le comble de l'impertinence : — Envoyer de Paris des bouquets à Nice.
C'est pourtant le cas d'un gentilhomme du boulevard dont la mie vient de partir pour les bords fleuris que pourrait arroser le Paillon. Ne voulant pas renoncer à son habitude de lui faire tenir chaque matin des fleurs à son petit lever, il continue à les lui adresser régulièrement du passage de l'Opéra.
Eh bien, je ne trouve pas cela si singulier qu'on pourrait le croire; j'y vois un sentiment chevaleresque et national, celui d'un homme qui aime son pays au point de le croire le premier par ses femmes et par ses fleurs...
La Jolie ville de Monaco a, de tout temps, fait parler d'elle. On peut dire qu'elle fait plus de bruit qu'elle n'est grosse. En provençal du xvi'^ siècle, on prononçait J/o^é^ne ou Mounègue.
LePagamin de Monègue dont il est question dans le Calendrier des vieillards de Boccace (et de La Fontaine), le galant corsaire qui enleva la femme du juge Richard de Quinzica, n'était autre qu'un duc de Monaco.
En 1630, les ducs de Monaco levaient un tribut sur les navires qui passaient à une certaine dis-
tance de leur port. Bouchard, dans son Voi/nge de Paris à Rome, consigne ce fait et ajoute les lignes suivantes : « Gomme Ton fut vis-à-vis de Monaco, il s'éleva un si grand calme que le vaisseau demeura quasi immobile tout le jour; ce qui faisait enrager le maître de chambre du cardinal Bagni pour la peur qu'il avait qu'on ne lui confisquât ses bardes. »
Monaco continue toujours à lever un tribut sur les voyageurs, mais c'est plus particulièrement en terre ferme qu'il s'exerce.
J'apprends avec infiniment de tristesse la mort d'un homme qui fut des plus intelligents et des plus aimables, M. Jomard, fils du membre de l'Institut, que l'on désignait particulièrement sous le nom de Jomard de V expédition d'Egypte.
M. Jomard s'est éteint à Monaco, où il habitait depuis une vingtaine d'années. Il s'y était arrêté en revenant de Californie, où il avait amassé une petite fortune, et, séduit par la beauté du pays, presque alors encore vierge, il s'était proposé d'y passer quelques semaines. — Il n'en est plus sorti.
Lorsque, peu de temps après, M. François Blanc aborda à son tour, comme un autre Cristoforo Colombo, sur ses rives quasi désertes, le
premier naturel qui s'offrit à ses yeux fut M. Jomard, — qui, le chapeau de paille en tête et la canne de palmier à la main, s'en allait risquer un petit écu dans un vague établissement de roulette situé à cette époque primitive sur les remparts du vieux Monaco.
M. Blanc eut pitié de cet inconnu : il lui fit construire un casino plus confortable sur le cap des Spelugues, à quelques mètres de là. Cette gracieuseté lui coûta même une dizaine de millions, mais il ne croyait pouvoir assez faire pour M. Jomard. Celui-ci se montra d'ailleurs parfaitement reconnaissant : il ne bougea plus de Monaco.
Pourquoi en aurait-il bougé, en effet? C'était un joueur et une nature de poète. Il gagnait de temps en temps, et il perdait assez pour être constamment tenu en haleine. Il se trouvait dans le plus beau pays du monde, selon Théodore de Banville :
Dans ce paradis où l'orange, Cause avec la pomme de pin, Gracieux pays que l'on range Dans une boîte de sapin ;
Auprès de cette mer en fête, Amoureuse du seul zépliir, Qu'un Jannissct bizarre a faite Avec un morceau de saphir.
Beaucoup d'habitués de Monaco se souviendront de M. Jomard, de ce doux et spirituel philosophe dont la conversation était des plus attrayantes....