LOUDUN
Si florissants que soient nos départements, il est encore des petites villes, et dans ces petites villes des faubourgs incroyablement arriérés.
Un exemple m'en est fourni par une brochure du docteur L. de la Tourette, médecin à Loudun.
Loudun est cette ville très pittoresque qui vit brûler vif Urbain Grandier, l'éloquent et beau prédicateur.
En sa qualité de médecin, M. de la Tourette est souvent appelé au chevet des pauvres gens. Il lui faut traverser des quartiers obscurs, rébarbatifs, tortueux, — tels que la rue de l'Kstrapado, la rue du Trousse-Galant, la rue du Puits-Gillet, la rue de la Tour-Volu, charmants spécimens de l'âge ancien.
Il ya quelques années, notre médecin donnait
ses soins à un malade indigent, auquel il avait été impossible de faire abandonner son domicile, consistant en une chambre humide du rez-dechaussée, où l'on arrivait en descendant quatre marches fangeuses.
A chacune de ses visites, M. de la Tourette trouvait l'appartement garni des caillettes du quartier.
Un soir... Mais l'anecdote est assez délicate pour que nous cédions la parole au docteur. La science a tous les privilèges.
(( Un soir donc, raconte M. de la Tourette, — je crus nécessaire d'employer un moyen de guérison que j'avais jusqu'alors gardé en réserve. Mais où trouver, dans une maison dont tout le mobilier se composait d'un unique grabat, cet instrument qui dénote une certaine aisance? Dès que j'en eus parlé, d'une voix unanime la galerie s'offrit d'aller me chercher la Dragon. Ce nom piqua vivement ma curiosité; je priai donc de m' 3imenev la Dragon.
» Peu d'instants après, je vis arriver une femme d'un âge mûr, d'une haute taille, au visage sévère, à la parole brève, d'une propreté irréprochable. Elle était coiffée du petit bonnet loudunais, les épaules couvertes d'un grand mouchoir blanc à ramages rouges ; son tablier en coton rayé cou-
viail un jupon noir en droguet du pays. Elle portait dans ses bras un paquet soigneusement fait.
» Après lui avoir expliqué ce que je réclamais d'elle, la Dragon ouvrit son paquet, en retira l'arme qui causait une si grande frayeur à M. de Pourceaugnac, administra prestement le remède, nettoya avec la plus grande attention sa propriété , qu'elle enveloppa avec le plus grand soin, — puis se relira, m'annonçant que, quand j'aurais besoin de son ministère, elle se ferait un véritable plaisir d'être à mon service.
Je dois l'avouer, je restai ahuri de cette apparition, de la manière d'agir de l'opérateur et de son départ modeste. Voilà certes un bienfaiteur de l'humanité, digne du prix Montyon, un philosophe entendu, qui met au service de tout un quartier ce qu'il ne prête jamais !