DANS LES VIGNES
Le Vieux-Soulac.
Je viens de traverser le Médoc dans toute sa longueur, et non seulement de traverser le Médoc, mais aussi de visiter une grande partie du département de la Gironde.
Pauvre Médoc ! Infortunée Gironde !
Leurs vignes , cet antique honneur d'une contrée jusqu'alors si continuellement protégée, leurs vignes sont bien malades. Elles sont rongées à leur racine par le phylloxéra, cet implacable et imperceptible ennemi, qui a déjà détruit les cépages de rilcrault et qui est en train de s'attaquer à la côte d'Or.
Je l'ai vu, ce fléau; je l'ai conlemplé, ce monstre. Sous la lentille du microscope, il m'est apparu dans toute sa hideur. Jl participe de la punaise et du crabe; il a un petit manteau d'ailes transparentes et des yeux 1res indiqués.
— C'est ça, me disais->je, ça qui fait trembler la France entière; ça qui a déjà consommé tant de ruines et coûte autant que l'indemnité allemande ! Voilà donc ce qui s'appelle un fléau ! Ça, ce point presque invisible que Tongie cherche vainement pour l'écraser, ça est une légion, ça est une armée formidable ! Et ça ne peut être vaincu par l'homme?
Alors, quel est donc le plus petit de l'homme ou du phylloxéra?
Les Bordelais, quoique atterrés, ne peuvent pas et surtout ne veulent pas y croire. En dépit des statistiques qui mai'quent de larges points noirs leurs propriétés, ils s'écrient effrontément : <( Nous ne sommes pas phylloxérés ! » ou bien : « Nous le sommes si peu ! » Ils traitent les courtiers d'alarmistes et mettent sur le compte de la grêle les ravages qu'ils ne peuvent soustraire aux yeux.
Le caractère national ne perd jamais ses droits.
L'avant-dernière station du chemin de fer du
Médoc est Soiilac, situé sur le bord de l'Océan. Le Vieux-Soulac a, depuis plusieurs années, clioisi le 4 septembre pour sa fête annuelle, et j'ai été invité au banquet de deux cents couverts qui y a eu lieu à cette date.
On sait que, chaque année, une commission ministérielle décerne une grande médaille au vignoble « le mieux tenu » du Bordelais. Cette année moins que jamais la commission ministérielle n'a voulu se départir de cet usage. Ne fautil pas faire contre mauvaise fortune bon cœur?
La grande médaille, désertant le Médoc, est allée s'abattre sur la rive d'en face, à la côte de Bourg, toute fière et un peu étonnée de cette distinction. Le domaine qu'elle a signalé s'appelle du nom original de Mille- Secousses et s'étend au bord de la Dordogne, vis-à-vis du Bec-d'Ambès.
Son heureux propriétaire est M. Paul Clienu- Lafite.
Il m'a été donné de visiter Mille-Secousses et sesvignes exceptionnellement florissantes. Hautes d'un mètre et demi, épaisses, vertes d'un vert riche et sombre, couvrant plus de cent hectares de terrain, elles contrastent insolemment avec leurs voisines, pâles et grêles.
A quoi attribuer ce phénomène? A une expérience hardie et qui commence à trouver des
imitateurs. M. Ghenu-Lafite a inondé ses vignes avec l'eau du fleuve, qui est composée d'un limon à la fois mordant et fertilisateur. Celte submersion s'est accomplie au moyen de pompes puissantes et de machines élévatoires. Surpris par cette douche imposée et prolongée à plusieurs reprises, l'insecte homicide a été asphyxié et tué.
De plus, la vase de ce Nil girondin a provoqué une végétation merveilleuse.
Le procédé était bien simple, quoiqu'il ait été violemment attaqué. Mais tout le monde n'a pas un fleuve sous la main, comme le propriétaire du château de Mille-Secousses.
Que si l'on m'interroge sur l'origine de ce nom, je répondrai ce que m'a répondu M. Ghenu- Lafite :
— C'est plus simple qu'on ne le croirait... Autrefois, les chemins qui mènent à ma propriété étaient tellement impraticables, et il en résultait de tels cahots pour les gens en voiture, que les cochers finirent par lui donner le nom de Mille-Secousses... qu'elle a gardé.
Convenons-en : aller fêter l'anniversaire du 4 Septembre au Vieux-Soulac n'était pas le fait d'une âme vulgaire. Je n'ai qu'à me féliciter de cette excursion Lebanquetcommémoratif, organisé par les soins de M. Eugène Avril, ingénieur
de la Compagnie du chemin de fer du Médoc, réunissait, comme je l'ai dit, deux cents à deux cent viniit personnes. D'excellents discours ont été prononcés : par M. Achard, député; par M. Delboy, membre du conseil général; par M. Gilbert Martin, de la presse bordelaise, etc.
A six heures du soir, — le banquet ayant commencé à midi, tous les convives étaient dans l'eau.
Soulac était, dans les temps anciens, un lieu de pèlerinage, comme Lourdes. Il avait de plus une spécialité de reliques qui pouvaient défier les collections les plus renommées, comme on en jugera par le vieil inventaire suivant.
(11 n'est peut-être pas inutile de prévenir le lecteur que ce document est absolument sérieux.)
(( Du bois de la vraye croix de I.-C; — de la pierre sur laquelle feut posée ladicte croix; — du bois de la crèche où I.-G. feut né; du lait de Nostre-Dame; — de Nostre-Dame quand elle conceut I.-C; — de la chandelle qui feut portée par l'ange à la nativité de lésus-Ghrist; — huit graines de froment qui feurent semés et crues tout en une heure, quand Nostre-Dame s'enfuit en Egypte; — trois feuilles de palme qui feurent iettées devant lésus-Ghrist en l'entrée de lérusalem; — de l'onguent que Marie-Madeleine oignit
I.-C; — un os du doigt de saint Pierre; — un os du doigt de M. saint Jean-Baptiste; — une pierre de quoy saint Etienne feiit lapidé ; — de la chair de M. saint Georges; — de la chair de M. saint Barthélémy ; — des cheveux de M. saint Guillaume; — des cheveux de sainte Marie-Madeleine; — de la robe de saint Amand; — des ossements de saint Léonard, de saint Gilles, de sainte Anne, de sainte Agnès, de saint Privât, de saintMaixent, de sainte Hélène; — du sépulcre de Nostre-Dame ; — du sépulcre de saint Claude ; — du chef de sainte Luce ; — de la chausse de saint Ghristofle; — un saint Innocent tout entier; — un os de saint Biaise, — de la croix de saint André. »
N'avais-je pas raison d'avertir que cet inventaire était authentique, et ne le croirait-on pas fabriqué par un farceur quelconque?
La relique la plus étonnante est la chandelle que portait l'ange lors de la Nativité.
L'église du Vieux-Soulac est desservie maintenant par des moines bénédictins, qui ont bâti à côté un superbe monastère où ils fabriquent non pas de la liqueur de table, mais un vulgaire dentifrice. Un dentifrice ! il ne manquait plus que cela.
Les dieux s'en vont, les rois s'en vont, tout le monde s'en va, — excepté les moines.