SINISTRE EN MER
Le i4 octobre, six grands bateaux (trois de Boulogne et trois du Portel, un petit port voisin de Boulogne) prenaient la mer pour aller en pêche. Chaque bateau était monté, en moyenne, par dix-neuf hommes d'équipage.
Gela faisait, en tout, cent quatorze pêcheurs, hommes, jeunes hommes... et enfants.
Leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs les avaient accompagnés au départ, comme d'habitude : celles de Boulogne jusqu'au bout de la jetée, celles du Portel jusqu'au rivage, les encourageant de la voix, du baiser envoyé, du mouchoir agité, de la prière murmurée. Elles les avaient suivis des yeux jusqu'où les yeux pouvaient les suivre; puis, lorsque les bateaux, devenus points noirs, avaient enfin disparu entre la mer et le ciel, elles s'en étaient retournées lentement, — confiantes en Dieu.
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Les pauvres femmes !
Un proverbe de matelot dit : « Qui met à la voile met à la loterie. »
Hommes et bateaux ne devaient pas revenir.
Une tourmente s'était déclarée après leur départ.
Un mot qui dit tout : tourmente ! un déchaînement de la mer, un emportement du vent! un mot d'ordre furieux échangé soudain entre les vagues ! Donné par qui ?
Des plus terribles fléaux qui s'allaquent à l'homme, Teau et le feu passent les premiers.
Les maladies, les pestes, les choléras, les fièvres jaunes ne viennent qu'après.
Encore le feu est-il quelquefois clément. On donne l'alarmepourun incendie, le tocsin sonne à tous les clochers, les habitants s'émeuvent; une foule se répand dans les rues; c'est une alarme générale, on voit accourir pompiers, soldats, ouvriers, bourgeois, passants, tous rivalisant d'ardeur, de courage, d'héroïsme, se multipliant, apportant le remède à pleins seaux, appliquant des échelles aux murailles, escaladant les fenêtres...
Les infortunés que la flamme enveloppe, que la fumée étouffe, que la souffrance tord, peuvent,
jusqu'au dernier moment, jusqu'à la dernière seconde, concevoir une espérance. Ils aperçoivent des bras élancés vers eux, ils entendent des cris de sympathie, des coups de hache à travers les portes...
Mais ceux qui se noient, ceux qui se noient en pleine mer, en pleine immensité, que ce soit sous la lumière indifférente d'un grand jour ou dans l'horreur des ténèbres ; ceux dont le regard se heurte à un infini désert et dont la voix demeure sans écho, séparés de l'humanité, roulés par la vague plus brutale que la patte d'un fauve, ceux-là ne connaissent pas de supplice comparable au leur !
Mourir au large , comprenez-vous cela? Tel a été le sort de ces cent quatorze malheureux. Contrairement à ses habitudes, la mer n'a rien rendu cette fois, ni cadavres ni bateaux. Aucune épave n'a été portée au rivage. On a vainement télégraphié sur toutes les côtes anglaises; on a expédié un aviso dans la mer du Nord. Rien. Pas un navire n'avait eu de nouvelles des six embarcations de Boulogne et du Portel ; personne ne les avait rencontrées. C'est un désastre comme on en a rarement vu de plus complet. H y a aujourd'hui à Boulogne et au Portel près de cent veuves et près de trois cents orphelins.