‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 5 sur 82 · LILLE · texte numérisé non relu

LILLE

La ville de Lille a eu son poète populaire dans un pauvre diable, François Goltignies, dit Brille- Majon,

Ses parades rimées, ou pour mieux dire, assonnanteSy ont un vif caractère de réalité. Voici une de ses pièces d'une philosophie usuelle ; elle est intitulée : Pasquille en patois de Lille. Je le traduis tant bien que mal en français.

C'est un dialogue entre mari et femme.

LE MARI. — Te v'ià revenue de bien bonne heure? — Je t'attends ici depuis neuf heures, — Je sais, tu viens du cabaret — tandis que j' viens de travailler.

LA FEMME, à part. — Il a raison, qui le lui a dit? (Haut.) Je viens de chez le docteur.

LE MARI. — Quoi faire? drôle, babillarde!

LA FEMME. — Porter l'enfant qui est malade,

— car il braillait à tous les moments. — Il m'a dit que c'étaient les dents.

LE MARI. — Bon! voilà encore une excuse;

— c'est avec ça que tu m'amuses. — Donne tout de suite mon souper, j'ai faim.

LA FEMME. — N'y a point- ici un morceau de pain.

LE MARI. — Pourtant hier, sur le tard, — t'avais encore six beaux patards; — qu'en as-tu fait, Marie-aval e-to ut?

Le ton s'élève; la dispute tourne à l'orage; le mari annonce qu'il s'en va s'bouler soldat.

LA FEMME. — Va! va ! j'ne te tiens point, vat'en ; — je frai mieux sans toi que sans argent !

LE MARI. — Adieu; v'ià l'amité perdue; — je ne te verrai jamais plus.

LA FEMME. — Mais va-t'cu donc vite, bon Jean! — Tiens, tiens, emporte ton enfant; — reprends-le, avance ta main. — Hélas! mon pauvre petit poulain, — si je mourais, t'aurais sans doute — avec ton père de dures croûtes.

LE MARI. — J'suis son père, mais j'croispourtantbien — que l'enfant m'appartient de rien.

— Te souviens-tu de ce jardin — où tu allais cueillir des fleurs, le soir?

LA FEMME. — Tu vcux dire que j'suis une cou-

D'UN HOMME DE LETTllES :r,i

reuseî — Quelle patience de vivre avec un fou!

LE MARI . — Adieu, j*m'en vas tout droit devant moi — m' engager dans la citadelle! — Je n'veux plus vivre en querelle.

LA FEyniE, àpart. — Il y va tout d'bon, cette fois-là. — Hé! bon Dieu, s'il me laissait là, — quoi que j'ferais avec mon enfant! — (Haut.)No\\s êtes comme courroucé, Jean?

LE MARI. — Qui ne Tserait point de tes raisons? — Tu me fais souffrir mille affronts.

LA FEMME. — Bou ! t'as uu bicu long souvenir; — tout c'qae j'ai dit, c'était pour rire.

LE MARI. — Voilà une belle peste de rage!

LA FEMME. — Aurais-tu le cœur d'aller si long — et de laisser-là ce p'tit mouton?

LE MARI. — Tu as raison, passons ce chagrin — et dessus ça, voilà ma main.

LA FEMME. — A quoi scrt tant de douleur — et d'avoir un si méchant cœur? — Allons, viens, mon pauvre mari — et couchons-nous; voici la nuit...

Ici, comme toujours, la femme triomphe dans sa malice.

Toutes les pièces de Brùle-Majon n'ont pas celle mélancolie et cette douceur.

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