LA STATUE DE RABELAIS
Rabelais va avoir sa statue.
Enfin!
On la lui a fait attendre longtemps, trop longtemps. Il ne l'aura eue qu'après ses fils et ses disciples, après Montaigne, après Molière, après Jean de La Fontaine, après Voltaire.
Pourquoi tant de retards?
C'est que Rabelais mort a autant d'ennemis que Rabelais vivant. C'est que V Homère bouffon, comme l'a appelé Charles Nodier, traîne encore à sa suite une multitude de zoïles sérieux. C'est que ce géant continue de faire peur à ces nains.
Et puis, s'il faut tout dire, il me semble que Rabelais n'est pas encore tout à fait compris.
L'a-t-il jamais bien été?...
De son temps, il passait pour un homme gaillard et ingénieux. Rien de plus. Les prêtres, ayant échoué contre lui, dans la conspiration du bûcher, commencèrent la conspiration du silence, — qui leur réussit davantage.
Le wiV siècle tint Rabelais à l'écart. iMême parmi les écrivains qui lui empruntèrent le plus, il ne s'en trouva que quelques-uns pour dire son nom.
La Bruyère n'y vit que de la grossièreté. Il avait de bons yeux cependant. Le xviif siècle détourna la tète.
Les éditions de Pantagruel se succédaient pourtant, mais d'une l'açon souterraine. Rabelais n'était pas avoué.
C'est le XIX' siècle qui l'a mis définitivement à sa place, c'est-à-dire qui l'a déclaré grand homme. Le xix' siècle a été le justicier et le classificateur par excellence. Il a fait pour Rabelais ce qu'il a fait pour Dante et Shakespeare.
Aujourd'hui, Rabelais trône dans sa gloire. Vn mouvement très accusé des bibliophiles et de la librairie y a puissamment aidé. 11 s'en est même peu fallu que le grand Tourangeau n'entrât de
plain-pied dans le royaume de la vulgarisation, grâce à une illustration très intelligente et étonnamment verveuse de Gustave Doré.
A un certain moment, il y eut une sorte de steeple-chase d'éditeurs et de commentateurs; Tun d'eux, M. Burgaud de Marets put s'écrier dans un élan de lyrisme : « Il pleut des Râtelais. Tant mieux! tout le monde en aura. Nul ne sera dorénavant excusé s'il parle du livre joyeux ou s'il en écrit sans l'avoir lu. Nous nous sommes levés douze à la fois, douze savants de haute fustaye, hommes de hien, sacristains du curé de Meudon , sonnant son prêche à grande volée! »
C'est à Ghinon, c'est dans sa ville natale, que Rabelais aura sa statue.
Il avait été question un instant de Tours. Mais Tours s'est incliné devant Ghinon.
Hîibelais ne manque aucune occasion de glorifier son berceau ; n'a-t-il pas traité Ghinon de première ville du monde? C'esl aller un peu haut dans la reconnaissance.
Voici la façon dont il s'y prend :
« Gette entrée me révoque en souvenir la Cave jjeincle de la première ville du monde. — Où est, demanda Pantagruel, qui est cette première ville que vous dites? — Ghinon, dis-je, ou Gaynon en
ïouraine. — Je sais, répondit Paiitagriifjl,oiiest Cliinon, el la Cave peincte aussi :
Chinon, Petite ville, grand renom, Assise sus pierre ancienne.
Au haut le bois, au pied la Vienne.
» Mais comment serait-elle ville première du monde? Où le trouvez-vous par escrit? Quelle conjecture en avez? — Je dis, je trouve en TEscriture sacrée que Cayn fut premier bastisseur de villes, vrai donques semblable est que, la première, il, de son nom, nomma Caynon, comme depuis ont, à son imilation, tous autres fondateurs et instaurateurs de villes imposé leurs noms à icelles. »
Si Rabelais aime bien Chinon, Chinon aime bien Rabelais et lui a constamment voué un culte sans réserves.
C'est ainsi qu'autrefois le conseil municipal a acheté son portrait par Eugène Delacroix, une grande toile peu connue et datée de 1837, — d'une excellente facture, sévère, élevée. Je n'en garantirais pas cependant la ressemblance. — Ce portrait décore la principale salle de l'hôtel de ville.
En 1875, — lors de l'inauguration du chemin de fer de la Vendée, — des fêtes furent oraani-
sées à Chinon en l'honneur de Rabelais. On y vint de tous les points de la Touraine.
J'étais du pèlerinage, comme on le suppose.
Rien que le trajet de Tours à Chinon est un enchantement. On traverse des campagnes admirables, aux aspects variés, la vallée du Cher, — où j'ai vu les plus beaux et les plus gigantesques noyers, inondant le sol de leurs branches épaisses, — la forêt de Huismes, pour arriver à ce bijou architectural qualifié de première ville du monde.
Sans nous arrêter à cette étymologie facétieuse, constatons l'adorable situation de Chinon, sur la rive droite de la Vienne, et la majesté pittoresque de son château, moins écroulé que les Guides ne le prétendent.
C'est dans ce château que Charles YII accorda une première audience à Jeanne Darc.
L'intérieur de Chinon vaut l'extérieur. On y admire toute une rue formée d'une quarantaine de maisons de la Renaissance, maisons bourgeoises et petits hôtels pleins de ravissants détails d'architecture, brodés de verdure, presque tous intacts.
Deux maisons de la rue de la Lamproie, l'une au milieu, l'autre à l'extrémité, du côté de la rivière, — se disputent Thonneur d'avoir vu
naître maître François. L'une et l'autre, paraîtil, ont leurs pièces à l'appui.
Mais revenons aux fêtes de 1875, qui eurent lieu au mois de juin.
Elles commencèrent à la gare même du chemin de fer, où l'archevêque de Tours, un homme de beaucoup d'esprit, ne mit aucune hésitation à bénir une locomotive, du nom de Rabelais.
(De mauvaises langues ont affirmé qu'il ne s'en était aperçu qu'après.)
Ensuite vint la cavalcade : le char d;^s dames de Thélcme avec leurs pages; le cliar des fouaciers de Lerné; le char des moutons de Panurge conduits par Dindenault ; le char de la Dive Bouteille accosté de sa grande prêtresse Bacbuc; le char de Gargantua flanqué de Frippesaulce, Pilleverjus, Porc-au-Son, Painperdu, Hochepot, Léchevin et Aransor; enfm le char musical des Loudunais, joueurs de trompe, trompette, bouquin, flageolet, cornet, cornemuse et tambourin.
Cette amusante chevauchée, très exacte dans ses costumes, avait été réglée par un jeune professeur du collège de Ghinon.
Le soir, la ville fut illuminée à outrance ; il y eut un banquet où quelqu'un porta ce toast, salué des acclamations générales :
— Aux temps prochains où Gliinon verra s'élever la statue de Rabelais!
Ces temps sont arrivés. La statue est votée.
Certes, Rabelais avait devancé son époque.
Il est et demeure un merveilleux maître de style, non seulement dans son livre, mais encore dans ses trop rares fragments de correspondance.
Lisez son éblouissante description des fêtes données à Rome, par le cardinal du Bellay, à l'occasion de la naissance d'un duc d'Orléans, — et dites si M. Paul de Saint-Victor n'en signerait pas avec transport n'importe quel morceau pris au hasard?
Celui-ci, par exemple :
«... Soudain entra une compagnie de jeunes et belles dames richement atournées et vestues à lanymphale, ainsi que voyons les nymphes par les monuments antiques. Desquelles la principale, plus éminente et hautes de toutes autres, représentantDiane, portait sur le sommet du front un croissant d'argent, la chevelure blonde esparse sus les espaules, tressée sus la tête avec une guirlande de laurier, toute instrophiée de roses, violettes et autres belles fleurs; veslue, sus la soutane et vertugade de damas rouge cramoisi à rouges broderies, d'une fine toile de Cypre toute battue d'or, curieusement pliée comme si fust un
rocliet de cardinal, descendant jusques à mijambe, el, par-dessus, une peau de léopard bien raie et précieuse, attachée à gros boutons d'oi' sur Tespaule gauche.
» Ses bottines dorées entaillées et nouées à la nymphale, avec cordons de toile d'argent. Son cor d'ivoire pendant sous le bras gauche. Sa trousse, précieusement recamée et labourée de perles, pendoit de Tespaule droite à gros cordons et houppes de soie blanche et incarnate. Elle, en main droite, tenoit une dardelle argentée.
» Les autres nymphes peu ditïéroient en accoustrements. Chacune tenoit un arc turquois bien beau en main, et la trousse comme la première. Aucunes menoient des lévriers en lesse, autres sonnoient de leurs trompes. C'estoit belle chose les voir. »
Inutile de dire que je retournerai à Ghinon lors de l'inauguration de la statue de Rabelais. Je retournerai aussi dans la Cave peincte, qui existe toujours, et où les murailles sont encore tapissées de gaies peintures contemporaines de l'illustre Chinonnais. — On m'y a mené, en IS75; mais au heu dune réunion de précieux beuveurs, il n'y avait plus qu'une légion de chauves-souris, que nos torches firent envoler avec un grand bruit d'ailes.