‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 35 sur 82 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Il y a plusieurs façons de voir Rome. Les naïfs, c'est-à-dire la majorité, se précipitent dans les musées, inondent les palais, vont rêver au clair de lune dans le Golisée et évoquer (inutilement) les ombres des Césars dans les bains de Caracalla. Ce sont les touristes classiques, imbus des Lettres de Dupaty sur V Italie ^ et qui pointent soigneusement sur leur Guide tout ce qu'ils ont vu — ou cru voir.

Le Irait est connu de cet Anglais qui s'en allait tous les matins, à l'aube, sur les rostres du Forum, son Shakespeare à la main, pour réciter le monologue d'Antoine.

Les artistes, guêtres et sac au dos, prennent le chemin de la villa Médicis, où, par les lourdes journées d'été, les jeunes prix

de Rome s'évertuent à dormir d'après nature.

D'autres, ni peintres ni poètes, mais seulement bons vivants, flânent au hasard, admirant les Transtévérines et goûtant au vin d'Orviéto. — Cette façon de voir Rome n'est pas la moins sensée. — G*était celle de mon ami Auguste Villemot qui, en fait d'impressions de voyage, a raconté ses relations avec un gaillard robuste dont il avait fait la connaissance au café.

Un jour, on expliqua à Villemot que son ami était un ancien brigand retiré. H eut un hautle- corps d'étonnement.

« A dater de cette révélation — dil-il — il était de mon devoir de ne plus saluer ce misérable et de me lier avec un chapelier romain qui fréquentait le même café. Eh bien, admirez le penchant funeste de l'homme! Le chapelier m'ennuyait, quoiqu'il racontât toujours avec infiniment d'aisance et de variété comment il s'y prenait pour rendre les chapeaux imperméables, — et le brigand exerçait sur moi une attraction invincible. - » C'était un homme pourvu du physique de l'emploi, avec une nuance de ténor léger dans les attitudes un peu molles de sa sieste. J'aimais à lui faire raconter , quelques épisodes de sa vie aventureuse : il était d'une verve charmante quand il abordait le chapitre de la grande route,

Il parlait de diligences arrêtées avec une conscience aussi calme qu'un contrebandier parle d'une charge de tabac passée en fraude. Sur le compte des voyageurs, il était beaucoup plus réservé...

)) Mais le chapelier qui, tous les soirs, faisait la partie avec lui, me dit que notre ami s'était tout simplement baigné dans le sang des postillons et des voyageurs. — Et voilà ce dont je m'accuse. Sur quinze jours que j'ai passés à Rome, j'en ai certainement passé dix à écouter ce brigand. Que voulez-vous! le chapelier était si ennuyeux! et il voulait toujours me mènera sa boutique et tremper mon chapeau dans l'eau pour le rendre imperméable. »

ISGHIA

Avoir été un lieu de délices et n'être plus qu'un lieu d'horreur, tel devait donc être le destin d'ischia! Toute une génération a susurré ces vers de Lamartine, qui font partie des Nouvelles Méditations poétiques :

L'Océan amoureux de ces rives tranquilles,

Calme, en baignant leurs pieds, ses orageux transports,

Et pressant dans ses bras ces golfes et ces îles,

De son humide haleine en rafraîchit les bords.

Du flot qui, tour à tour, s'avance et se retire, L'œil aime à suivre au loin le flexible contour; On dirait un amant qui presse en son délire La vierge qui résiste et cède tour à tour.

... Vois : la mousse a pour nous tapissé la vallée ; Le pampre s'y recourbe en replis tortueux ;

Absolument comme le monstre du récit de Théramène.

Et l'haleine de l'onde, à l'oranger mêlée,

De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

A la noble clarté de la voûte sereine.

Nous chanterons ensemble, assis sous le jasmin, Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène, Se perd en pâlissant sous les feux du matin.

Et nous, aux doux penchants de ces verts Élysées, Sur ces bords où l'amour eût caché son Éden, Au murmure plaintif des vagues apaisées, Aux rayons endormis de l'astre élyséen.

Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde, Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir, Nous avons respiré cet air d'un autre monde, Élyse !... et cependant on dit qu'il faut mourir I

Elyse? qu'est-ce que c'est que celte Elyse (avec un ?/)? Nous ne connaissons qu'Elvire. C'est sans doute encore une de ses anciennes.

Nous ne citons pas la pièce d'Ischia tout entière, parce que c'est une des plus faibles de Lamartine, qui en a beaucoup de faibles et de lâchées, ce dont on commence à s'apercevoir.

J'ai cru devoir cependant en évoquer le souvenir, car il me semble que les journaux, en fait de descriptions d'Ischia par Lamartine, n'ont rappelé que la description en prose qui est dans Graziella.

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