HUITIÈME PROMENADE
Qu'elle est jolie la petite plaine boisée où l'on entre après avoir passé le vallon de Loches ! Succèdent ensuite des terres sablonneuses , blanches , où la réverbération du soleil fatigue les yeux. On rentre dans les taillis, dont la verdure repose doucement la vue.
A qui appartient cette belle maison de campagne qu'on voit sur la gauche?
C'est à coup sûr un homme de goût qui l'a fait bâtir. Il me réconcilie avec la symétrie : elle est ici dans son triomphe.
Comme ces deux grandes bergeries en
carré long, à toitures plates, à murailles basses, de forme exactement semblable , placées en droite ligne de chaque côté de cette belle maison , en font ressortir les élégantes proportions, la coupe hardie des combles, la légèreté du pavillon ! Et ces deux carrés de taillis, entourés de murailles blanches , au-dessous des deux bergeries , et cette agréable situation à micôte ; et cette pelouse qui des bâtiments s'étend jusqu'au ruisseau; et ce bois de chêne qui ombrage le haut du coteau , tout cela réuni ne fait-il pas de ce lieu un lieu charmant? Heureux le maître si , content de ses bocages , de son air pur, de sa vie saine et réglée , de sa bonne santé , il lit, le long des haies de ses vergers, ces périodiques annonces où sont publiées les grâces de la fortune , les faveurs brillantes du sort , sans sentir naître dans son cœur le désir d'envoyer ses jeunes enfants à
la ville , au risque de ne pas leur transmettre l'héritage de sa vie paisible.
En continuant à suivre la route de La Haye , on traverse un pays alternativement boisé et découvert. À droite et à gauche des châteaux; les uns antiques, les autres modernes. Plateau dépouillé ; vaste bassin de terres blanches : Ligueil.
Le bourg de Ligueil , peuplé d'environ quinze cents âmes, est bâti au centre de ce bassin. Il est formé d'une longue ligne de maisons dont les couvertures, les unes d'ardoise et les autres d'une brique très-rouge, forment, au milieu du vert des saules et des fleurs des prunelaies, un cordon également nouveau et agréable à l'œil. Je demandai au maire s'il n'y avait rien de remarquable dans sa commune. — « Rien , »
me répondit - il. Je l'en crus et je passai.
Au nord du territoire de Ligueil , on
commence à trouver le célèbre falun de Touraine, dont la couche forme à peu près un carré long de cinq à six lieues, large d'autant, borné à Test par Ligueil et les sources de l'Échandon , et à l'ouest par la grande route de Bordeaux à Tours.
Vers les sources de l'Échandon, près de Manthelan , où finissent les couches falunières , finissent aussi ces longues écharpes de bruyères qui viennent de l'ancien Berri , et s'étendent sur le plateau dominant d'un côté la rive gauche de l'Indre , et de l'autre toutes ces petites rivières qui vont se jeter dans la Creuse. L'hiver n'a pas laissé de traces; le printemps a fleuri toutes ces hautes plaines. Il n'y a pas trois mois que j'y passai ; tout le pays était couvert de neige; seulement, dans les expositions du midi , le soleil avait découvert de grandes plaques vertes de genêt. Toutes ces flaques d'eau étaient
glacées. Le froid avait renfermé les habitants dans leurs maisonnettes isolées au devant des portes desquelles on voyait ramassée une petite provision de gros bois. Le bon villageois venait vous montrer vite le chemin et regagnait sa chaumière encore plus vite.
Point de troupeaux dehors ; les aboiements des chiens ; les hurlements lointains des loups; les aquilons rasant sans obstacles les plaines glacées ; — maintenant tout est animé, tout respire, tout vit. Le pinson , l'alouette font entendre leurs chants joyeux. Les troènes ont reverdi; les ajoncs, les prunelliers cachent leurs épines sous des bouquets de fleurs d'or et d'argent ; les agneaux errent dans la pourpre des bruyères.
Mais où vont ces pasteurs tenant des brandons allumés dans leurs mains?
Les voilà qui mettent le feu à ces brillantes décorations du printemps. Voilà la flamme qui parcourt ces plaines fleu-
ries, que j'oserai appeler les platesbandes du jardin de la France. Combien de milliers de petits peuples ont le sort de deux antiques villes de l'Orient !
De combien de républiques d'insectes , de combien d'empires florissants le dernier jour est venu ! Sur les cendres de ces arbustes et de ces bruyères les premières pluies font bientôt poindre une herbe dorée qui croît en peu de temps à trois à quatre pouces de terre , et dont on engraisse les vaches, les bœufs et surtout les moutons.
Plusieurs parties de ces pays sont inhabitées. On en parcourt quelquefois une à deux lieues sans trouver de maison. D'autres fois vous voyez de belles vignes, des cultures variées, des châteaux à côté et même au milieu de ces bruyères, qui au nord s'avancent jusqu'à Manthelan.
Ce bourg est composé d'environ cent maisons , et ces cent maisons n'ont que
deux caves. Mais en revanche, sur tous les points du sol où Ton creuse, on trouve des puits dont les eaux sont si abondantes , qu'elles dégorgent en hiver jusque par-dessus les gardefous. Ce phénomène doit être attribué aux marnes et aux terres glaises du pays qui empêchent l'infiltration des eaux. N'allez pas à Manthelan par un temps de pluie, vous y enfonceriez dans les boues jusqu'au genou ; ni par un temps de gelée , vous courriez risque de vous y disloquer les pieds. Ces terres fortes et compactes environnent ce lieu qui n'est guère abordable qu'en été.
Les habitants portent des sabots dont le dessus est garni en dedans d'un morceau de peau d'agneau , afin d'empêcher que le coude-pied ne soit blessé. Il est difficile d'y porter une autre chaussure. Le curé, le contrôleur, le juge de paix , le notaire , même l'avocat-consultant du lieu sont en sabots.
Le curé, qui m'a paru un digne prêtre , est content de la paroisse; tant mieux. J'ai trouvé l'huissier bien vêtu , gai, jovial ; il est content aussi ; tant pis.
J'allai voir le juge de paix d'assez bonne heure, car ici tout le monde soupe à six heures et se couche à huit.
Il était dans une ferme voisine : on me dit qu'il était à la campagne. A Loches on dit de quelqu'un qui part pour Manthelan qu'il part pour la campagne. Jp crains bien qu'à Tours on ne dise d'une personne qui va à Loches qu'elle va à la campagne.
Le bourg de Manthelan se croit important , et il n'a pas tout à fait tort.
Savez -vous qu'il y a des menuisiers, des charpentiers , des serruriers , des taillandiers , des maçons , des bourreliers , des cordonniers , des tailleurs , des tourneurs, des bouchers; deux cabarets qui prennent le titre d'auberge et arborent des enseignes , du Grand
Cerf, du Grand Soleil? Il y a aussi deux chirurgiens et deux perruquiers :
passe ; je suis fâché d'y avoir trouvé un cafetier et un billardier. Ce bourg a l'air d'une nouvelle ville des États- Unis d'Amérique , non-seulement par cette réunion d'artisans, mais encore par son aspect. Les maisons y sont basses , mais fraîches et riantes et rangées sur deux lignes qui forment une rue large de quatre-vingts pieds. Le principal commerce y consiste en blé , en porcs et en bêtes à laine. Croiraiton que les mutations des propriétés y ont un mouvement si rapide qu'un habitant du lieu , pour m'en donner une idée , me disait que plusieurs de ses compatriotes n'avaient d'autre profession que de vendre des prés et des champs ; qu'ils en avaient , pour ainsi dire , des boutiques et des magasins.