‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 7 sur 82 · LONDRES · texte numérisé non relu

LONDRES

Une invitation à dîner chez le lord-maire est chose très recherchée, en raison du cérémonial pittoresque et fastueux qui s'est perpétué à Mansion Hoùse. On comprend que je me sois empressé de répondre à l'honneur que me faisait sir Charles Whetham, honneur partagé avec mes collègues du congrès littéraire.

Donc, jeudi 12, à six heures et demie, un cab me déposait devant le palais du premier magistrat de la Cité. Ledit palais est situé dans un des

quartiers les plus populeux et les plus marchands, à l'extrémité de Fleet Street, un peu avant Saint- Paul. Mansion House abuse peut-être — plus que les autres édifices de Londres — de la permission d'être noire. Fouchtra ! que cJiest beau! s'écrierait un de nos petits ramoneurs. Mais, moi qui n'ai pas la nostalgie de la suie, je déplore cette coloration nationale.

Je monte un escalier, d'où s'entendent les sons d'un orchestre, etj'arrive à une vaste antichambre à colonnes, étincelante de lustres, et remplie déjà d'un grand nombre d'invités étincelants,eux aussi, de croix et de plaques. — Qu'est-ce qu'on me disait donc qu'on ne montrait pas ces choseslà en Angleterre?

Au fond de l'antichambre, le lord-maire se dessine entre le massier et le porteur de l'épée, entouré des deux shérifs, M. Bevan et M. Burt, en habit de cour et en culotte courte, bas de soie noire, souliers à boucles d'argent, la chaîne au cou. Le lord-maire est simplement en tenue de ville, avec la cravate blanche. Devant lui défilent tous les arrivants, annoncés à haute voix, et auxquels il serre la main, — tantôt sur un air de polka, tantôt sur un timbre de valse, car la musique va toujours.

Sir Charles Whctham, le lord-maire actuel,

est un homme de soixante ans environ, de petite taille, la figure riante, portant un collier de barbe blanche. Son aspect est des plus sympathiques.

Lorsque la liste des invités est épuisée, c'està-dire à sept heures précises (rexactitudeestla loi des Anglais), le lord-maire se dirige vers la salle du banquet. — Une très grande, très haute et très belle salle, décorée des bustes de plusieurs grands hommes, et terminée à ses deux extrémités par d'immenses vitraux coloriés. — Çà et là quelques statues, dont la gracieuse nudité semble protester contre la réputation de rigorisme qu'on prétend faire à l'Angleterre. Nos voisins sont des hommes comme les autres, soyons-en convaincus.

Six tables occupent la largeur de cette salle; une seule, dile table du lord-maire ou table d'honneur, en occupe la longueur. Le nombre des convives est de deux cents environ, subdivisés en délégués de la conférence internationale télégraphique et en membres du congrès littéraire.

Le fauteuil du lord-maire a la forme et la richesse d'un trône; derrière se tiennent deux jeunes laquais à la livrée blanche et or, de la physionomie la plus avenante. L'homme à la masse est là (sans sa masse), qui préside au ce-

rémonial; c'est lui qui, d'une voix de stentor, ordonne les levés et les assis, arrête les applaudissements, annonce les toasts.

Le lord-maire a à sa droite le général russe de Luederset à sa gauche M.. Ferdinand de Lesseps. Viennent ensuite : Edmond About, Frédéric Thomas, Blanchard Jerrold, Torrès Gaïcedo, Nordmann, Baetzmann, Adolphe Belot. Je suis à côté deClaretie et à côté de M. Manuel Peralta, représentant de l'Amérique du Sud, etc.

Après la prière d'usage prononcée par le lordmaire et écoutée debout par l'assemblée, le dîner commence. — Je n'ai pas encore dit un mot du coup d'œil des tables, qui, bien que fort agréable, n'a pourtant rien d'excessif. Les grands et élégants surtouts ciselés en sont absents ; l'argenterie est belle, mais il y en a une plus belle encore, ta ce qu'on m'affirme, et qui est sans doute réservée pour les occasions exceptionnelles.

Le potage à la tortue est enlevé sur l'ouverture de la Esmeralda d'Hermann. Les poissons se succèdent; le menu que j'ai sous les yeux indique des côtelettes de truite à VIndostan dont je me promets un régal. Pourquoi me les a-t-on remplacées par des filets de sole à l'italienne? Ces déceptions n'arrivent qu'à moi ! Je m'en console

avec une poignée de ivhitebaits délicieux, accompagnés de vin de Steinberg — et d'une valse de AVaïdteuffel.

Le service est mené rondement. Je glisse sur des filets de caille aux petits pois et sur un relevé d'agneau; je retrouve mon entrain aux dindonneaux piqués. On ne quitte pas le vin blanc, ce qui amène un nuage sur mon front; on passe immédiatement du rhin et du sherry au Champagne. (( C'est l'usage! » me dis-je en soupirant. Usage aussi sans doute l'exclusion de ces sorbets moelleux qui, chez nous, constituent une halte si importante au milieu d'un festin.

Voici l'armée innombrable et chatoyante des entremets qui défile sur l'air de la marche triomphale de la Muette de Portici : les gelées à la Dantzig, les puddings de toute sorte, les meringues du roi, les plombières, les chartreuses, puis les fruits, les pâtisseries, les bonbons, tout ce papillotage dont s'amuse ce peuple sérieux. Le Champagne, à son tour, a fait place aux vins de liqueur, au porto, au constance. Encore quelques instants, et ce dîner aura cessé d'être.

Déjà sir Charles Whetham a renversé le contenu d'une aiguière d'or pleine d'eau de rose dans une vaste cuvette de vermeil. Il y trempe le

bout de ses doigls et engage ses invités à l'imiter. L'aiguière va faire le tour des six tables.

Ce n'est pas tout : sir Charles Whetham prend sa tabatière, une tabatière monumentale, en or aussi, éblouissante, superbement guillochée, à deux compartiments renfermant deux espèces de tabac. Il offre une prise à M. de Lesseps, qui en offre une à son voisin; puis la tabatière suit le chemin de l'aiguière. Il faut que deux cents nez reniflent la poudre municipale. Quelques éternuements se produisent. — Ici, je trouve que l'élément comique fait invasion.

A la coutume familière de la tabatière, qui rappelle les scènes de Goldsmith, succède la tradition plus imposante et plus caractéristique de la coupe d'amour. Une énorme coupe en or (l'or toujours) remplie d'un vin d'épices, est apportée et déposée devant le lord-maire. Il se lève, se tourne vers M. de Lesseps, boit dans la coupe cl la lui transmet. Celui-ci se tourne à son tour vers M. Edmond About, boit dans la coupe et la lui cède. M. Edmond About se tourne vers M. Frédéric Thomas, et ainsi de suite. — Vous voyez qu'on a de l'occupation aux dîners de Mansion lieuse.

L'exercice de la coupe d'amour s'accomplit au son de la mazurka de Métra : My Love.

Mais riieiire solennelle est venue : le lordmaire porte la santé de la reine, et l'orchestre attaque le God save the Queen. Moment d'émotion pour tout cœur patriote! On se rassied, et l'on attend ; l'écluse aux toasts est ouverte. — Messieurs les Anglais, parlez les premiers !

Un binocle d'une main, un papier de l'autre, le lord-maire lit d'une voix très nette et distincte. Il remercie ses invités, et, dans de noblesparoles que le Times a eu le tort de ne pas conserver, il regrette l'absence de Victor Hugo, qu'il appelle « le frère de Shakespeare ». Vous jugez si nous applaudissons.

Le général de Lueders se lève ensuite et s'exprime au nom de la conférence internationale télégraphique. Il est remplacé par M. Ferdinand de Lesseps, qui parle de l'isthme de Panama et qui traite sur place de ses affaires avec l'aisance et la verve qu'on lui connaît. Le lord-maire répond à l'un et à l'autre.

MM. Edmond About, Frédéric Thomas, Blanchard Jerrold amènent la question littéraire sur le tapis, où elle resteradésormais. Leurs discours sont immédiatement recueillis par une douzaine de sténographes qui occupent la table la plus rapprochée de la table d'honneur, et qui représentent le Times y le Morning Post, le Daily

News y le Dail]/ Télégraphe le Daily Chronicle, le Standard e le Morning Advertiser, etc., etc. C'est un spectacle curieux de voir ces hommes, la tête penchée, faisant, au milieu des débris d'un festin, courir leur crayon sur le papier.

Les toasts — inscrits et déterminés à l'avance — coulentdeplusbelle. Sir Charles Whetham répond imperturbablement; ce n'est pas tout plaisir d'être lord-maire. Le dernier orateur est Jules Claretie; — aux derniers les bons. Je ne répondrais pas que mon spirituel voisin n'ait eu l'intention de cacher un serpent sous les fleurs de sa harangue. « Notre théâtre, a-t-il dit, est une des formes de notre littérature nationale pour lesquelles l'Angleterre s'est toujours montrée le plus accueillante. » Je le crois bien !

Mario Proth propose de substituer cueillante à accueillante.

Jules Claretie termine en portant la santé de la Mairesse. Toujours galant et tabac d'Espagne, l'auteur des Muscadins! Et pourtant de ce toastlà, — qui a obtenu un succès formidable, — le Tiînes ne fait aucune mention dans son compte rendu. Qu'est-ce que cela peut vouloir signifier? Deux mauvais points au Times.

Le lord-maire répond encore, mais c'est pour la dernière fois, comme dit Millevoye dans la

Chute des feuilles. Après quoi, le héraut, de sa voix retentissante, invite les gentlemen à passer dans les petits salons pour prendre le café.

Ces petits salons n'ont rien de particulier. Nous rentrons là dans le xix^^ siècle de tous les jours. La vision du passé a cessé.

Voici le carton que j'ai reçu :

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