DE PARIS A PARIS
En principe, je n'aime pas le paradoxe; et cependant je suis bien forcé de convenir que le paradoxe a quelquefois du bon, c'est-à-dire du vrai...
Ainsi, j'affirme que Paris est, de toutes les villes du monde, celle qui est la moins connue et qui manque le plus d'historiens.
Cette assertion fera peut-être pousser quelques hauts cris; mais les hauts cris n'ont jamais passé pour des raisons.
Un instant; il y a quelques années, j'ai pu croire que cette lacune allait être comblée : un étranger, dont j'ai oublié le nom, venait de publier chez Hetzel ou Dentu — je ne sais plus au juste — un volume intitulé : Découverte de Paris par une famille anglaise.
Découverte de Paris! C'était cela!
Une terre inconnue ! un royaiinne nouveau ! des habitants bizarres ! des mœurs singulières !
Tout cela jugé par de bons insulaires de la Grande-Bretagne, sans doute par une honnête famille de raffineurs de Manchester ou de couteliers de Sheffield, — père, mère, fils et jeunes filles; âmes candides, neuves et ouvertes à l'imprévu; esprits justes comme des chiffres et droits comme des lames !
J'allais enfin trouver des impressions vierges; car il ne faut pas compter sur un Parisien pour vous renseigner sur Paris. Ne sortez pas le Parisien du boulevard, — je ne dis pas des boulevards. Il ignore tout, sachant qu'il peut tout savoir ; il n'a rien vu, sachant qu'il peut tout voir, qu'il verra tout lorsque l'envie lui en prendra, quand celai lui fera plaisir, lorsqu'il passera /)ar Ici. Mais il ne passe jamais par là, l'envie ne lui en vient jamais, il remet son plaisir au lendemain— qu'il ajourne sans cesse. Que voulezvous ! le Parisien n'a pas le temps. Voilà le grand mot. Il est ou il se fait passer pour l'homme le plus affairé du monde.
Malheureusement, j'ai regret à le dire, il n'y a d'amusant que le titre dans la Découverte de
Paris par une famille anglaise. G'esl un livre à refaire.
LA SONATE DU rPxINTEMPS
Rien d'adorable comme les premiers jours de printemps.
C'est d'abord, comme le grand air de la Calomnie, un léger bruit rasant la terre, un frisson universel. Les feuillaisons sont timides : quelque chose comme une rumeur verte à la cime des arbres. Le buisson ouvre des yeux modestes: ce sont les violettes. L'herbe s'éclaire d'étoiles blanches : ce sont les marguerites.
La nature a quatorze ans au mois d'avril; elle en a seize au mois de mai.
Anciens et modernes, tous les auteurs ont chanté le printemps.
Pétrarque, le doux Pétrarque, Tassociait à son amour.
Ronsard également, — alors qu'il soupirait l'odeletîe immortelle : Mignonne, allons voir si la rose..,
Alfred de Musset, entre deux Nuits désespérées, fait rire le gazon sur le tlanc des coteaux.
Théophile Gautier a appelé le printemps : perruquier furtif,
Henri Heine, ce Voltaire ému, lui a fait, dans son Retour^ une escorte de hussards bleus sonnant de la trompette aux portes d'une ville.
Lorsqu'un poète n'a plus rien à dire, il chante le printemps.
C'est le thème éternel.
n y a aussi des peintres printaniers, comme il y a des poètes printaniers.
Watteau était de ceux-là, et Lantara, et Corot.
Et les musiciens printaniers, qui chantent comme les oiseaux gazouillent ! On les nomme Grétry, Gimarosa,
Heureux Napolitain dont la folle musique
A frotté, tout enfant, les deux lèvres de miel !
Même les gens qui ne sont pas poètes — et le nombre en est considérable — le deviennent au printemps, la plupart sans s'en douter.
Exemple :
Un jeune homme et une jeune fille se promènent dans le bois de Pleury, qui n'est encore que le bois fleurissant. Ils sont partis pour cette escapade avec l'espoir de bien rire et de bien s'amuser. Mais ils ont compté sans le printemps, qui leur gonfle le cœur et les rend silencieux. La
main dans la main, ils marchent dans Tallée claire sans se dire un mot. Pourtant leurs cœurs s'entendent et leurs visages rayonnent.
Le garde du bois les a regardés passer en souriant.
En présence de la lete du printemps, pendant toute la journée de Pâques, les Parisiens, que l'on représente comme perpétuellement occupés à des machinations politiques, se sont appliqués consciencieusement à découvrir pour la millième fois... les environs de Paris.
Des Argonautes en chapeau de paille semblable à une écuelle renversée, montés sur une frêle embarcation, ont doublé le cap du Bas-Meudon et reconnu la tribu des Gontesenne, — cabareliers de père en fils. Le capitaine a écrit sur son livre de bord : « Ces indigènes se laissent facilement approcher, et nous avons pu renouveler chez eux nos provisions de vin et de biscuit. Seulement, ils nous ont fait payer le tabac un peu cher. »
Ces hardis navigateurs, après avoir essuyé un grain à la hauteur du pont de Sèvres, se sont approchés assez près du gros bourg de Saint- Cloud pour pouvoir distinguer les numéros que chaque arbre porte à son tronc sur une plaque de fer- blanc.
— Comme les marchands de la halle, fit observer le second; mesure de police, sans doute !
Pendant ce temps, d'autres voyageurs, pédestres ceux-ci et non moins aventureux, s'enfonçaient dans les terres. Une expédition commandée par un bonnetier de la rue de Rivoli traversaitle bois de Vincennes et relevait des lacs, des étangs, des villages à peu près inconnus.
Un atelier tout entier de fleuristes campait à Nogent-sur-Marne.
Un descendant de Vasco de Gama, escorté de quelques amis armés jusqu'aux dents, pénétrait à Joinville. et, de là, il adressait à l'un de ses amis, membre de plusieurs sociétés savantes, un mémoire où se lisait cette phrase :
(( J'ai mangé ici d'un animal singulier et que tu ne connais peut-être pas. On l'appelle lapin. »