‹ Promenades dans la TouraineChapitre 10 sur 14 · PRIEZ DIEU POUR ELLE · texte numérisé non relu

PRIEZ DIEU POUR ELLE

J'aime bien mieux la briève épitaphe gravée sur une plaque de cuivre qui était scellée au plus proche pilier :

Hicjacet in tumba timplex tnilisque columba.

Elle avait sans doute été composée par le statuaire , qui avait des idées si tendres et si douces lorsqu'il modela les figures de ce tombeau.

Le fort de Loches est la dernière chose à voir et la dernière que l'on voit. C'est une grosse tour carrée dont on a enlevé la toiture, et dont il ne reste que les quatre murailles désincrustées en dedans par les salpêtriers et criblées en dehors par le canon dans

les temps des guerres des Anglais.

Aujourd'hui tous ces trous faits par le boulet donnent passage à des scions de groseillier, à des touffes de violier jaune, ou ils servent de retraite aux amours des ramiers. Vers le règne de Philippe-Auguste , ce fort était le château des comtes d'Anjou. Les antiquaires y remarqueront encore les restes d'une haute chapelle peinte à la fresque , la forme antique des fenêtres rondes , l'orifice des anciennes cheminées qui débouchaient à travers l'épaisseur du mur et sur lequel ils pourraient recueillir la fumée du xi° ou du xn e siècle.

Plusieurs portions de terrain, encloses par les ruines des ouvrages extérieurs, des fortins et des demi-lunes, sont cultivées en vigne. Un détachement de vétérans est caserné dans ce château. Leurs vénérables figures vieillies dans les combats , leurs modernes

baïonnettes concordent et contrastent avec ces antiques tours.

Maintenant, lorsqu'on veut bâtir un château , on ne peut trouver d'emplacement assez agréable, assez accessible; autrefois on ne pouvait en trouver d'assez escarpé, d'assez inabordable. La terre était alors trop belle, trop plainière , les pentes trop douces , les montagnes ni assez isolées, ni assez hérissées. Celle sur laquelle est bâti le château de Loches n'était que le prolongement d'une autre appelée Vignemont. Elle fut coupée, et maintenant elle en est séparée par une immense tranchée, ou plutôt par une vallée creusée de main d'homme, et dont on tira la pierre qui servit à bâtir le fort et les trois enceintes de murailles qui enveloppent la montagne où il est assis.

La pierre qu'on extrait de ces carrières et de toutes celles qui envi-

ronnent Loches est calcaire et un peu crayeuse. Nulle part, pas même dans les belles carrières du département de la Seine, il n'en existe d'aussi belle.

Elle est facile à tailler, d'un grain très- Gn et d'une blancheur de lait. Aussi les prisons, les cachots même qui en sont bâtis en perdent leur aspect ténébreux.

Elle donne aux maisons de Loches un air de fraîcheur qui rend les rues éclairées et riantes. On les trouve encore plus agréables lorsqu'on revient du château , lorsque, après avoir été enfermé deux heures dans des allées, des couloirs, des arcades de pierre, des fossés , des fortifications , des salles et des appartements voûtés , on revoit de jolis étalages de fruitiers , de brillantes boutiques de marchands. Loches paraît plus animé qu'Amboise. Le peuple a l'air de vivre dans l'aisance , et contraste avec celui de Beaulieu , où l'on ne rencontre que des sabots et des

habits rapiécés. Mais aussi pourquoi les habitants de Beaulieu ne relèvent-ils pas leurs belles manufactures de calmouk? ou , s'ils ne le peuvent , pourquoi ne les remplacent - ils pas par d'autres? Loches ne laisse pas tomber ses fabriques d'étoffes et ses tanneries d'où il sort de si bons cuirs de veau.

Le commerce y est d'ailleurs assez considérable ; il consiste principalement en blé; on envoie aussi une grande quantité de bois à Nantes par la voie du flottage. Cette ville n'exporte que peu de fruits et de vin.

Les auberges n'y sont pas mauvaises quant à la table ; mais il n'en est pas ainsi pour le logement. Vieux meubles, chambres malpropres, mal décorées; aucune porte , aucune fenêtre n'y ferme. En Espagne il faut, lorsqu'on voyage , porter avec soi les provisions ; ici il faudrait porter sa maison. Les auberges des autres villes du départe-

ment, Tours excepté, ne valent guère mieux.

Ni Loches, ni les autres villes de la Touraine n'ont de fontaines publiques.

J'hésite à écrire une petite observation , c'est qu'un des comiques personnages de Molière ne passerait pas tranquillement dans cette ville. Dans la seule rue de la Chancellerie 1 je n'ai pas compté moins de trois apothicaires.

Adieu, agréable ville de Loches.

Adieu, vos belles prairies, vos beaux vignobles, vos belles campagnes ; adieu, vos belles filles, vos bons habitants.

M. de La Bruyère , vous vous trompez quand vous dites : « J'approche d'une « petite ville , et je suis déjà sur une « hauteur d'où je la découvre. Elle est « située à mi-côte ; une rivière baigne « ses murs , et coule ensuite dans une

i La grande rue,

« belle prairie ; elle a une forêt épaisse « qui la couvre des vents froids et de « l'aquilon. Je la vois dans un jour si « favorable , que je compte ses tours « et ses clochers ; elle me parait peinte « sur le penchant de la colline. Je me « récrie, et je dis : Quel plaisir de « vivre sous un si beau ciel et dans ce « séjour si délicieux ! Je descends dans « la ville , où je n'ai pas couché deux <x nuits, que je ressemble à ceux qui « l'habitent : j'en veux sortir. » Moi , au contraire , j'y voudrais demeurer.

Ici les marguilliers , le curé, les élus, les baillis ont toujours été d'accord. Il en est de même de ceux qui leur ont succédé. A voir l'union qui règne parmi les habitants de Loches, vous diriez que la ville est une grande maison et le peuple une grande famille.

Les paysans des environs de Loches ont une grande vénération pour une meule de moulin de Saint-Ours, qu'ils

prétendent être toujours la même , quoiqu'on ne cesse de la piquer depuis un temps immémorial. La belle occasion pour une tirade contre la superstition et la crédulité ! Cette opinion de ces bonnes gens fait tant de mal !

Page 1