AUXERRE
Auxerre a la renommée pour les discours politiques, — comme d'autres villes pour les pâtés ou les étoffes.
C'est ainsi que l'histoire rapporte que, le 6 mai 1866, — toujours à un concours régional, — l'empereur Napoléon III y prononça un discours qui eut un retenlissement européen. Le souverain y parlait.de la nécessité de a déchirer les odieux traités de 1815 ».
Le discours existe, en effet, on peut le lire au Moniteur.
Seulement... il n'a pas été prononcé.
J'étais justement àAuxerrecejour-là,et jepuis invoquerletémoignagedetousIesAuxerrois. L'empereur, à qui les dieux n'avaient pas départi le don de l'éloquence, garda le discours dans sa poche.
Après les discours politiques, une autre spécialité d'Auxerre est celle des retraites illuminées y comme il y en a eu une il y a dix jours.
Les retraites illuminées d'Auxerre sont une des curiosités et une des spécialités de celte charmante cité bourguignonne. Cela ne ressemble à rien. Alexandre Dumas, qui s'est dérangé tout exprès pour en voir une, en a écrit une description enthousiaste.
Chacune de ces retraites illuminées nécessite de très grands frais, quelque chose comme une cinquantaine de mille francs. Aussi n'ont-elles lieu que de loin en loin, surtout à l'époque des concours agricoles. Elles s'organisent par souscription; chacun donne ce qu'il veut, ce qu'il peut ; le reste est fourni par des sociétés particulières ; des groupes se forment pour la confection de tel ou tel char : tout le monde y travaille et y met du sien : le peintre fait cadeau de son croquis, le sculpteur apporte sa maquette; — costumiers, ciriers, tapissiers, papetiers, — c'est à qui s'emploiera presque gratuitement.
Si je voulais donner une idée de ces fêtes, je dirais qu'elles ressemblent tout à fait aux fêtes carnavalesques de Nice, à la promenade du Corso, pendant la nuit, alors qu'on va brûler le
mannequin géant de Caiémentrant. Même animation, même magnificence.
L'origine des retniiles illuminées d'Auxerre ne se perd pas dans la profondeur des âges; elle date seulement de la Restauration. A cette époque, les Auxerrois avaient un amour désordonné pour le tambour, amour qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, en dépit des arrêlés de M. Farre. « Autrefois, — raconte un écrivain local, — depuis le jour des Rois jusqu'au mercredi des Gendres, la nuit venue, il sortait un tambour de dessous chaque pavé. »
Bientôt, selon le même historien, — M. SommeviRe, — chaque tambour eut son chapeau lumineux; de là retraite illuminée. On illumina des sacs de troupier qu'on mit sur le dos des tambours. L'année suivante, les sapeurs apparurent : la hache brillait, le tablier brillait. On eut une artillerie traînée sur des roues illuminées et de coquettes vivandières aux jupons transpaients. L'idée enfantait chaque année de nouveaux chefsd'œuvre. On se raconte encore avec orgueil les merveilles de la retraite de 1841, où la translation des cendres de l'empereur fut représentée avec un éclat qui tenait du prodige.
J*ai assisté à celle de 1860.
Napoléon III était venu à Auxerre avec l'impé-
ratrice, à l'occasion du concours régional. 11 arriva à midi et demi, et repartit un peu avant cinq heures. Toutes les instances qu'on fit auprès de lui pour le décidera assister à la retraite illuminée n'aboutirent à rien. Les Auxerrois furent profondément froissés. Mais la fête ne souffrit pas du dédain impérial, au contraire.
Un incident particulièrement comique signala ces réjouissances populaires. Jenneval, le grand Jenneval, le directeur inépuisable en ressources, avait eu l'idée ingénieuse de donner au théâtre d'Auxerre une représentation... commençant à une heure du matin. Sur l'affiche, on lisait cette indication précieuse : « Premières loges et fauteuils : 2 francs pour toute la nuit. »
Je trouve cela tout simplement un trait de génie.
Ainsi moyennant deux francs par personne, la simple bagatelle de quarante sous, Jenneval se chargeait de loger huit ou neuf cents personnes qui, sans lui, auraientétéfortembarrassées.Etnon seulement il les logeait, mais encore il amusait celles qui étaient en état d'être amusées ! — Je voulus me rendre compte de la physionomie de la salle. Rien de pareil ne se reverra de longtemps La moitié des spectateurs étaient complètement endormis, ceux-là renversés contre le
mur des loges, ceux-ci la figure appuyée dans leurs mains sur le bois des banquettes. L'autre moitié était à demi somnolente; un couplet la réveillait, le dialogue la replongeait dans la léthargie. Comme partout, il y avait une petite fraction de jeunes gens qui se divertissaient fort.
Encore un mot sur Auxerre et ses fêtes.
L'ancien directeur du théâtre de la Porte-Saint- Martin, Marc Fournier, qui avait eu vent des retraites illuminées, tenta un jour d'en donner un aperçu au public parisien en introduisant des hommes-lanternes dans le Pied de Mouton. Mais la gaucherie de ces personnages, la difficulté qu'ils éprouvaient à se mouvoir les laissèrent bien loin de leurs modèles auxervois.