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LE BUSTE DE LIGIER

Bordeaux, i septembre 1876.

Je suis à Bordeaux depuis hier. L'aimable ville! J'y reviens toujours avec plaisir.

Quel éblouissement à l'arrivée ! Il y a peu de panorama aussi importants que le panorama de la ville de Bordeaux. On en jouit dès la station de Lormont, c'est-à-dire pendant quinze minutes avant l'entrée en gare. La gravure a po-

pularisé cet immense fer à cheval d'une longueur de plus de six kilomètres, enfermant une multitude de navires de toutes les dimensions et de toutes formes, pavoises aux couleurs de tous les pnuples.

Déjà, dans leur joli Voyage, Chapelle et Bachaumont avaient dit :

Nous vîmes au milieu des eaux Devant nous paraître Bordeaux, Dont le port en croissant resserre Plus de bar(]ues et de vaisseaux Qu'aucun autre port de la terre.

« Sans mentir, — ajoutent-ils, — la rivière en était alors si couverte, que notre felouque eut bien de la peine à trouver une place pour aborder. »

Depuis Chapelle et Bachaumont^ le tableau, pour s'être modifié, n'en est pas moins admirable surtout lorsque l'horizon est baigné d'une vapeur de soleil. Le wagon vaut la felouque, dans ce cas, pour le coup d'œil. — C'est d'abord, dominanttoutle lointain, leclocherpyramidalde Saint- Michel, réédifié depuis plusieurs années ; ce sont les llèches élégantes et légères de la cathédrale Saint-André; — puis, à mesure que le cheminde fer s'avance jusque sur les bords de la Gironde, qu'il rase avec de longs sifflements, ce

sont les quais de Bacalan et des Chartrons, habités parle haut commerce; la promenade des Quinconces, avec ses deux colonnes rostrales, célèbres dans l'univers entier; la place Richelieu; le majestueux hôtel du Chapeau-Rouge; — puis, toujours au cours du fleuve, les nobles pavillons de la Bourse et de la Douane; les masses réguhères et ornées du quai Bourgogne; la porte Gaillau ou du Caillou, la tour massive et noire de Saint-James, souvenir de la domination anglaise; — et enfin, comme fond de tableau, le pont aux dix-sept arches de pierre !

Je le répète, peu de villes en Europe ont une façade aussi superbe.

Lorsqu'on met le pied dans l'intérieur, c'est un charme non moins conquérant. Le point central est ce beau quartier qui comprend la place du Grand-Théâtre, la Préfecture, la rue de l'Intendance, la rue Esprit-des-Lois et la chaussée de Tourny; — quartier vaste, monumental, aéré, sentant la richesse et le faste. Aux proportions hardies des maisons, à la grâce des détails, on voit que Gabriel et Louis, ces deux derniers architectes, ont passé par là.

Ce quartier me reporte tout naturellement au gouvernement du maréchal de Richelieu, c'està-dire à la période la plus brillante de Bordeaux.

On ne saurait nier l'influence considérable exercée sur l'esprit des habitants par le séjour du vainqueur de Mahon, une des expressions les plus séduisantes de son siècle. Il se mit à la tète d une renaissance mondaine; il donna des fêtes et en fit donner ; — sa galanterie triompha comme partout...

A un grand bal masqué que lui offrit la ville entraînée, subjuguée, un domino vint lui parler, s'exprimant avec infiniment d'esprit. Le maréchal de Richelieu le prie de se faire connaître; le dom^ino refuse, s'esquive, — et revient quelques minutes après en laissant aux mains du maréchal les vers suivants :

Quoique sous co dcguiscmcnt, Tu peux me connaître aisihiient Aux seuls sentiments de mon âme :

Si je te crains, je suis Anglais, Si je t'aime, je suis Français, Si je t'adore, je suis femme.

C'est le mot suprême du madrigal.

Un autre créateur de Bordeaux, c'est M. de Tourny, intendant général de la province de Guienne au xviii' siècle.

M. de Tourny, — à qui l'on a accordé une si pauvre statue en échange de tant de services, — avait le goût des grandes choses. On lui doit.

entre aulres embellissements, ces cours nombreux et larges, plantés d'arbres, qui font une ceinture aux trois quarts de la ville.

Et le Grand-Théâtre ! Quelle merveille! On a tout dit sur ce splendide monument, dont Tédification dura sept ans. iMoi-mème, je m'en suis occupé assez scrupuleusement dans un de mes ouvrages {Les Souliers de Sterne).

Hélas î ce ne fui pas sans subir de longues luttes, sans endurer d'odieuses Iracasseries, que Louis put mener à fin son monument. Un jour que Beaumarchais, de passage à Bordeaux, était venu le voir au milieu de ses échafaudages, le pauvre architecte lui confia ses chagrins et ses découragements.

— Allons, lui dit en riant l'auteur de Figaro, faisant allusion aux appareils de toute sorte qui l'environnaient, allons, en élevant cet édifice à ta gloire, ne t'attendais-tu pas a être encombré de grues?

Malgré cette apparence de plaisanterie, Beaumarchais s'intéressa sérieusement aux projets de son ami, l'aida de son influence, qui était grande, et de ses conseils, qui étaient bons; ce fut même à cause de Louis que Beaum.archais resta à Bordeaux une partie de l'année 1778; il appliqua son imao'inationet sonactivité à laréalisation des

fonds nécessaires pour l'achèvement de la salle; — et ce diable d'homme, qui traînait en tous lieux le succès après lui, contribua vivement au triomphe définitif de Louis.

Mais je m'égare, et, si je ne m'arrête, je vais tout simplement écrire l'histoire de Bordeaux.

Hâtons-nous de rentrer dans l'actualité.

L'actualité à Bordeaux est tout entière dans l'inauguration du buste de Ligicr au Grand- Théâlre, — inauguration qui doit avoir lieu avec une pompe inaccoutumée.

Le tragédien Ligier était un enfant de Bordeaux. Après une longue et brillante carrière, il y est revenu mourir il y a quelques années.

Ses amis, sur l'initiative de M. Hippolyte Minier, ont organisé une souscription pour lui élever ce buste, qui va être placé dans le foyer du Grand-Théâtre, à côté de Louis, le glorieux architecte, — de Rode, le violon inspiré, — de Beck et de plusieurs autres illustrations locales.

J'ai vu ce buste en marbre, œuvre de M. Amédée Juandot, ancien pensionnaire de la ville de Bordeaux à l'École des beaux-arts de Paris. Il est d'unpuissant effet et d une exécution magistrale. On croirait voir un ancien Romain; — le cou nu, musculeux, la tôte lière, la lèvre impérieuse, avec des rides profondes et despotiques.

tel était Ligier dans Néron, et généralemenLdans tout le répertoire classique.

Bordeaux est dans le ravissement.

Le mot de la fin m'est fourni par un Bordelais, un de mes amis d'enfance.

En apprenant que je vais faire demain une conférence h propos de Ligier, il s'est écrié en lorgnant mon embonpoint :

— Toi, une conférence?... Té!... Tu veux dire une circonférence !

LE MEDOC

Il y a deux moyens, aussi agréables l'un que l'aulre, de faire une excursion en Médoc — par terre et par eau, en chemin de fer et en bateau à vapeur. Je vais user de ces deux moyens.

Ce matin, j'ai pris, devant les Quinconces, le bateau à vapeur qui va jusqu'à Royan, et qui dessert en chemin les stations les plus importantes du Médoc.

Pour peu que le temps soit beau, c'est un voyage charmant et qui éveille les plus riants souvenirs. A chaque instant, vous entendez retentir les noms des ci"us les plus renommés :

Margaiix, Saint-Julien, Saint-Estèphe, Laffitte. Vous dressez l'oreille et votre langue se met à claquer involontairement.

(( 0 ma patrie ! — s'écriait au iv^ siècle le poète Ausone; — ô ma patrie, célèbre par tes fleuves et tes grands hommes, grande par Bacchiis! »

Vous le voyez déjà !

On passe successivement devant Montferrand, qui fut le dernier séjour du comte de Peyronnet, ancien minisire de Tiniérieur sous Charles X, ancien garde des sceaux, ancien pair de France, etc., etc. J'ai souvent rencontré, dans ma jeunesse, M. de Peyronnet, toujours élégamment vêtu, coiffé, en redingote courte et serrée à la taille, la badine à la main. Depuis sa chute du pouvoir, il élait devenu ou redevenu littérateur. 11 traduisit /o 6, non pas précisément sur un lit de fumier. A près de quatre-vingts ans, il se mit en tète de composer des satires; on le laissa faire.

M. de Peyronnet avait pour voisin à Montferrand un homme qui ne lui ressemblait guère, Henri Fonfrède, l'ardent publicisle. Le costume de Fonfrède se composait d'une méchante lévite verte beaucoup Irop longue, d'un pantalon noir beaucoup trop court, de bas de laine gris, de gros souhers et d'un chapeau de paille. « S'il avait eu une lanterne à la main, — disait en

rianl un de ses amis, — on aurait pu croire qu'il cherchait non pas un homme, mais un gouvernement. »

Nous doublons le Bec-d'Ambès, le point de jonction entre la Garonne et la Dordogne.

A droite, on aperçoit la résidence de madame Marsand, la fdle du célèbre tragédien Lafon, qui fait les vers aussi bien que les disait son pèie. J'en veux à madame Marsand de ne pas livrer au public tout ou partie des mémoires de VAchille gascon. Il)' en a une quarantaine de volumes. c'est de lui-même que je tiens le chiffre. Ils ne peuvent qu'être inhniment curieux, car Lafon a vécu dans une période éclatante, et il a cueilli des myrtes jusque sur les degrés du trône impérial.

Avec des initiales, tout cela pourrait passer.

Voici la ville de Blaye et sa citadelle, où fut enfermée la duchesse de Berry.

Le grand homme de Blaye ne date pas précisément d'hier; c'est un troubadour de 1109, du nom de Geoffroy Rudel, seiiiueur d'origine et prince de la gaie science, de qui Pétrarque a dit : « 11 s'aida de la voile et de la rame pour aller au-devant de la mort. »

Raynouard a conservé le touchant récit des amours infortunées de Geoffroy Rudel : « Jaufres Rudel de Blaia si io molt gentils hom, princes de

Blaia ; et enamoret se de la conitessa de Tripol, ses vezer, per lo gran bon et per la gran corlezia qu'el aiizi dir de lieis als pelrgrins que vengron d'AïUiocha, et fetz de lieis mains bons vers et ab bons sons, ab paubies motz. E pervoluntat de lieis vezer el se crozet, e mes se en mar per anar lieis vezer. Et adoncs en la nau lo près moût grans malautia, si que cill que eron ab lui cuideron que el l'os mortz en la nau; mas tan feron qu'ill lo conduisseron à Tiipol en un alberc com per mort. E fo faitz a sabcr a la comtessa. e venc ad el al sieu licich et près lo entre SOS bratz. Et el saup qu'ella era la comtessa, si recobret lo vezer, l'auzir e'I tlairar, e lauzet dieu e'I giazi que ill avia la vida soslenguda tro qu'el l'ages vista. Et en aissi el moric enlr'els braz de la comtessa ; et ella lo l'elz honradamen sepellir en la maison del Temple de Tripol. E pois en aquel meleis dia ella se rendet monga, per la dolor que ella ac de lui e de la soa mort. »

Avez-vous compris?

Pour plus d'éclaircissements et de détails, — en français, — s'adresser à M. Ferdinand Dugué, l'estimable dramaturge, qui a publié naguère, aux belles années du romantisme, un roman intitulé : Geoffroy Rudel.

Autre ville, autre poète.

Après Blaye, de l'autre côté du fleuve, Pauillac.

Pauillac a vu naître un original souvent amusant, Romain Dupérier, un poète de bric et de broc, auteur du Métromane de la Gironde y comédiefolie en trois actes, en vers, et d'une Iphigénie 671 Péri g or d qui n'eut qu'une représentation. On a écrit de lui: « Romain Dupérier était chevalier et s'en vantait avec la Terreur, quoiqu'il fût chevalier à peu près comme il était poète, c'està-dire pourl'amour deDieu, car il n'avait ni rente ni patrimoines. Du reste, gai, bruyant, rimant à tout propos, une manière de Santeuil défroqué. »

Il avait quelque esprit dès qu'il quittait la plume pour la parole. Un soir, au Grand-Théâtre de Bordeaux, voulant gagner sa place habituelle et forcé de déranger une dame dans tout l'éclat de sa seconde jeunesse, Dupérier s'excusa par ce spirituel impromptu :

Madame, à vos genoux je demande une grâce : Vous qui ne passez pas, permettez que je passe.

Romain Dupérier a composé lui-même son cpitaphe, dans laquelle il se rend justice :

Ci-gît Romain, l'original,

Du Bas-Médoc originaire,

Qui, de Bordeaux à... Saint -Macaire,

Is'a pu rencontrer son égal.

A partir de Pauillac, le fleuve s'agrandit, on

sent les approches de la mer; le bateau à vapeur se balance de façon à donner quelques inquiétudes à huit ou dix jolies passagères.

Nous allons arriver à Royan.

Je ferme mon carnet de notes.

La vue de ce pays vinicole m'a donné une soif!

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