BORDEAUX
44 février 1871. — Départ de Paris, à onze heures du maliu, par la gare du chemin de fer d'Orléans. Je vais à Bordeaux, sans mission, sans projet, uniquement pour changer d'atmosphère, pour respirer un air nouveau. Le même train emporte MM. Henri Rochefort, Leblond, Noël Pariait, Léopold Javal, Malon, le monde ancien et le monde nouveau, pêle-mêle. — M. Malon, Télu deVInternalionale^esiunhomme d'une trentaine d'années, à la physionomie douce, aux manières Tort simples, quoiqu'il porte une large ceinture rouge, un feutre pointu et des bottes par* dessus
le pantalon. Il est accompagné de M. Anlonin Poulet ; tous deux occupent un compartiment des secondes.
A la station de Vitry, où a lieu le visa des laisser-passer par les officiers allemands, je détourne la tète. Jusqu'à Yierzon, il nous faut subir la domination étrani^ère. Que le trajet me paraît long! partout, la campagne dévastée; des champs déserts, des bandes innombrables de corbeaux en quête d'un funèbi'e régal... Après Limoges, on entre dans les grands paysages duPérigord.
15 février. — Il est deux heures et demie de l'après-midi, lors de l'arrivée à Bordeaux, dans la oare de la Bastide. Le soleil est brillant. M. Edouard Fourniei', Térudit écrivain, que j\ai rencontré à la bifurcation d'Orléans, se joint à moi pour chercher un gîte. Tous les hôteliers nous rient au nez ; nous nous rabattons sur les auberges. Rue du Pont-de-la-Mousque, A ht réunion des navigateurs^ on nous offre une chambre à deux lits, qui rappelle les plus sinistres intérieurs de Régnier, mais que nous acceptons de guerre lasse.
16, 17, 18 février. — Depuis quatre jours que je suis à Bordeaux, j'ai assisté déjà à une multitude de tableaux variés et très montés en couleur. Quelle fièvre incessante! quelles secousses! quels
sursauts! Une vie effrayante anime cette grande ville, habituellement livrée aux quiétudes et aux régularités. Les habitants, d'ordinaire assez réservés et même un peu froids avec les étrangers, se départent de cette attitude pour les interroger avidement, pour savoir leurs espérances, leurs appréhensions.
Les rues roulent des flots humains. Gomme à Paris, force gardes nationaux, force mobiles revenus de tous les côtés et campés partout ; des gendarmes achevai, des cuirassiers, des lanciers, des canonniers, des marins Tout ce monde atflue vers le Grand-Théâtre, où se fait l'histoire. Le spectacle n'est pas moins curieux à l'extérieur qu'à l'intérieur; c'est celui-là seulement que je veux essayer de retracer. A de certains moments, surtout lorsdespreuiiers jours, laplace du Grand- Théâtre avait de faux airs de la place de l'Hôtelde-Ville, à Paris. C'étaient une surexcitation, des cris, des clameurs passionnées, tout ce qui ne se voit et ne s'entend que chaque quart de siècle. Depuis, des troupes de renfort ont dégagé les abords de l'Assemblée nationale; il ne reste plus, pour la circulation publique, que la partie réservée aux trottoirs; — cette partie est encombrée de midi jusqu'à six heures ; on se presse, on se heurte, on s'arrête pour voir entrer et sortir
les députés; on se hisse sur les marches des magasins. Aux fenêtres, même affluence; les balcons des cercles fléchissent sous leur double rang d'habitués.
A côté des députés, ces hôtes naturels de Bordeaux, il faut signaler cette nuée de journalistes, d*écrivains et de curieux célèbres qui sont les témoins obligés de tous les événements grands ou petits.
Je cite au courant de la plume, sans ordre et sans distinction : MM. Alphonse Royer, Arnould Frémy, Alfied de Gaston , Charles lïabeneck, André Lenioyne, Hippeau, Gaston de Saint- Valry, Edouard Fournier, Gustave Glaudin, Alexis Bouvier, Michel Lévy, Ilippolytc Babou, Paul Dliormoys, Benjamin Gastineau, Givalier, Gustave Isambert, Ivan de Wœstyne, Gabriel Guillemot, Jules Claretie, Marc Fournier, Henri Ghabrillat, les frères Lionnet, etc., etc.
Si la place du Grand-Théâtre rappelle la place de l'Hôtel-de-Ville, le café de Bordea .x fait songer au café de Madrid, et puis aussi au café de Mulhouse, au café de Suède, à tous des milieux parisiens où la conversation prime la consommation; ce sont en partie les mêmes clients; c'est le même bruit, la même ardeur de discussion, se poursuivant jusqu'après minuit.
J'habite maintenant à vingt-cinq minutes du café de Bordeaux, dans un faubourg, autant dire à la campagne ; car il y aurait présomption à vouloir se loger dans la ville. M. Champfleury et M. EudoreSoulié ont été forcés de pousser jusqu'à Saint-Macaire.
Le soir, après une station dans les bureaux du Moniteitr universel, vers onze heures et demie (car ici la plupart des journaux se font la nuit), je regagne, par les rues désertes, ma petite chambre. Le temps est superbe et la température clémente comme à Nice. Avant de me coucher, je m'accoude pendant quelques instants à ma fenêtre, qui ouvre sur des jardins; je contemple les cieux étodés ; je cherche à écarter l'image affreuse du présent. Quelle tranquillité! Quel recueillement autour de moi.
Est-il possible, ô mon Dieu ! que vos regards se soient détournés de la France?...
19 février. — Je viens de me croiser, sur les Quinconces, avec M. Victor Hugo, qui est ici avec ses deuxfds. Le grand homme est immuablement coiffé d'un képi, qui tinira par devenir légendaire, bien qu'il lui aille fort mal. M. Hugo est très en butle à la curiosité publique; il a dû subir les accolades de plusieurs gardes nationaux enthousiastes. Un d'eux lui a crié aux
oreille: «Vivent les Châtiments ! )) Au café de Bordeaux, où il avait cru pouvoii' prendre tranquillement une limonade, on a brisé des vitres pour le voir. C'était le maître du café qui n'était pas content ! Quant au poète illusti*e, je l'ai vu tressaillir une minute, comme si une voix mystérieuse lui avait murmuré ce vers de Ruy Blas :
La popularité, c'est la gloire en gros sous 1