LA PERSE EST OUVERTE
C'est donc vrai, la Perse esl ouverte !
Le mot célèbre d'autrefois : Comment peut-on être Persan? a perdu une grande partie de sa signification depuis le voyage du schali Nasser- Eddin en Europe. Au train dont vont les choses, ce mot sera prochainement remplacé par celuici : Comment peut-on ne pas être Persan?
Parmi les voyageurs pour lesquels les distances ne sont qu'un jeu, je compte un ami, Fabius Boitai, Français et Parisien dans l'âme.
Fabius Boitai habite autant Téhéran que)Paris. Ingénieur par contenance, il a doté la capitale persane d'un système d'éclairage. Il a même installé la lumière électrique dans le harem et dans le palais du schah. Aujourd'hui, il vent plus : il veut couvrir la Perse de chemins
de fer. Il y est autorisé; il réalisera son désir.
Fabius Boitai ne sera content que lorsqu'il aura organisé des trains déplaisir — historiques et classiques — à travers ces grandes et fabuleuses villes : Ecbatane aux sept enceintes, aux créneaux bleus, verts, pourpre, argent et or; Suze, dont la cidadelle formidable recelait les trésors deXerxès; Persépolis, avec son palais de Darius où Alexandre se donna une si prodigieuse cuile...
L'entreprise est de nature à faire écarquiller les yeux; mais que voulez-vous ! mon ami estime que le monde est assez grand pour contenir plusieurs grands Français, et il tient à être de ceux-là.
p]n attendant, Fabius Boitai donne des conférences, depuis quelque temps, au cercle Géographique. Le technique m'en échappe un peu, mais j'ai trouvé à y glaner quelques anecdotes qui sont du domaine de la chronique.
Celle-ci, entre autres :
En Perse comme en tout pays, il y a eu des généraux incapables et ignorants. Un de ceux-là était, il y a cinquante ans, généralissime des armées du schah, durant la guerre du Caucase. 11 fut outrageusement battu par les Russes, qui le rejetèrent sur Tauris et s'emparèrent de toutes les provinces frontières de la Perse.
Mais les vainqueurs, dans la précipitation de la victoire, avaient oublié d'établir leurs droits sur la mer Caspienne.
Lors de la signature des articles du traité de paix, ils revinrent sur cet oubli et firent agir auprès du général persan pour qu'il cédât la Caspienne à la Russie.
Refus du général.
Insistance des négociateurs.
Impatienté de leurs réclamations, le général persan demanda à un de ses aides de camp :
— Mais elles sont donc bien bonnes, ces eaux de la Caspienne, pour que les Russes en aient si grande envie?
— Non, Excellence, car elles sont saumâtres, salées et mauvaises à boire.
— Bah ! c'est qu'alors elles renferment quelques matières précieuses?
— Non, Excellence, on n'y trouve que du poisson, et le Coran nous en interdit la consommation.
— Mais alors, conclut ce Ramollot descendant de Cosroès, puisque ces eaux ne nous servent à rien, qu'on les leur donne et qu'ils nous laissent tranquilles!
Et voilà comment la Caspienne est à la Russie.