‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 30 sur 82 · LA SEMAINE SAINTE A MONACO · texte numérisé non relu

LA SEMAINE SAINTE A MONACO

Ce n'est pas tout à fait la même chose que la semaine sainte à Rome. H y a même des différences notables. On ne vient pas précisément à Monaco pour y faire ses dévolions, et pourtant ce ne sont pas les églises qui manquent. Il y a d'abord l'ancienne cathédrale, puis l'église des Pénitents noirs, les chapelles de l'Hôtel-Dieu, du couvent des Dames-de-Sainl-Maur, du Palais. Il y a, à la Condamine, la chapelle de Sainte-Dévote, et, aux Moulins, celle de l'Annonciade. Autant de refuges où l'on prie pour les pauvres pécheurs qui brûlent leur existence par les deux bouts à Monte-Carlo !

La procession du vendredi saint, à Monaco, n'est plus ce qu'elle était autrefois; elle a considérablement perdu de sa couleur pittoresque et de sa truculence, qui attiraient chaque année un

assez grand nombre de curieux. C'était une parade catholique, une mise en scène burlesque et violente de la Passion, avec des Ghrisls à moitié ivres, des Hérodes trébuchants, des Magdeleines échevelées, des Marthes fardées, des Caïphes de carnaval, des Ponce-Pilates ayant les mains lavées, des Judas Iscariotes que l'on criblait d'invectives; — tout un cortège titubant, psalmodiant, éhonté, — mais sans impiété, — et traversant une foule sinon recueillie, du moins convaincue.

Il a fallu bien des efforts pour abolir cette mascarade, qui avait force de tradition chez les habitants de Monaco. La procession existe toujours, mais ramenée à des proportions moins théâtrales. Il n'en reste que juste ce qu'il faut pour donner satisfaction aux imaginations locales. C'est suffisant pour les artistes. De longues files de congréganistes, des châsses et des statues de saint portées à bras, une multitude de bannières de toutes les couleurs, les indispensables pénitents, les musiciens de la fanfare de Monaco : — voilà ce qu'on trouve encore le vendredi saint remplissant et sillonnant les trois rues de Lorraine, des Briques et du Milieu, au pavé jonché de fleurs.

Le soir venu, cette procession emprunte une poésie vraiment fantastique au jeu des cierges s'avançant ou s'éloignant dans ces rues étroites

et obscures, au balancement des lanternes, à ces bruits d'instruments et de voix qui augmentent ou décroissent tour à tour. Il y a un an, je l'ai suivie pendant une heure, très remué, désespérant de rendre les impressions qu'elle me causait...

Mon premier voyage d'exploration à Monaco date de 1868. Le chemin de fer n'y aboutissait pas encore. On avait deux moyens pour s'y rendre : la diligence par la Corniche, et le bateau à vapeur par la Méditerranée.

Il ne fallait pas songer à la diligence, vestige hideux des temps de barbarie, tombereau informe, disloqué, ridicule, féroce.

Restait le bateau à vapeur, ou plutôt les bateaux à vapeur; car il y en avait deux, petits, effilés, fendant les flots avec la gaieté des marsouins. C'était le moyen de transport le plus généralement adopté. Le trajet durait peu de temps, mais il était rare qu'il ne fût pas marqué par quelques divertissants épisodes. La Méditerranée n'est pas tous les jours, quoiqu'on en dise, d'une humeur facile, et l'on dansait quelquefois, Ton dansait! Déjà, comme aujourd'hui, les biles d'Eve étaient en majorité, c'étaient des cris mêlés à des éclats de rire, des eflYois, des pieds

glissant, des mains se cramponnant au premier paletot rencontré; — un diminutif des grandes traversées.

On arrivait souvent à la nuit; le débarquement s'opérait dans l'anse de la Gondamine, quelques mètres en avant de l'établissement des bains de mer. Les voitures attendaient, — et c'était immédiatement une envolée vers Monte-Carlo. Un Monte-Carlo primitif, naissant, n'ayant encore coûté que quelques millions, mais promettant déjà ce qu'il a tenu.

Depuis cette date je suis revenu souvent à Monte- Carlo ; j'en ai suivi les embellissements successifs; j'ai assisté à cette progression de merveilles qui devaient aboutir au prodigieux ensemble qu''on admire aujourd'hui. Je croyais, Tannée dernière, que le dernier mot avait été dit avec la création du théâtre et le remaniement du Casino. Je comptais sans les agrandissements des jardins, qui se répandent actuellement de tous les côtés.

Foule énorme; la saison n'est pas près de finir, elle enjambera certainement par-dessus le mois d'avril. Les voyageurs timorés, ceux qui ont à compter avec le monde et qui clierchent à s'excuser d'être vus ici pendant la semaine sainte, prétendent qu'ils n'y sont venus que pour la

quinzaine de Pâques. 11 y a des accommodements avec le trente-et-quarante.

Pourquoi faut-il que j'aie appris une triste nouvelle à mon arrivée?

Madame la comtesse de Vedel, qui avait, depuis de longues années, le premier salon de Monaco, vient de mourir dans des conditions affreuses et malheureusement trop communes. Elle était au coin de sa cheminée : le feu s'est communiqué à ses vêtements. Quelques heures après, elle expirait, moitié de saisissement, moitié de souffrances réelles.

J'avais l'honneur de la connaître, et ce n'était pas précisément d'hier. On m'avait présenté à elle, à Paris, alors qu'elle habitait pendant l'été le faubourg Poissonnière. Nous étions voisins. C'était une femme absolument aimable et d'une grande vivacité d'esprit, au visage charmant et bon, à l'expression toujours riante, à la parole enjouée, avec une de ces maturités pour lesquelles a été créé le mot de seyante. Sa taille était moyenne et ramassée ; l'embonpoint l'avait envahie dans ces dernières années et avait uni par la rendre casanière.

J'ai dit que la comtesse de Vedel avait un salon; ce salon a longtemps réuni dans la vieille ville

tout ce que la principauté de Monaco comptait de gens sérieux, recrutés surtout parmi les personnages officiels. N'y était pas admis qui voulait. On s'y livrait à des whists interminables. En cherchant dans quelques romans de Balzac, on y trouverait de ces intérieurs reposés, dans le Cabinet des antiques entre autres.

Par son tact exquis, par sa grâce naturelle, madame de Vedel avait conquis petit à petit une certaine influence. Au dehors, cette phrase se répétait souvent : « Qu'en dit-on dans le salon de la comtesse ? » De là partaient et se formaient certains courants de l'opinion monégasque. Ce milieu ne sera pas remplacé de sitôt. On regrettera plus d'une fois l'excellente femme qui répandait autour d'elle comme un parfum de l'agréable société d'autrefois.

Voici quelques-unes des physionomies que j'aperçois et que je salue en entrant dans la salle du Casino : — Séligmann, Osiris, mademoiselle Marie Deschamps (organiste), Denctier, le baron Jules de Lesseps, Juvisy, Levilly, madame Judic et mademoiselle Alice Rabany, cantatrice de dixhuit ans et petite-cousine de Victor Hugo.

Cette jeune fille, dont le succès a été très grand à Monte-Carlo et à Nice, chante surtout dans les opéras empruntés au répertoire de son illustre

parent : Ernani, RigolettOj etc. Cette préférence se comprend. L'autre soir, un joli vieillard, désireux de lui faire un compliment, lui a dit :

— Mademoiselle, j'ai eu l'honneur de voir mademoiselle Mars dans le rôle de doua Sol... Eh bien, je suis heureux de vous le dire, vous lui êtes infiniment supérieure.

De Monte-Carlo, 4 mars.

J'ai l'amour de tout ce qui est petit. Je devais donc aimer Monaco, qui est la formule la plus lilliputienne des royaumes connus. Il ne suffit pas en effet d'être grand pour être renommé. Gythère, dans l'histoire des mœurs, tient autant de place que Persépolis. Et la Corse donc? Quoi de plus restreint? Et cependant Jean-Jacques Rousseau écrivait : « Quelque chose me dit que cette petite île fera un jour parler d'elle. »

Bien avant la Corse, la principauté de Monaco a fait parler d'elle aussi. L'orgueilleuse qu'elle est se donne volontiers Hercule pour fondateur ; on peut choisir plus mal ses aïeux. Et comme elle s'agite dès sa naissance ! comme elle tient à ce qu'on l'aperçoive î Depuis les drames du temps des Doria qui ensanglantèrent les marches de son palais, jusqu'à l'hospitalité fastueuse qu'y

reçut Charles-Quint, il n'est question que de Monaco. A la cour de Louis XIV, ce sont les princes de Monaco etValentinois, et surtout les princesses de Monaco qui sont les plus en vue. Mounègue était alors le nom de Monaco, qui se prononce encore aujourd'hui de la sorte dans le peuple. On crie : Mounègue! à la station du chemin de fer.

Et, comme ce n'était pas assez, une monnaie et un air de danse sont venues mettre le comble à la popularité de Monaco, et ont plus fait pour sa célébrité que le souvenir d'Hercule.

Dans la seconde moitié de ce siècle, Monte- Carlo a partagé un peu du renom de Monaco, je ne dirai pas à la suite de quels événements, c'est chose connue. Tout le monde s'en est bien trouvé : la Franco et l'étranger y ont gagné une oasis merveilleuse, où, chaque hiver régulièrement afflue la foule des gens de plaisir, assez nombreux pour constituer une nation parmi les nations.

Il n'y a rien de changé à Monte-Carlo cette année, il n'y a qu'un boulevardier de plus, — comme aurait dit le roi Louis XVIIL Ma chronique s'y trouvera donc aussi à l'aise qu'à Paris. Sur la terrasse qui embrasse la mer, je coudoie tous ceux et toutes celles que j'ai accoutumé de coudoyer sur le boulevard des Capucines.

Cette terrasse est une des choses les plus admirables de l'univers. Le regard s'y prolonge sur une plaine azurée et diamantée jusqu'à la pointe blanche de Bordighera. A droite, l'horizon est arrêté par le rocher-promontoire de Monaco; à gauche, le joli village des Moulins s'annonce par cette enseigne gigantesque : Villa Bavel. Derrière moi, j'ai dans le dos le théâtre bâti par M. Gharles Garnier, — nougat et vanille.

Ah ! ce théâtre, j'en ai rêvé souvent ! Des lyres, des pincettes, des ailes éployées, des fresques, des masques, des campaniles superposés ; et puis encore des lyres, des lyres, des lyres...

Sur un des côtés est un groupe signé Sarah Dernhardt, qui, ce me semble, se fait un peu oublier comme sculpteur.

Le théâtre touche à la maison de Conversation, vulgo Cercle des Étrangers, encore vulgo Kursaal, qui est également de plusieurs architectures, mais avec quelque chose de plus sérieux, qui sent la banque, la Bourse, le comptoir, l'administration.

Et, devant ce monument qui, involontairement, m'impose, voici tout à coup le dialogue qui s'établit entre les deux Moi dont je suis composé :

— Jouerai-je ? ne jouerai-je pas ?

— Te moques-tu ?

— Non, je parle sérieusement. Il serait beau

de ne pas jouer, de remporter cette victoire sur moi-même.

— Ne fais donc pas des manières ! Tu sais bien pourquoi tu es venu ici.

— Oui, mais je voudrais lutter.

— Folie ! L'homme ne goûte de véritable bonheur qu'à être l'esclave de ses passions.

— Sophiste !

— Hypocrite !

— Pourquoi ne me contenterais-je pas de jouir du spectacle magnifique qui m'environne, des prodiges réalisés sur ce coin de terre par la nature et l'art ?

— Ta ta ta! En jouirais-tu moins, de ce magnifique spectacle, lorsque lu jouerais un peu?

— Hélas! mon pauvre autre Moi, tu n'ignores pas qu'il n'y a pas deux manières de jouer : on joue ou on ne joue pas du tout.

— J'ai connu des joueurs prudents.

— Pendant une demi-heure.

— Alors pourquoi toutes ces hésitations ?

— Pour me mettre en repos avec ma conscience et m'assurer que je succombe en toute connaissance de cause. C'est un ragoût de plus dans la faute.

— Sybarite !

— Allons, en avant, mes chères pistoles !

— Est-ce bien décidé? Une... deux...

— Et trois !

L'aspect des salles de jeu de Monte-Carlo est toujours le même, à cette nuance près que plus on va, plus les joueurs affectent une impassibilité de bon goût. On ne se déchire plus la poitrine sous la chemise.

Les fétiches, eux aussi, commencent à passer de mode. Où est le temps où Siraudin apportait un pied de mouton véritable avec lequel il caressait sa mise à chaque coup; où Jules de Lesseps proférait à haute voix des paroles mai^iques apprises sous latente arabe; où Charles Brainne lirait des sons éplorés d'une trompette de bois ; où Méry allait donner une lape dans le dos du chef de pai'tie; où Alfied Asseline confectionnait des cocottes en papier qu'il distribuait à ses voisines? En ce temps-là, le grand salon de Monte- Carlo ressemblait passablement à un caravansérail de fous.

Il ne faudrait pas croire cependant que tous les joueurs aient renoncé absolument à leurs manies et à leurs tics. Si la bizarrerie tendait à disparaître, on la retrouverait dans le monde de la roulette. Pourquoi, par exemple, certains numéros sont-ils frappés de discrédit, tandis que

d'autres sontl'objet d'une faveur générale? Pourquoi le 1 est-il si constamment dédaigné, et pourquoi toutes les sympathies volent-elles au 17? En vérité, ce 17 ne compte pas un seul ennemi !

— Il n'y a que les sixains ! dit une voix à côté de moi.

— Je n'ai de confiance qu'aux transversales ! dit une autre.

Et une petite dame, qui n'appartient pas aux transversales, se déclasse pour passe et la douzaine du milieu...

Le peintre Jundt est installé depuis un mois à Monte-Carlo, dans la villa de M. Wagatha, son compatriote.

Il a pour atelier un chalet coquettement découpé, qui lui rappelle encore l'Alsace, — où il n'est pas retourné depuis nos désastres.

Jundt m'a donné bien des détails touchants sur Charles Marchai, son ami et son émule, dont le suicide a eu ici, comme partout, un retentissement douloureux. Il ne croit pas à des motifs puisés absolument dans la vie intime, — où l'on est toujours tenté de chercher; — il voit plus haut, à tort ou à raison. Il croit que Charles Marchai était très affecté et très effrayé de la décroissance de sa vue, qu'il pressentait une

impuissance de travail, qu'il craignait d'être arrêté dans sa carrière...

Jundt est peut-être dans le vrai.

Qu'aurait fait Marchai, le regard obscurci et la main chancelante, se survivant à lui-même dans la force de l'âge? Là est peut-être le secret de sa résolulion désespérée et si froidement conçue.

Le suicide est toujours une sombre chose. Mais il a quelquefois sa logique amère et triste. Une heure lamentable peut survenir dans la vie d'un arlisle, où la lutte devient impossible et entraîne après elle la perte de la dignité. On n'existe plus ou Ton prévoit que l'on ne va plus exister. Que faire?

L'appel suprême aux amitiés — même les plus intimes, les plus étroites, les plus chères, — n'est pas toujours du goût des alfligés. L'immonde question de l'argent amène aux lèvres des plus délicats un soulèvement dont ils ne peuvent réussir à être vainqueurs. Apporter dans la vie d'autrui une charge indiscrète, imprévue, leur paraît un fait malséant, quoiqu'il puisse paraître tout naturel aux autres.

L'amitié est un des luxes et un des charmes de la vie. Avant de mettre une amitié à l'épreuve, on veut épuiser les indifférences commerciales.

Il a dû en être ainsi de Charles Marchai. Il aura

regardé en face son avenir et il en aura frémi. Certes, nul plus que ce charmant et loyal garçon ne comptait des mains tendues et des cœurs battant à l'unisson du sien. Mais, sur le seuil de la nuit qui s'apprêtait pour lui, il se sera demandé, avec cet esprit parisien qui ne lui a jamais fait défaut, s'il n'allait pas devenir un gêneur et un empêcheur de danser en rond.

Le suicide ! Voilà qui résout et qui décide tout! On surprend, on afflige, mais on ne dérange personne. Au bout de quelques jours, tout le monde en a pris son parti. Pauvre Marchai ! Les articles des journaux pleuvent de tous les côtés. On se rappelle sa bonne humeur, sa franche gaieté, quelques-uns de ses traits joyeux; on découpe, dans les préfaces du Théâtre d'Alexandre Dumas fils, ce passage ensoleillé où il est représenté dans l'île de Croissy, nageant, avec son bien-aimé camarade, à la poursuite d'une baigneuse. On se rappelle sa fièfe mine de garde national pendant le siège de Paris. — Pauvre Marchai !

Eh bien, non ! cette délicatesse dernière, cette correction dans le trépas, ce soin patient à se délier des souffrances à venir, tout cela est blâmable, tout cela est coupable !

Charles Marchai n'avait pas le droit, pas plus

qu'un autre, de poser sur sa tempe ce revolver d'emprunt et de détruire une inlelligence après tout supérieure.

Tant qu'il y aura autour d'un cadavre une sympathie effarée, un être en pleurs, — ne fût-ce même qu'un chien gémissant, — le suicide aura tort. Le suicide a sa noblesse ; mais quelque chose passe avant la noblesse : c'est le respect de l'inconnu. Le véritable héroïsme est d'épuiser la vie. Qui n'a pas été un martyr n'a pas été un homme.

Les suicides sont rares parmi les artistes. On cite pourtant le suicide de Gros, qui s'est noyé dans une mare aux environs de Sceaux; — celui de Léopold Robert, qui s'est frappé de plusieurs coups d'épée; — et, plus récemment, le suicide de Tassaert, qui a appelé le charbon à l'aide de sa misère...

... Que ferai-je de l'argent que je viens de gagner?... Je le doublerai, parbleu! je le triplerai !

Et, dès le matin, à l'ouverture de la banque, je me présente dans les salles de jeu, fier et hautain.

On déjeune encore, à l'hôtel de Paris ; moi, j'ai réfectionné d'une façon légère afin de me laisser

toutes mes facultés d'action. Plusieurs places sont vacantes. Jouerai-je assis ou jouerai-je debout? Jouer assis, cela engage. Ma foi, je jouerai assis, j'aurai de la bravoure jusqu'au bout. Mon gain d'hier, j'en couvrirai le tapis tout entier. Foin des douzaines et des colonnes! des numéros, et en avant ! Et les numéros les plus imprévus : le 0, le 06, les quatre premiers, le 17, le 24; je me penche sur le cylindre, j'éparpille mes louis sur V impair, sur manque, sur rouge, jusqu'à ce que j'entende le mot fatidique : Rien ne va plus! Et encore, pendant les derniers roulements de la boule, je couvre avec frénésie des sixains et des dixains ; puis je retombe sur ma chaise.

La boule, après mille bondissements, tombe dans un trou. A peine si je me souviens des numéros que j'ai couverts, mais les croupiers s'en souviennent pour moi ; ils me les indiquent complaisamrnent, et le râteau, si fatal pour d'autres, pousse devant moi des piles d'or inespérées. Oui, c'est bien ainsi qu'il faut jouer, sans logique, inconsciemment, comme un fou, comme un écervelé, pour gagner, pour ramasser de l'or et des billets de banque; aussi, j'en ramasse à gogo, j'en remplis toutes mes poches, poches de redingote, poches de gilet, poches de pantalon, et jusqu'au classique gousset, que mon tailleur,

homme delà vieille souche, maintient religieusement dans tons mes vêtements.

Et puis après.

Après, je recommence. Je recommence comme je vous le dis; je me familiarise déjà avec une sensation jusqu'alors peu connue. J'envisage la fortune face à face, moi qui jusqu'alors n'avais osé lever les yeux sur elle que dans mes rêves. Pour un rien, je lui dirais insolemment : a A nous deux ! )) car je sens l'insolence me venir avec l'argent. Les projets les plus étranges se croisent dans ma cervelle. Le dirais-je? Je médite d'abandonner la littérature... — Oh! je mérite d'être châtié !

Combien de temps durera ma veine?

... Ce doit être moi, oui, c'est bien moi, — qui ai appelé le palmier : ce crocodile perpendiculaire.

11 y en a de toutes les tailles dans les jardins de Monte-Carlo, de petits qui commencentà sortir jie terre, de jeunes qui sont tout à fait sortis, de moyens qui s'élancent en divers sens ; les uns et les autres, farouches, rugueux, écaillés, donnent bien en effet l'idée d'une enveloppe de crocodile.

Il y en a aussi de frappés par l'âge, de cicatrisés, de déplumés, qui lèvent encore un front audacieux, et qui laissent pendre deçà delà, à

leur sommet, quelque palme brisée, qui faitson-^ ger involontairement à ce feutre de Goulatromba.

Où pend tragiquement un plumeau consterné.

Et dire que les Orientaux, dans leur littérature qualifiée de somptueuse, n'ont rien trouvé de mieux que de comparer la taille d'une jeune fille à celle du palmier!

Voir le Cantique des Cantiques.

Peu polis, les Orientaux !

— Que fais-tu là ? dis-je à Alfred Asseline, que je vois rêveur devant un verre de vermout italien.

— Je fais des vers.

— Toi, encore, à ton âge ?

— ïl n'y a pas d'âge pour les cygnes. Mais rassure-toi : je fais des vers d'actualité.

— Comprends pas.

— Ne sommes-nous pas en carême ?

— Oui. Eh bien?

— Eli bien, je cherche une rime à hareng saur,

— Tu ne ia trouves pas ?

— Non, et je donnerais gros pour qui me la fournirait.

— Lève-toi et marche, dis-je solennellement à l'auteur de VEnlèvement cVHéUne.

— J'aime mieux prendre une voiture.

— Une voiture, soit. Cocher, à Monaco.

— Mais qu'allons-nous faire à Monaco? me demande Asseline.

— Chercher ta rime !

— Ma rime à hareng saur ?

— Justement.

— Et tu es sûr que nous la trouverons à Monaco ?

— Tu vas voir.

Pendant ce temps-là, la voiture roule, agitant ses pompons rouges, escaladant du galop de ses deux petits chevaux les pittoresques remparts de Yauban.

On arrive à Monaco ; je donne ordre d'arrêter place des Yieilles-Casernes.

— Tu veux toujours ta rime à hareng saur? -dis-je à AUred Asseline.

— Certes ! fait-il.

— Eh bien, retourne-toi et regarde !

Et je lui montre au fronton d'une église cet alexandrin gravé en lettres d'or :

La congrésration des dames de Saint-Maur.

... J'ai rencontré au concert d'hier soir un Marseillais de ma connaissance.

Faure venait de chanter comme à son habitude, c'est-à-dire merveilleusement. Le public applau-

dissail à tout rompre, quoique ce ne soit pas dans ses habitudes.

— Eh bien, dis-je à mon Marseillais en l'entraînant dans le vestibule pendant l'enlr'acte, qu'en pensez-vous?

— Oui, répondit-il assez nonchalamment, ce n'est pas mal; mais...

— Mais quoi? Quel charme? quelle douceur! quelle pureté de style !

— Oui, mon cer, c'est zentil, ze ne dis pas... mais çà ne vaut pas Merly,

Je fis un soubresaut.

— Avez-vous entendu Merly ? me demanda à son tour le Marseillais.

— Non, non... fis-je en haussant les épaules.

— Tant pis pour vous ! Il n'y a jamais eu qu'un Merly au monde.

— Mais, repris-je impatienté, ce Merly, autant qu'il m'en souvienne, était un ténor, tandis que Faure est un baryton.

— Ça ne fait rien, dit mon Marseillais.

— Comment ! ça ne fait rien ? un ténor et un baryton n'ont aucune ressemblance, ce me semble.

— Vous croyez ça, vous?... Merly était le çanteur des çantcurs... il çantait tout ce qu'il voulait... Ah! si vous l'aviez entendu dans les Huguenots... Coquin de sort!... On serait resté

là à l'écouter pendant des éternités, sans boire ni nianzer, comme cela...

Et le Marseillais, démonstratif comme tous ceux de sa race, s'arrête tout à coup et s'immobilise, bouche béante, sans souci des passants.

— Qu'avez-vous ? dis-je.

— Vous ne voyez donc pas que z'imite le public de Marseille, mon bon?

— Ah! très bien?

— Votre moussu Faure, il est certainement bien aimable, mais il ne va pas à la ceville de Merly... Ah ! Merly ! Nous le pleurons tous les jours.

Ce disant, le Marseillais passa son doigt dans le coin de son œil, et me le montra ensuite.

— Voyez, fit-il.

— Qu'est-ce que c'est?

— C'est un pleur.

J'étais ému.

— Vous le connaissiez donc bien ? demandai-je.

— Qui çà? Merly?

— Oui, Merly.

— Moi, pas du tout. Seulement, mon beaufrère était très lié aveclui, et m'en parlait souvent. C'était tout comme si je le connaissais...

... Tous les jours, il y a quatre ans, à Monte- Carlo, j'allais m'asseoir, à la même heure, à côté de Jules Sandeau, sur un des bancs qui relu.

gardent le casino. En dehors d'Hetzel et de M. Grivis, il ne connaissait que moi. Il était venu respirer l'air exceptionnellement pur de ce pays, savourer un pénétrant rayon de soleil...

L'auteur du Docteur Herbeau était déjà atteint dans ses forces vives. Il se sentait fléchir, décliner, tomber en langueur. Il ne lui déplaisait pas de se laisser ranimer dans ses souvenirs par un confrère plus jeune que lui, un admirateur sincère. Mais il se livrait peu. Je ne lui demandais rien cependant qu'il ne voulût donner; mais Jules Sandeau avait de ces regards fixes et de ces moments de silence qui commandaient la réserve à son interlocuteur.

Je voyais qu'il n'en avait pas pour longtemps. Plusieurs années auparavant, je le rencontrais fréquemment à Paris, sur le quai Voltaire, alors qu'il se rendait à la bibliothèque Mazarine, dont il était un des conservateurs. C'était alors un homme de belle allure, calme, toujours le cigare aux lèvres. Nous échangions d'amicales paroles, et je l'accompagnais à son bureau, où il me prêtait et me laissait emporter les livres dont j'avais besoin.

Il avait été très affecté de la chute de l'empire, qui lui avait enlevé une sinécure importante : la bibliothèque du palais de Saint-Gloud.

JulesSandeau n'avait pas d'ennemis et il n'avait jamais rien fait pour s'en attirer. Je ne connais qu'un seul homme qui se soit montré cruel pour Jules Sandeau. C'est le farouche Barbey d'Aurevilly. Un Jules, cependant! Il le traite d'oncle à M. Octave Feuillet, de cataplasme, de petit conteur « rompu au métier, ayant grapillé dans la vigne à Goldsmith et à Walter Scott ».

Il ne s'arrête pas là, il l'attaque dans son élégance. « C'est un clerc de notaire, — dit-il dédaigneusement; — je Tai vu autrefois faire le dandy en loge, avec une grosse chevalière à pierre hviWanie, par-dessus un gant beurre frais, qui n'était pas très frais. Il a eu les mêmes goûts et les mêmes malheurs qu'Alfred de Musset, et il disait, en montrant sa tête chauve : s Elle m'a pris mon dernier cheveu et ma dernière illusion. » Mais, comme Alfred de Musset, il n'a pas fait son saut de Leucade dans l'absinthe. 11 a piqué dans le solide, les huîtres, le pâté de foie gras et les côtelettes. Guéri de passions, marié d'ailleurs, il est devenu un ventre rondelet et tranquille qui emplit très bien son fauteuil d'Académie.

Puisque nous sommes amené à parler de la liaison de Jules Sandeau avec George Sand, disons qu'on en connaît peu de chose. Le secret a

élé fidèlemenl gardé de part et d'autre. Ce qu'on en sait nous est venu seulement par les Lettres d'un voyageur plutôt que par VHistoire de ma vie. Entraînée, émue, la femme a soulevé pendant deux minutes un coin du voile qui a toujours couvert cet épisode des premières années. Voici ce qu'on lit dans une lettre à son ami et compatriote François Rollinat :

(( ... Je suis comme toi, vieux, je ne suis l'autre moitié de personne, il m'importe peu de vieillir; il m'importerait beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurai voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder..,

« Ce dessin de Watelet est encadré dans ma chambre, au-dessus d'un portrait dont personne ici n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions«à la même petite table, tout en causant d'an, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. ?

Rien de plus délicat, mais aussi rien de plus discret.

... Un de mes amis du Midi, M. Alexandre Mouttet, impatienté de voir continuellement se propager cette erreur que Méry est né auxAygalades, a pris le parti bien simple (simple comme l'œuf de Colomb) de rechercher son acte de naissance.

Personne n'y avait pensé avant lui.

Il l'a découvert — et il me l'envoie :

(( L'an V de la République française, le 5 pluviôse, par-devant nous, officier public de la mairie du Centre, canton de Marseille, et dans la maison commune, est comparu le citoyen Jean- Josepb-Ferréol Méry, marchand, demeurant rue de l'Égalité, isle 184, maison 5, lequel a présenté un garçon, né ce jourd'hui à deux heures cinq décimes, dans sa maison d'habitation, de la citoyenne Marie-Anne-Paule Semanier, son épouse, auquel garçon il a été donné les prénoms de François-Joseph-Pierre-A(/né5, en présence des citoyens Jean-François Méry, entrepreneur, ayeul paternel du nouveau-né, demeurant rue Coutellerie, et Louis Gaubert, commis, demeurant rue de l'Égalité, témoins majeurs qui ont signé avecnous.

» J. Ferréol Méry. — J.-F. Méry. — Gaubert. — DuRBEC, officier public. »

Le 2 pluviôse an V équivaut au 21 janvier 1797. Le numéro 5 de l'isle (section) 184, correspondait au numéro 17 de l'ancienne rue des Nobles, de-

venue rue Belzunce, puis démolie en partie. Méry a toujours signé Méry tout court, sans aucun de ses prénoms. Il ne m'a jamais parlé de celui d'Agnès. Je comprends cela.

Je me trouvais au dernier printemps, le 1" avril, à Nice. J'y dînais, en aimable compagnie, chez M. Meynadier fils.

Tout à coup la conversation vint à tomber sur l'événement du jour : une baleine qu'on avait aperçue au Yar, une véritable baleine, au dos brun, qui n'avait fait qu'apparaître d'ailleurs et qui avait aussitôt regagné le large. De nombreux témoins en certifiaient. Mais quoi! on était au 1"" avril, et la baleine était niée à l'avance. A d'autres ! une baleine ! le jour même du poisson d'avril! Allez raconter cela aux Martiguois !

Cependant, le lendemain, ladite baleine était signalée à Eza, à trois stations du chemin de fer de Nice, du côté de Monaco. Ma foi! des curieux se mirent en voyage; j'en fus, avec Charles Limouzin, un journaliste armé contre la crédulité. Nous ne vîmes rien, et l'on se moqua un peu de nous, excepté l'aubergiste d'Eza, qui nous proposa avec succès de remplacer la baleine invisible par une bouillabaisse plantureuse et parfumée.

Les gazettes niçoises firent des gorges chaudes

de la baleine du 1' avril. Eh bien, les gazettes niçoises étaient dans leur tort. La baleine avait eu lieu. La baleine existe, et elle se promène toujours en vue de Nice. J'en ai la preuve dans un ouvrage récemment publié par un rédacteur du Journal des Débats, M. Gabriel Charmes : Cinq mois au Caire. Notre confrère a vu la baleine, la même, tout le fait supposer. Embarqué à bord d'un des paquebots qui font le trajet de Marseille à Alexandrie, il l'a rencontrée en face de la Corse, au mois de décembre.

Voici comment il raconte cette aventure : a Arrivé à la hauteur du Cap Corse, une magnifique baleine, projetant devant elle deux jets d'eau effilés et soulevant au-dessus des vagues son long corps noirâtre, suivit quelque temps le bateau; il paraît qu'elle est fort connue des matelots, car elle vit depuis bien des années dans les mêmes parages, où beaucoup de voyageurs la rencontrent comme moi. Peut-être y a-t-eîle été placée à dessein, en manière de réclame, par la compagnie des Messageries maritimes. J'étais tout fier d'avoir vu une baleine dans la Méditerranée, à une si petite distance de la France; mais puisque tout le monde peut l'y voir!... »

C'est égal, je suis content, pour ma part, de n'avoir pas été la dupe d'un canard provincial.

Page 1