SENS
Autre statue.
Celle-ci va être inaugurée à Sens en Senonais.
Elle ne froissera aucune opinion, elle n'ira réveiller aucun parti.
C'est la statue d'un brave homme d'artiste du xvf siècle, Jean Cousin, qui fut à la fois peintre et sculpteur, et même quelque peu architecte, à la façon de Michel-Ange.
Il y a, en effet, plusieurs points de rapport, toutes proportions gardées, entre Jean Cousin et Michel-Ange.
L'un et l'autre travaillèrent constamment, furent de grands savants dans leurs professions, fréquentèrent les princes et moururent très vieux. Tous les deux ont peint un Jugement dernier;
PROMENADES D'UN HOMME DE LETTRES 21t
mais ici la comparaison ne peut être soutenue, et je l'abandonne.
Ce n'est pas précisément à Sens, c'est près de Sens, à Soucy, que Jean Cousin naquit, vers 1501, dans un petit manoir flanqué de quatre tourelles aux clochetons pointus. Sa jeunesse, ses commencements sont enveloppés d'obscurité. On sait seulement qu'il s'enrôla parmi les peintres verriers de sa province, qui étaient particulièrement excellents. Cet art, sur le point de disparaître, jetait encore quelques brillantes lueurs. Jean Cousin y devint bientôt un maître. Les vitraux dont il décora l'église métropolitaine de Sens sont demeurés célèbres.
« Sa manière belle et large, — a dit Alexandre Lenoir, qui l'a beaucoup étudié, — rappelle les cartons des grands maîtres. Les nus y sont traités par de grandes hachures aussi simples que celles dont on pourrait se servir pour l'exécution d'un dessin sur papier. Le trait et Texpression des figures sont admirables, et ces peintures savantes ont plutôt Tair d'être peintes sur toile que sur verre. Jean Cousin donnait à ses draperies les couleurs les plus éclatantes; il les formait avec des chaux métalliques d'or, d'argent et de cuivre, qu'il rendait transparentes en les faisant pénétrer dans le verre par l'action du feu. Il
revenait une seconde fois pour les ombres, qu'il composait avec des oxydes de fer, et fondait le tout ensemble au fourneau. »
, Existence tranquille, d'ailleurs.
Il se maria à Sens avec Nicole Rousseau, fille de Lubin Rousseau, lieutenant général au bailliage. Une fois marié, il se fit construire, sur ses dessins, une délicieuse maison qu'on montre encore et dont on vante surtout l'escalier. - La vie de .lean Cousin paraît avoir été partagée entre Sens et Paris. Il vit les règnes de Henri II, de François II, de Charles W et de Henri lll, et il reçut' de ces souverains plusieurs marques de haute considération. Ses travaux durent être nombreux, mais, par une inconcevable fatalité, très peu sont parvenus jusqu'à nous.
Le Louvre a son Jugement dernier^ qui est une toile importante et qui suffirait à justifier sa réputation. Mais c'est surtout comme sculpteur que Jean Cousin s'affirme avec son tombeau de Pliilippe de Chabot, grand amiral de France.
Profondément instruit en plusieurs matières, Jean Cousin, comme Albert Durer, a composé plusieurs ouvrages de géométrie et de dessin, qui ont été très souvent réimprimés.
La ville de Sens fait bien d'honorer cet ancêtre de fécole française.