‹ Promenades dans la TouraineChapitre 9 sur 14 · SEPTIÈME PROMENADE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME PROMENADE

De la chartreuse du Liget à Loches deux lieues. On en fait une et demie dans la forêt. Elle va toujours en s'élevant jusqu'à un petit hameau que vous

apercevez sur la gauche , bien que la plupart des maisons soient cachées dans la feuillée. C'est là qu'après avoir été enlevé dans sa maison par des brigands masqués, fut détenu, en Tan IX i , dans une petite cave voûtée , le sénateur Clément de Ris.

Parvenu sur la hauteur, vous quittez la forêt. C'est un autre air, une autre lumière , un autre horizon , un autre monde. Avec quel plaisir vous revoyez des champs, des prés, des cultures , des fermes ! Mais bientôt après vous retombez dans un chemin creux, où votre vue est bornée comme si vous parcouriez le fond d'une profonde tranchée. Vous continuez à descendre jusqu'au bas du vallon. Alors c'est un beau chemin bordé par de longs treillis de vigne, appelés dans le pays joëls; ensuite ce sont de belles

1 Le 23 septembre 1800. {Note de l'éditeur.)

plantations , ce sont de belles prairies , c'est le bourg de Beaiilieu , ensuite un beau pont, et Loches.

Beaulieu et Loches se touchent par trois ponts bâtis presque en ligne droite et l'un à la suite de l'autre sur la rivière de l'Indre , qui , un peu au - dessus de Loches , se divise en trois branches , forme deux charmantes îles , et , un peu au-dessous , va de nouveau se réunir en un seul canal.

Parce que les anciens cadastres ont fait de Loches et de Beaulieu deux communes différentes, les habitants ne se regardent ni comme de la même ville, ni même comme compatriotes.

Ils ont deux maires , deux secrétairesgreffiers , deux tambours. Ce n'est pas que Loches ne voulût être réuni à Beaulieu, mais Beaulieu ne le veut pas ; il tient à son existence municipale et à ne pas devenir un simple

faubourg de Loches. Il a d'ailleurs quelques autres petites raisons que je ne dirai pas, — parce que c'est le secret de la commune. Absolument Beaulieu se refuse à tout projet de réunion ; Loches n'y parviendra qu'en usant des moyens employés par Rome pour s'incorporer les petites villes latines. Ce serait vraiment grand dommage ; car Beaulieu , par sa belle et riante situation , mérite son nom. On y entre à travers des tonnelles de vigne.

Y est -on entré, on se trouve encore au milieu des treilles. Les maisons en sont toutes belles, toutes blanches, toutes en pierres de taille. A la vérité il n'y en a pas d'autre, et il n'est pas possible à un gueux de ne pas y être magnifiquement bâti. Outre un clocher entier, Beaulieu a un demi-clocher et une demi-église. La révolution a emporté la moitié du clocher, et une crue de la rivière avait emporté, plusieurs

années avant , la moitié de l'église. On jugea que la partie restante suffirait , et qu'il serait même fort heureux qu'elle fût remplie. La tour du clocher entier est carrée et très - haute. Elle est flanquée aux quatre angles d'une grosse colonne , ou plutôt de plusieurs grosses colonnes posées l'une sur l'autre et qui s'élèvent avec le clocher.

Pris dans son ensemble , ce monument est d'un grand effet. Bien que je ne sois pas admirateur outré de l'architecture gothique, cela ne m'empêche pas de penser qu'elle est par trop dédaignée de nos moutonniers architectes , qui ne savent jamais que copier et recopier les Grecs , et qui viennent tout récemment de faire l'entrée de l'Hôtel -Dieu de Paris comme celle de la Comédie italienne. En me voyant toujours poursuivi par ces péristyles et ces colonnades, je suis tenté de dire, comme Fontenelle de la mu-

sique française : Péristyle, que nie veux-tu ?

Beaulieu avait une abbaye de bénédictins à qui tous ces bâtiments appartenaient. La maison de ces bons pères donnait sur la place de Péglise ; elle est nouvellement bâtie et assez agréable. Un paisible voisin l'a achetée, s'y est trouvé assez bien logé pour lui , n'en a rien démoli , n'y a rien changé.

Beaulieu avait une fabrique de calmouk. Depuis vingt ans elle est presque entièrement tombée.

En allant de Beaulieu à Loches, à droite et à gauche des ponts, on voit de superbes prairies. Dans le printemps , c'est une vaste nappe de fleurs ; tout le reste de l'année, une petite plaine, d'un niveau parfait, tendue d'un tapis de gazon si doux, si frais, si uni, qu'il semble qu'on l'ait fait tondre aux ciseaux. C'est là que dans les belles soirées se rend le beau sexe

de la ville ou des deux villes; beau sans exagération, sans flatterie, et pour les plus difficiles. Les femmes de Loches ont la blancheur du teint des Flamandes, sans avoir leurs formes épaisses. C'est un air de douceur tel que la figure semble vous répondre du caractère. C'est la beauté embellie par la bonté. Par une belle soirée d'été voir toutes ces jeunes personnes se promener sur ces gazons en souliers de taffetas, au milieu de troupeaux qui pâturent, on dirait du parc de Saint- James.

Voulez -vous avoir une idée de la ville de Loches? Figurez -vous, sur la crête oblongue d'une montagne escarpée , bâtis sur une même ligne , un ancien château, une église avec ses quatre clochers et un vieux fort; et sur le bas de la montagne , la ville qui s'avance vers les prairies dont, par un joli collier de maisons rouges, elle

dessine agréablement une partie de l'enceinte. Le reste est entouré de beaux arbres, au delà desquels sont, sinon pour l'utilité de l'agriculture, du moins pour la variété de ce coup d'œil unique , des coteaux de terre blanche marbrée de vignes , de noyers et de fruitiers.

Qui a fondé Loches? Les habitants avouent qu'ils n'en savent rien; les antiquaires ne l'avouent pas, mais ils n'en savent pas davantage. Il m'a paru que la position des lieux pouvait indiquer la cause de la fondation d'une ville en cet endroit. Voici mes conjectures.

Un seigneur du pays , ou comte , ou vicomte, ou baron, nommé ou Geoffroy, ou Gui , ou Foulques , lança dans la forêt de Loches un chevreuil qui, poursuivi de très -près, passa l'Indre et alla se réfugier sur une montagne couronnée de rochers. Long-

temps la meute , les piqueurs , le baron essayèrent de gravir : ce fut en vain.

« Oh! oh! dit ce dernier, un che- « vreuil est ici imprenable ! que serace ce de mes hommes d'armes, si j'y « fais bâtir un château ! »

Un château ou un fort étaient dans ce temps -là même chose. Durant les guerres de la féodalité les habitants de la plate campagne , poursuivis aussi comme des chevreuils , vinrent se réfugier auprès du château. Ils y bâtirent des maisons ; ces maisons furent entourées d'une enceinte : voilà la ville.

Après l'extinction de la féodalité , d'autres maisons furent construites à la suite de la ville, mais ne furent point entourées d'un rempart, d'un mur : voilà les faubourgs. Ainsi , à la rigueur, c'est à un chevreuil que Loches doit sa fondation.

On m'objectera que les armes de cette ville sont trois poissons sur sable.

J'en- conviens , et pour cela je ne suis pas plus embarrassé. Je conjecture encore que ces trois poissons étaient dans le principe trois cornes de chevreuil , et que dans la suite , à cause des mauvaises plaisanteries des voisins et à la sollicitation des dames , les échevins réunis aux notables demandèrent le changement de leurs armes à la bonne reine Anne de Bretagne , du temps qu'elle habitait le château de Loches , ce qu'elle leur octroya en riant un peu sous cape.

Il faut être très -curieux d'antiques pour aller visiter à l'entrée de Loches, sur la gauche du grand chemin , une maison appelée Sansac, que François I er fit bâtir pour le marquis de Sansac, son favori. Un petit pigeonnier, portant le nom de pavillon , est posé sur un petit corps de logis dont les fenêtres et les cordons en pierre sont à la vérité sculptés. Dans une pièce

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du rez-de-chaussée , qui sert aujourd'hui d'office , on voit encore , sur le mur peint à la fresque , des griffons , des dragons, des armoiries et une devise macaronique : Ex Deo solo; mon honneur en vient. La situation de cette maison est charmante.

On a parcouru les jolis faubourgs de Loches , on a tourné le long de la vieille enceinte de la ville, on entre par une porte ombragée d'une citadelle. On croit trouver une de ces obscures et sales villes des siècles passés ; on voit des rues bien aérées , bien percées , riantes et bien bâties.

A gauche en entrant est un bâtiment gothique , carré , isolé et entouré de barreaux. Des figures de bois, représentant ici un boucher qui dépouille un mouton , plus loin un autre boucher qui assomme un bœuf, vous disent que c'est là une boucherie, quel était le costume des temps où ce monument a

été construit , à quel degré étaient les arts lorsqu'on portait ces costumes.

A droite l'hôtel de ville, et plus haut, en montant, la maison appelée la Chancellerie, l'un et l'autre chargés de sculptures , de devises et d'inscriptions.

Où est cette ancienne collégiale dont les chanoines étaient scandalisés d'avoir au milieu d'eux le tombeau de la douce maîtresse de Charles VII?

On ne se douterait pas que cette église, la seule paroisse de Loches, fût dans l'enceinte du château, et que tous les dimanches pour aller à la messe le peuple fût obligé de passer un pontlevis. C'est cependant la vérité.

Aisément les grands romans à reines, à princesses, à héros m'ennuient. Je suis aussi aisément lassé de toujours visiter, toujours décrire de vieux châteaux. Mais celui de Loches est si célèbre! le moyen de passer sans le voirl

Ce château a été bâti à deux reprises. La partie la plus moderne est de Louis XI , et forme avec l'ancienne un même corps de bâtiment. Celle-ci est à petites fenêtres grillées , à contreforts en tuyaux d'orgue, qui des fondations montent aux combles , à galeries étroites garnies de tourelles, de guérites de pierre. La partie construite par Louis XI est, au contraire, bien percée, à larges croisées , à frontons , à cordons sculptés, à consoles, à belles galeries, à plates-formes spacieuses.

L'une annonce un temps de guerres , de dangers, d'alarmes ; l'autre le temps d'un roi absolu, qui sentait que tout le monde le craignait et qu'il n'avait rien à craindre.

Gomme celui d'Amboise, ce château a été , dans son intérieur, taillé et retaillé. Il reste à peine quelquesunes de ces antiques cheminées où se chauffaient Agnès Sorel, Charles VII

et son fils , ce renard qui mangea à la fin les poules du duc de Bourgogne.

Réveille- toi, vieux Louis XI ! Le temps est passé où en France on avait besoin de la tête des rois comme tu avais besoin de celle de ton connétable. Cette révolution , dont peut-être tu es le plus ancien auteur, où tant de gens ont été animés de ton esprit et ont porté ta coiffure , elle est passée. Réveille- toi !

accours vers ton château de Loches.

Pâques-Dieu ! vois tes salles des gardes, tes salles de courtisans, tes salles de gala changées en salles d'audience , où un tribunal rend la justice au nom de l'empereur , non de cet empereur allemand , dont tu craignais l'alliance avec ton cousin le duc de Bourgogne , souverain des Pays - Bas , mais d'un empereur français dont l'épée a réuni tous les États de ton cousin et partie de ceux de tes ennemis à la France que tu as transmise à tes successeurs.

Bonne Anne de Bretagne , vous trouveriez votre petit oratoire de douze pieds en carré avec sa voûte en arête, ses murs de pierre sculptés en hermines, son petit autel en ogive, sa petite cheminée de deux pieds d'ouverture, tel qu'il était de votre temps.

11 y a seulement de plus quelques tablettes où le greffier, qui est aussi tel qu'étaient les greffiers de votre temps, tient ses petites provisions pour se désaltérer lorsque l'audience est trop longue. Vous reconnaîtriez plusieurs de vos appartements à vos cordelières que la hache ou le ciseau n'ont pas encore effacées sur les croisées et les manteaux des cheminées. Dans la partie du châtel qu'a fait bâtir le roi Charles, votre amant, belle Agnès, la chambre de la tour que vous habitiez est maintenant une chambre de discipline. N'y entrez pas seulette; vous y trouveriez enfermé un jeune

conscrit lisant un petit livre couvert de papier rose. Et qui sait si la tradition que vous avez occupé cette charnu bre ne le faisait pas autant rêver que les pages de son roman.

Les bâtiments attenant à la Tour d'Agnès Sorel servent de prison. Au moment où j'y passai elle était si pleine, si fétide, que je ne me sentis pas le courage de la parcourir. Dans l'ancienne cuisine basse du château, je remarquai une colonne en pierre, grêle , déliée et polie , qui , sur son chapiteau en grappes de raisin du travail le plus délicat, soutenait une immense poutre qui n'était pas assez longue pour cette immense cuisine.

A la suite de ces nouvelles prisons est un pavillon ou plutôt une espèce de donjon où , par de petits escaliers étroits coupés par plusieurs portes, l'on descend dans deux vastes cachots.

L'un servait de garde-meuble aux prU

sons du château. C'était là qu'étaient déposées les cages de fer de Louis XI , qui , par une inconcevable ineptie, ont été détruites dans les premiers temps de la révolution. Dans l'autre, qui est voûté à plein cintre et qui a trente pieds de long sur quinze de large et douze de haut , a été renfermé Ludovic Sforce, à qui Louis XII enleva le duché de Milan. Il charmait ses ennuis • en peignant les murs de sa prison. J'y ai vu , au-dessus d'une cheminée qui a été bouchée , la représentation d'un casque avec ses lambrequins. A droite et à gauche est écrit, en lettres de trois pouces : « Je suis enfermé dans cette « prison. Patience est ma devise. »

Autour de la voûte sont des arabesques, et sur le nu du mur des fleurs. Son nom de Sforce, qu'il avait écrit en lettres d'un pied et demi , se lit encore sur la clef de la voûte. Arraché du milieu de la belle Italie, ce prince,

dont Paul Jove et Guichardin louent les talents, les connaissances et les dons de Pesprit, mais qu'ils accusent du meurtre de son neveu afin d'usurper ses États , après avoir vu dix fois les rayons du soleil de l'été tomber, à travers les barreaux de sa fenêtre, dans cette lugubre carrière de pierres , y mourut dévoré de tristesse et de remords. Ce ne sont pas les seuls cachots de ce château qui est tout excavé , tout rempli de labyrinthes souterrains, bâtis en pierres d'un grain très-fin et d'une blancheur éclatante. On rapporte qu'un gouverneur, nommé Pontbriant, fit ouvrir dans une allée taillée dans le rocher une porte de fer dont les clefs étaient perdues depuis longtemps, et que, dans une chambre carrée , on trouva le corps d'un homme d'une stature extraordinaire , la tête appuyée sur ses deux mains, et à côté un coffret de linge blanc , mais qu'au premier con-

tact de l'air le géant, le coffret et le linge étaient tombés en poussière.

Il me tardait de voir cette fameuse église du château de Loches. Les chanoines demandèrent à Louis XI de faire enlever du milieu de leur chœur le tombeau d'Agnès Sorel. Il faut en convenir, c'était un objet peu édifiant que le tombeau de la maîtresse d'un roi placé dans le sanctuaire des prêtres.

Les chanoines durent faire cette demande ; mais, il faut en convenir aussi, Louis XI dut leur répondre comme il le fit. « Volontiers ; mais rendez les « legs qu'elle vous a faits. »

Cette église est remarquable par quatre clochers et par un portique couvert d'une plate-forme, mais l'intérieur en est petit et obscur. 11 est formé de quatre coupoles bâties sur la même ligne. Inutilement je cherchai au milieu du chœur le tombeau d'Agnès Sorel; à la place étaient de grands

pavés neufs. L'opposition de Louis XI avait été levée quelques années avant la révolution, et ce monument avait été transféré à un des côtés de la nef.

Peu de temps après il fut brisé par les violateurs des sépulcres. Les os d'Agnès Sorel et les tables de marbre qui les couvraient furent dispersés; chacun en prit, pour ainsi dire , sa part. Maintenant les débris du tombeau et les ossements de la belle Sorel se rassemblent à la voix du préfet. On rapporte à l'administration de Loches qui le crâne, qui les dents , qui une omoplate ; mais il est à craindre qu'il n'y ait de la tromperie , que la nouvelle Agnès Sorel ne soit composée d'ossements de différents sexes, de différentes générations, et même de différents siècles.

Parles fragments de son tombeau qu'on vient de faire rendre et qui sont déposés sur de la paille dans une remise du château , on peut juger que ce mauso-

lée figurait un long coffre de marbre noir sur lequel était couchée la statue d'Agnès Sorel. Sa tête reposait sur un coussin soutenu par des anges. A ses pieds étaient couchés deux agneaux , symboles de sa douceur, qui étaient, ainsi que la statue et les anges , de stuc de la plus grande blancheur. Agnès est vêtue du costume du temps, de la cape, du béguin ; son front et son cou sont entourés d'une rangée de boulettes de métal dorées, qu'on a enlevées presque en totalité. Sa figure, parfaitement conservée, est pleine , régulière, douce et gracieuse. Les historiens du temps assurent qu'elle était tout à fait ressemblante.

Je ne suis pas content de ces inscriptions en lettres d'or qui chargent les deux grandes faces du mausolée.

J'omets les deux inscriptions latines , voici l'inscription française :

Cl GIT NOBLE DAM OIS ELLE AGNES SEURELLE EN SON VIVANT DAME DE BKAUTE ROCHESSERIE, D'iSSOUDUN , DE VERNON -SUR-SEINE PITIEUSE ENVERS TOUTES GENS ET QUI LARGEMENT DONNAIT DE SES BIENS AUX ÉGLISES ET AUX PAUVRES TRÉPASSA LE 9* DE FÉVRIER 1449.

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