‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 34 sur 82 · J9-2 PROMENADES · texte numérisé non relu

J9-2 PROMENADES

j'aime tout ce que tu fais; mais j'aime par-dessus tout voir ton père te faire tourner sur loi-même. Il le lance, et, après le saut périlleux, te voilà debout, et courant comme si rien ne s'était passé. »

Ainsi s'exprime Gœthe dans ses Épigrammes vénitiennes, qui ont pour épigraphe : (( Ce petit livre vous apprendra comment j'ai dépensé joyeusement mon temps et mon argent. »

En ce temps-là, Gœthe se laissait aller à la folàterie; et il se gourmandait lui même spirituellement de son admiration pour l'acrobate Bettina :

(( Ne vas-tu point cesser d'en parler? Cette fille va-t-elle remplir tout un livre? Entonne du moins quelque chose de plus raisonnable.

» N'as-tu donc pas vu la bonne société? Ton petit livre ne nous monlre que du peuple et des .baladins, cl pis encore.

^ » — J'ai vu la bonne société; c'^s/ celle qui ..ne donne pas matière au plus petit poème. ,' » Un peu de '.patience ! bientôt je chanterai les rois et les grands de la terre, quand je compren- .cirai mieux le métier, que je ne le fais a présent. > » En attendant, je chante Beltina ; les baladins et les poètes sont proches parents; ils se. cher- ;cheût et se retrouvent volontiers. >

De tels aveux sont bons à recueillir de la bouche du grand Allemand.

Décidément Venise est loin de Weimar.

Après Gœthe, — le croirait-on? — le comédien Grassot a voulu voir Venise" à son tour. Grassot, ce bouffon d'une nature si douce et si honnête qu'il fut jugé digne, sur ses derniers jour, de diriger le Café de Minerve.

Lorsque Grassot eut absolument perdu sa voix, — ce mirliton enchanté dont le souvenir traversa longtemps notre oreille, — les médecins l'envoyèrent en Italie.

C'est de cette époque que date le petit volume intitulé: Grassot en Italie, lettres familières et romanesques.

: Trçs rare à présent.

L'éditeur prévient dans la préface que c'est ce qu'on a écrit de mieux sur l'Italie depuis le président de Brosses (il dit même des Brosses dans son zèle).

Le fait est que personne ne s'était encore avisé de parler en ces termes de la terre classique des beaux-arts :

A la saute de Doria

Je vais prendre mon gloria!

Voici ce que Grassot raconte de Venise et de

ses habitants : « Le lendemain de mon arrivée, j'ai reçu la visite d'un patricien des plus distingués, le seigneur Barbarini. Ce galant homme m'apportait, avec ses civilités, une bourriche de truites pour me régaler. Les truites sont très rares ici, et le peu qu'on en mange vient des ruisseaux du Tyrol. Le seigneur Barbarini m'a comblé de politesses; mais il me fait l'effet d'un vieux birbe, vecchio birbOj comme on dit en italien, et il m'a paru avoir la toquade de la tragédie. Il m'a demandé si elle faisait toujours fureur en France, et il m'a raconté que, pendant un séjour qu'il a fait à Paris, il s'était abonné à rOdéon. Pour ne pas contrarier ce vieux « papa très bien », j'ai affecté de couper dans ses idées. Alors il m'a déclamé le récit de Théramène; puis, comme je voulais le reconduire jusqu'à la rue, il m'a dit que ce n'était pas la peine, et il a piqué une tête par la fenêtre. Bien de plus commun ici que de voir les visiteurs prendre ce chemin pour s'en aller. Ils trouvent cela plus commode que de descendre l'escalier. Voilà l'utilité des canaux. »

Sourions à ces folies, — et passons.

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