EX ITALIE
En 1871, vers la fin du mois de décembre, je voyageais en Italie; je me trouvais dans un wagon du chemin de fer qui va de Turin à Milan. La matinée était fort belle. A la deuxième ou troisième station, je vis monter dans le compartiment que j'occupais un grand monsieur aux favoris bruns, en lunettes, simplement mis, et coiffé du chapeau rond des voyageurs.
Il avait pour unique bagage un livre qu'il tenait à la main.
Après m'avoir jeté un regard indifférent par dessous ses lunettes, ce monsieur s'assit en face de moi, — et il ouvrit son livre, un volume des Lundis de Sainte-Beuve.
Je respectai sa lecture pendant quelque temps; puis je me décidai à lui dire :
— Eh bien, monsieur Emile Olivier, quand nous donnerez-vous votre discours de réception à l'Académie française?
M. Olivier (car c'était lui) sourit et la conversation s'engagea.
On cause vite en chemin de fer; au bout de deux heures, nous avions abordé tous les sujets... excepté un seul, que l'on devine.
— Je suis le plus ignorant des hommes en politique, avais-je commencé par établir.
Une fois àl'aise tous les deux, M. Emile Olivier m'apprit qu'il habitait depuis plus d'un an, en famille, un village des Alpes piémontaises.
— Je travaille beaucoup, me dit-il ; je m'occupe particulièrement de littérature et d'art; je -trouve dans ces deux nobles passions une distraction et un apaisement. Quanta mon discours de réception à l'Académie française...
— Eh bien?
. — Je veux auparavant publier une étude sur Raphaël et Michel-Ange, que j'enverrai à l'Académie Irançaise et à mes amis, comme souvenir.
Je souris.
— Michel-Ange! Raphaël! dis-je; voilà, en effet des noms qui ne rappellent guère la politique. ;
Au bout de quelques instants, l'ex-ministre arriva à sa destination.
, Il me quitta, en me souhaitant bon voyage.
Je continuai ma route vers Milan, puis de là dans tout le reste de l'Italie...
Huit mois après, M. Emile Olivier faisait paraître à Paris l'étude qu'il m'avait annoncée, — un petit volume intitulé : Dialogue sur Michel- Ange et Raphaël. On y trouve des choses bien exprimées, un sentiment sincère des chefsd'œuvre. Rien de l'avocat. Il en sera sans doute question dans la réponse de M. Emile Augier.
L' auteur du Dialogue ne hait pas l'anecdote. Il en raconte une fort saisissante sur les derniers moments de Laurent de Médicis.
Celui qui avait mérité le surnom de Magnifique agonisait dans sa superbe villa. Il repoussait les exhortations de son confesseur habituel ; car il avait vu les hommes si vils à ses pieds, qu'il craignait que dans le prêtre surnageât encore le courtisan.
Tout à coup, Laurent de Médicis pensa à Sa-
vonarole, l'ilkistre prédicateur. Celui-là était un
homme, un esprit indépendant. Le moribond
l'envoya cherclicr pour qu'il eût à recevoir sa
confession suprême.
Savonarole arriva.
Laurent entama la longue kyrielle de ses crimes : le sac de Volterra, le vol de la banque délie Franciule, le sang répandu après la conspiration des Pazzi, etc., etc.
Le grand dominicain l'écoutait en silence.
— Trois choses sont nécessaires pour obtenir votre pardon, lui dit-il lorsqu'il eut fini.
— Lesquelles?
— La première, c'est que vous ayez une foi entière, une foi vive dans la miséricorde de Dieu.
— Je Fai sans limites, répondit Laurent.
— La seconde, c'est que vous ordonniez à vos héritiers de restituer tout le bien que vous avez mal acquis.
Laurent de Médicis fit la grimace; mais, après un instant d'hésitation, il inclina la tête en signe de consentement.
Savonarole continua d'une voix tonnante et avec des yeux étincelants :
— Enfin, la troisième condition...
— Achevez, dit Laurent avec anxiété.
— C'est que vous rendiez la liberté au peuple de Florence î
A ces mots, Laurent le Magnifique ne répondit rien et tourna le dos au moine.
Celui-ci s'en alla fièrement sans lui donner Tabsolulion.