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LES ANXIETES D UN REPORTER

Il y a quelques années, on trouva dans les bois qui avoisinenl Menton un carnet ayant appartenu à un journaliste parisien, mais ne portant aucun nom de propriétaire. Des recherches furent faites vainement dans les hôtels de la ville, depuis Carnolès jusqu'à Garavan. Y a-t-il accident ou suicide?

Voici quelques feuillets arrachés à ce carnet :

Menton, mercredi.

Si je ne réussis pas à approcher de la reine

d'Angleterre avant tous mes confrères, je me fais -sauter la cervelle.

Mon parti est bien pris. ,.. '■

Il y va de ma dignité professionnelle ; depuis quelque temps, je me suis trop laissé battre par des reporters étrangers. .

Cette fois encore, je parie que Blowitz el (^ampbell-Glarke auront pris leurs mesures pour me couper l'herbe sous le pied. C'est toujours la même chose.

Arrivé depuis plusieurs jours déjà à Menton, je me suis heurté à des difficultés infranchissables pour me créer des intelligences dans le chalet des Rosiers.

On m'en a refusé Feutrée à plus de six cents mètres.

J'essayerais bien d'un travestissement pour m'y introduire, les moyens de théâtre ne me répugnent pas; mais le malheur est que j'ignore absolument la langue du Paradis perdu.

Je ne peux donc me présenter ni comme jardinier, ni comme cuisinier, ni même en bohémien diseur de bonne aventure, ainsi queBuridan chez Marguerite de Bourgogne.

Faire briller l'or aux yeux des domestiques?

Ils en ont probablement plus que moi.

Séduire une femme de chambre? J'y avais

d'abord pensé... Mais ces Anglaises ! cela devient tout de suite une grosse affaire, un cas diplomatique...

Même jour.

Jusqu'à Saint-Genest que je rencontre installé à Menton !

Mais je ne crains pas Saint-Genest.

Saint-Genest est un fantaisiste, un philosophe, un poète, un moraliste. . . Ce n'est pas un reporter ; il ne sait parler que de lui et de ses braves camarades de chambrée.

Je redouterais bien plus Ivan de Wœstyne; mais on ne sait pas où est Ivan de Wœstyne.

Ah! s'il voulait, cependant, Saint-Genest !..i mais il ne voudra jamais... Nous nous déguiserions en nègres minstrels, et par nos chants, par nos gambades, nous forcerions bien la grille du chalet des Rosiers.

Saint-Genest ne consentira jamais à s'enduire le visage d'une couche de jus de réglisse.

Menton, jeudi.

Elle est arrivée !

Cela m'est bien égal.

La ville est tout à la joie, comme Fahrbach.

Moi, j'erre par les rues, farouche et seul, protestation vivante, m'irritant des drapeaux et des lanternes vénitiennes, murmurant :

— Cachez, cachez tout cela !

Menton, vendredi.

Eurêka !

Le hasard s'est montré bon enfant et m'a envoyé l'expédient que je cherchais.

D'immenses affiches répandues sur tous les murs de Menton annoncent une ascension aérostatique de Jovis. Jovis, l'intrépide ! Jovis, le frère aîné du danger ! Jovis, dont la nacelle se complaît aux bains de siège dans la Méditerranée !

Je vais aller chez Jovis, et lui demander de monter dans son ballon.

De la sorte — pour peu que le vent me soit en aide — je pourrai planer sur le chalet des Rosiers, et, si je n'ai pu voir la reine de bas en haut, je la verrai peut-être de liaut en bas.

Allons, toute imagination n'est pas morte en moi, et il y a encore de beaux jours pour le reportage français !

Même jour.

Je sors de chez Jovis.

L'affaire est enlevée, ou plutôt c'est nous qui nous enlèverons demain aux yeux émerveillés des Mentonnais et des Anglais.

Jovis, qui ne doute de rien, croit que le vent nous .portera du côté du chalet des Rosiers. Bravo! Jovis aurait préféré êlre porté du côté de la Méditerranée. Moi, je n'y tiens pas du tout.

Allons faire mon testament, atout hasard.

Menton, samedi. r

Nous voilà en l'air !

Le départ a été magnifique. Jovis, le ballon et moi, nous avons été salués par les vivants de la foule.

Trop de soleil, par exemple.

Je tiens mon carnet d'une main, mon crayon de l'autre, prêt à noter mes impressions minute par minute.

Lesprévisions de Jovis ne l'avaient pas trompé : nous nous dirigeons majestueusement vers la colline ou s'étage le chalet des Rosiers, — le chalet enchanlé.

Mon cœur de reporter bat à tout rompre.

... Enfin !

Je Tai vue... je viens de la voir !

Elle, la reine ! la reine invisible ! celle qui se cache !

Elle marche lentement dans une allée du jardin, accompagnée d'une dame d'honneur et de son fidèle Ecossais.'

La reine d'Angleterre est une très grosse personne. La façon dont elle m'apparaît — en raccourci — n'est pas faite pour l'avantager. C'est pourquoi je m'abstiendrai de parler de la noblesse de son port et de Vaffabilité répandue dans toute sa physionomie.

Sa Majesté s'arrête quelquefois, devant des fleurs, — qui sont, comme on le sait, Ls plus belles du monde à Menton, — et elle semble communiquer ses impressions aux personnes de sa suite.

; Quel malheur que ses paroles ne puissent pas arriver jusqu'à nous !

' — Ne vous penchez pas tant ! me crie Jovis.

Tout à coup, l'Ecossais a levé la tête et nous a aperçus.

D'un geste rapide, il nous désigne à sa gracieuse souveraine

Celle-ci lève la tête à son tour et se met à rire.

J'ai vu rire la reine d'Angleterre ! J*ai vu rire l'impératrice des Indes! Elle a daigné rire de

nous ! Les grands sont meilleurs qu'on ne les dépeint.

A ce moment inouï de mon existence, Tenthousiasme me saisit, je brandis ma casquette dans les airs et je lance, à pleine poitrine, les seuls mots d'anglais qui me soient familiers :

— Hip ! hip ! hip !... Hurrah !

Mais cette manifestation céleste ne paraît pas être du goût du fidèle Écossais, qui s'agite sur sa misérable planète en nous montrant un poing menaçant.

— Filons ! me dit Jovis en jetant un peu de lest.

— Déjà?

Et mes yeux avides ne quittent pas ce coin de terre que je voudrais emporter gravé dans mon cerveau. Au moins, j'en ai bien retenu tous les aspects extérieurs : bosquets en dôme, charmilles, pièces d'eau, ponts rustiques. Mais qu'estce qu'une description, fût-elle signée par Goncourt ou Alphonse Daudet, auprès des détails intimes que le public réclame et auxquels il a droit?

Les notes du reporter parisien s'arrêtent ici. On suppose que, dans une des oscillations de la nacelle, le carnet aura échappé à ses mains et sera tombé à l'endroit où il a été trouvé.

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