LIESSE
Le prince de Monaco, qui habite pendant l'été ie château de Marchais, — dans le département de l'Aisne, — vient de marier la fille de son valet de chambre avec son jardinier en chef.
L'événement n'a peut-être pas grande importance ; mais il sent son opéra-comique d'une lieue. — « Bonjour, monsieur le bailli et monsieur le tabellion! — Biaise, va-t'en chercher ton tambourin, et faisons danser les jeunesses du pays ! i>
En véritable seigneur d'opéra-comique, le prince de Monaco s'était chargé de la noce et du repas, qui a été servi sous la tente. Avant le repas, — et voilà où je voulais en venir, — les mariés et leurs invités sont allés faire une excursion au joli village de Liesse, le bien nommé. Je l'ai tra-
versé autrefois, ce village, et j'en ai gardé un souvenir bien particulier.
C'est à Liesse que se fabriquent tous les joujoux à un sou, joujoux naïfs, joujoux des enfants pauvres : les crécelles, les tambours jaunes, les moulins rouges, les coqs auxquels on souffle dans la queue, les moutons frisés, les caniches aboyants, les trompettes en bois, les singes qui grimpent à l'échelle, les forgerons qui tapent sur une enclume à fleurs, les poupées de carton, les arlequins qu'on fait mouvoir avec une ficelle, les serpents qui se tordent à la main, les grenouilles qui sautent d'elles-mêmes... et tant d'autres !
Liesse a, en outre, une chapelle célèbre et une vierge à miracles, — comme tout village qui se respecte.
YAUCOULEURS
Qui ne sail que la Du Barry est née à Yaucouleurs, comme Jeanne d'Arc? Plusieurs historiens ont même essayé de la rattacher à la famille de l'héroïne française. Tout est possible.
Un écrivain clérical, feu Gapefigue, dont les procédés historiques font songer aux tendres faiblesses de M, Cousin, s'est répandu en efforts inouïs pour adoucir l'éclat de l'auréole scandaleuse de madame Du Barry. Il veut qu'elle soit d'extraction noble, ou au moins de a noblesse bourgeoise ». Il n'a garde d'omettre la parenté avec Jeanne d'Arc. Le frère Lange, cet oncle Picpus, la risée du xviii° siècle, devient sous sa plume un bon et digne religieux.
« Admirable conseil, — s'écrie-t-il. — et appui pour les familles que ces bons religieux qui les
protégeaient et les éclairaient avec un zèle sans égoïsme ! Le xvii' siècle ne fut si austère et d'un si grand esprit que parce qu'à chaque foyer s'asseyait un bon religieux, guide de la jeunesse et de la famille. »
Loin de moi la pensée de blâmer les excellentes intentions de M. Capefigue ! Ramener tout à rhonnêteté, réagir contre les pamphlets, tel est son but, un noble but, sans contredit. Mais de la même façon qu'il demande ses preuves au vice, je demande ses épreuves à la vertu. Il dit : « Qu'on n'attende pas de moi que je copie les infamies souillant l'honneur des familles des gentilshommes; je m'en tiendrai aux documents. »
Quels documents?
Les documents de M. Capefigue.
Voyons toujours.
Frère Lange emmène à Paris sa nièce, la descendante de Jeanne d'Arc, et réussit à la placer dans le couvent de Sainte-Aure, rue Saint-Martin,
« Marie-.leanne de Yaubernier reçut donc une excellente éducation dans une de ces demeures si paisibles, si attrayantes, au milieu des mille confidences de bonnes amies, de ces petites et innocentes intrigues qui laissent tant de doux et ineffables souvenirs au cœur des jeunes filles. Mademoiselle de Yaubernier s'y montra vive, bonne, d'une
D'UN HOMME DE LETTPxES 217
humeur facile et enjouée, coquette pour ses habits, pour ses cheveux cendrés qui descendaient jusqu'à ses talons, pour ses yeux fendus sous de beaux cils noirs, pour l'ovale parfait de sa figure, déjà admirable à treize ans. »
Je ne dérange rien à ce pastel. Je ne souligne même pas. Je me contente de suivre M. Capefigue.
a Au sortir du couvent de Sainte- Aure, frère Lange confie Jeanne, sous le nom emprunté de mademoiselle Lançon, à une modiste de la rue Saint-IIonoré.Toutautrequerindulgenthistorien verrait là une imprudence de la part du bon religieux. Lui n'en juge pas ainsi. « De l'aveu de tous(?), le magasin de madame Labille était honorable; son mari avait un bureau de loterie à côté. »
Le bureau de loterie est concluant.
Cette tentative de réhabilitation d'une favorite par un écrivain moral est une des choses les plus réjouissantes que je connaisse.
D'ailleurs, on est assez indulgent en France pour la mémoire de madame du Barry. Gela s'explique en deux mots : elle était jolie et elle n'a pas fait de mal. En ces derniers temps, son adorable buste a acquis un degré de popularité incroyable. Il n'est point de salon, de galerie, de cabinet, de mansarde, où ne se profile cette tête
^218 PROMExNADES D'UN HOMME DE LETTRES
élégante et riante, avec ses boucles de cheveux renversées et déroulées.
Au musée de Versailles, dans les salles des portraits, elle est représentée en peignoir de nuit à dentelles, prenant du chocolat.
Il était dans la destinée de cette charmante femme de passer sans façon à travers l'histoire, — comme elle a passé sans façon à travers la cour.
A Vaucouleurs, c'est comme à Paris.
Les femmes s'y suivent et ne s'y ressemblent pas.
LYOïN
Arriver à Lyon à six heures du matin, par une de ces aurores féeriques que nous font les grands jours d'été, est une sensation que je me propose le plus souvent que je peux.
Ce matin, par exemple, le panorama des rives de la Saône, vu du chemin de fer, m'a paru encore plus heau que de coutume. Une buée chaude enveloppait et baignait les masses épaisses de verdure où se détachent, sur un amphithéâtre de plusieurs lieues, une multitude de villas, de pavillons, de châteaux d'un aspect tout à fait magnifique.
L'effet en serait plus séduisant, plus riant, si la pierre de ces constructions, la pierre du pays, était moins sombre. C'est un défaut général, qu'atténuent mille grâces de détails.
En suivant des yeux le cours pacifique de cet aimable fleuve, je me suis rappelé le mot d'un Lyonnais à un voyageur qui lui demandait si c'était bien là la Saône.
— La Saône, oui, monsieur... Vous appelez cela la Seine à Paris !
Les Lyonnais valent quelquefois les Marseillais pour la superbe des réponses.