ROUEN
C'est par Victorien Sardoii — dans sa préface pour son serrurier — que j'apprends que la ville de Rouen vient de donner à l'une de ses rues le nom d'Adrien Pasquier.
Qu'était-ce c{u'Adrien Pasquier?
Un humble cordonnier qui a consacré toute sa vie à écrire un Dictionnaire historique et critique des hommes illustres de la Normandie .
Et quel dictionnaire ! « neuf volumes in-quarto, de onze cents pages chaque, et d'une écriture si fine, que ces neuf volumes en représentent bien quatre-vingts ordinaires », dit M. Sardou.
Pasquier est mort de celte besogne sous la Restauration. Il avait soixante-seize ans environ, et avait toujours vécu dans une misère extrême. Une étrange et attristante figure d'enfant du peuple!
Il habitait dans le quartier malheureux de Rouen, au bout de quelqu'une de ces rues à l'appellation ignoble ou funèbre, rue Tirlinceul, rue Bassesse, rue des Matelas, rue des Pénitents, rue de la Gage, rue d'Enfer, qui entre-croisaieni leur misère bien loin des pas et des yeux du riche, dans une de ces maisons en bois, si belles pour le peintre qui les voit, si horribles pour le pauvre qui les habite.
Auguste Luchet, qui paraît avoir été très particulièrement renseigné, a laissé un portrait d'Adrien Pasquier, dans le Nom de famille, un livre splendidement écrit, qui a la violence et souvent l'injustice d'un pamphlet.
« C'était, a-t-il dit, un grand et beau vieillard, à la mine riante, au front haut et puissant. Le génie brillait dans ses yeux bleus; sa tête, que soixante ans de travaux et de veilles avaient dépouillée, se dressait majestueuse sur ses larges épaules, belle comme les têtes de moine de Lesueur et de Zurbaran. Une lanière de cuir éraillée par l'usage serrait autour de lui une espèce de froc en grosse flanelle bleue; il avait des sabots aux pieds et fumait dans une pipe de terre.
» Le mobilier de sa chambre n'était guère de plus riche apparence que lui : un poêle en faïence verte, servant aussi de cuisine, oùbrûlaient
quelques restes de tourbe à l'odeur acre et malfaisante; un lit de sangle à demi caché sous des rideaux de cotonnade flaminée; une table en bois blanc peint à l'encre, toute hachée de dessins bizarres faits à la pointe du couteau, couverte de papiers et de livres; trois ou quatre tablettes clouées à la muraille nue, sur lesquelles on voyait, jetés pêle-mêle, des manuscrits, des formes de cordonnier, du pain, du cuir de semelle, un étrange fouillis de tire-pieds, de plumes, de tiges de boUes, d'images d'almanachs, les bustes de Voltaire, de Necker et de Turgot; un antique fauteuil abîmé de vermoulures ; pour plancher, de la terre battue, aussi dure aux pieds que le pavé de la rue ; pour plafond, des solives irrégulièrement équarries, d'un bois que deux cents ans de fumée avaient rendu impossible à reconnaître, auxquelles pendaient des harengs saurs, de la botanique en guirlandes, des seaux à incendie, une écharpe de municipal, etc., etc.
» Voilà comment était logé cet homme; et, de cet homme au milieu de tout cela, et de tout cela autour de cet homme, de ces témoignages inconciliables du travail de l'intelligence et du travail des mains, du contraste d'un dénuement si complet, avec une sérénité si consolante, résultait vraiment une conclusion imposante, un grand
fait philosophique, superbe pour riiomme, déplorable pour la société. »
Dix ans après, Adrien Pasquier, paralysé, presque aveugle, mourant de faim, était jeté hors de son taudis et porté sur une civière àThôpital^ où il mourut.
Son corps fut livré aux carabins.
Selon M. Victorien Sardou, le manuscrit du Dictionnaire a été acheté par la bibliothèque de Rouen pour la somme totale de quatre cents francs.
Mais, s'il faut en croire Auguste Luchet, il avait déjà été, quelques années auparavant, l'objet d'une offre moins généreuse. On l'avait pesé, chaque volume était de dix livres; ainsi les neuf faisaient quatre-vingt-dix livres à six sous la livre.
Enfin réparation est faite. Le malheureux cordonnier a maintenant sa rue après soixante ans d'oubli.
J'ai appris en voyage la mort d'Edmond Morin.
Il était INormand comme Louis Bouilhet, Normand du bon coin, Normand par la coloration ardente du visage et de la barbe, par l'œil malicieux et observateur, par son nom même de Morin. — N'a-t-il pas mis un frontispice plein de
verve à une plaquette que les amateurs se disputeront plus tard : « les Tripes, par deux Normands? » L'autre Normand, celui qui a tenu la plume, est M. Gustave Levavasseur.
La verve! je viens de dire la qualité maîtresse du talent d'Edmond Morin. L'avenir lui fera une belle place parmi les dessinateurs et les illustrateurs de son temps. Les critiques qui écriront sur lui insisteront alors sur cette verve qui devenait fréquemment delà furie, du vertige. Dés que cet homme si doux était en possession de son sujet, c'était une véritable bataille avec son papier. De là des parafes, des tire-bouchons auxquels il ne fallait pas regarder de trop près. Edmond Morin sacrifiait tout à l'effet ; il y avait en lui du décorateur de théâtre.
Il me souvient qu'un de mes libraires lui demanda un jour un portrait de Fréron à l'eauforte pour un de mes ouvrages. Morin, qui ne refusait aucune espèce de travaux, se rendit incontinent au Cabinet des Estampes et s'inspira d'une gravure de Gochin. Gochin ! le plus froid et le plus correct des dessinateurs du xviii* siècle! Gochin était bien l'homme qu'il fallait pour faire le portrait de Fréron, le plus sec et le plus pédant des écrivains. Mais Edmond Morin était certainement celui qui convenait le moins à
'loi PROMENADES D'UN HOMME DE LETTRES
celte besogne, et je le vois encore complètement dépaysé entre ces deux bonshommes à la glace. Comment il s'en tira? Fort spirituellement, selon son habitude, trop spirituellement même. 11 se laissa emporter par sa pointe et mit un parafe au nez de Fréron, à ce nez busqué et professoral qui faisait trembler son siècle. iN'importe, je recommande cette eau-forte aux curieux. On y voit, dans un coin, un petit Voltaire déroulé comme un serpent et menaçant Fréron de sa terrible plume.
ECHAUFFOUR
Écliaiiiïour est un village de basse Normandie qu'on ne saurait traverser sans s'arrêter à son auberge. Elle est tenue par un bomme qui s'entend aussi bien à tourner une cbanson ou un sonnet qu'à faire un ragoût. Écoulez M. Paul Harel, l'auteur de Gousses cVail et Fleurs de serpolet:
Rêveurs, vous connaissez mes fruits El Tarbre normand qui les porte.
Gourmands, vous savez qui je suis :
Mon enseigne pend à ma porte.
Le parfum s'échappe au printemps Des fleurs que le soleil enlr'ouvre ;
i>56 PROMENADES
Les fumets sortent en tout temps Des casseroles qu'on découvre...
L'aubergisle d'Échauffour n'est pas, comme on pourrait le croire, un produit absolu de la nature; c'est un esprit très cultivé. Il voit sa profession sous un côté poétique et trouve souvent des accents élevés pour décrire des choses vulgaires en apparence. Il est de l'école de Pierre Dupont, de Gustave Mathieu, d'Auguste de Ghatillon. Appliquez un peu la réflexion de votre odorat sur cet intérieur :
Au dehors, le brouillard vous happait à la gorge : Ma cuisine, au dedans, flainbait comme une forge. Aux cendres du foyer, le pot-au-feu normand Sommeillait comme un juste et ronflait en dormant. Les tripes sanglotaient tout bas dans leurs terrines ; Des parfums nourrissants montaient dans les narines; Le gigot se vautrait sur les oignons confits ; Les poulets écrasaient leurs lits de salsifis... Bientôt le tournebroche, huilé comme un athlète, Malgré ses soixante ans prit sa part de la fêle, Ahannant, chevrotant et toussant par moments, Chantant de petits airs surannés, mais charmants ; Cependant que, suant dans sa peau blanche encore, La dinde, à chaque tour de broche, se colore.
Voilà des alexandrins assurément fort bien faits. Mais M. Paul llarel ne consacre pas exclusivement sa verve aux choses de la gastronomie.
Les champs Tattirent aussi; il s'échappe quelquefois de sa cuisine pour sacrifier à l'égiogue ; il piétine dans l'herbe mouillée, il court à travers les bois, il s'enivre de lumière et de chants d'oiseaux, — et c'est alors qu'il s'écrie en levant ses yeiix extasiés vers le ciel :
0 bonheur ! n'être plus l'homme qui se morfond A maintenir les œufs clans le beurre qui fond !
Un beau cri et.deux beaux vers!
Je m'accoutume au cidre.
Cela ne sera jamais une passion, ni même un amour, — mais cela pourra quelquefois être un caprice.
Dans ce cas, il me faudra toujours comme toile de fond un paysage normand.
Unpaysage normand est chose peu compliquée ; il se compose invariablement d'un toit de chaume agrémenté de quelques fleurettes. A droite, un pommier; — le long de ce pommier, une échelle, — sur cette échelle un cotillon rouge; — un gars au bas de ce cotillon.
Vous voyez comme c'est simple.
Quelquefois il y a une variante : c'est le gars qui est sur l'échelle, et c'est le cotillon rouge qui est au bas.
Alors, ce riant tableau sous les yeux, placez
devant moi un pichet de cidre, — et je me laisserai faire. Je ne demande pas un ciel d'Italie, je me contenterai du ciel normand, un peu bas de plafond et gris pommelé comme ses chevaux.
Au fond, je suis un tempérament plus rustique qu'on ne croit.
Seulement, j'ai de la méfiance.
N'étant pas né et n'ayant pas été élevé à la campagne, — qu'on appelle encore la nature dans les collèges, j'hésite quelquefois à me lancer dans les descriptions, si tentantes cependant.
Je crains de me tromper sur les noms des végétaux, sur les essences d'arbres, sur la flore et sur la faune. De là, une timidité qui a peut-être étouffé en moi un émule de Gessner et de Gampenon. (Combien y a-t-il de gens, à l'heure qu'il est, qui se souviennent de Campenon?)
Je me rappelle tant d'erreurs commises par mes maîtres, par Balzac, par Eugène Sue, etc., que, lorsque j'écris un roman, je ne dépasse guère cette formule :
Mon héros était assis sous un arbre.
Et je me garde bien d'indiquer quelle espèce d'arbre.
Ou bien encore :
La jeune Edwige tenait à la main une fleur.
Sans préciser si cette fleur est une rose, un bleuet, une anémone ou une tubéreuse.
Comme cela, je suis à l'abri des spécialistes de la critique, — les plus terribles parmi les hommes!
Mais revenons au cidre.
C'est bien la boisson des gars en sabots et des paysannes en bonnet de coton, — la boisson sucrée et sournoise, qui excite les pieds à la danse et les poings à la rixe.
La première qualité du cidre est d'être frais ; ensuite de n'être ni trop gras ni trop sec, ni trop rude ni trop doux.
Le meilleur se tire de la vallée d'Auge ; mais il y en a d'autres qui sont recherchés des amateurs, tels que le cidre mousseux de Pont-l'Évêque, — ou plutôt le cidre Floquet, comme on l'appelle.
Cela se boit sur l'air des CAoches deCorneville.