NEUVIÈME PROMENADE
Imbelles Turones. (De bello gallico , I er livre des Commentaires.) Je ne sais si ce sont là les Tourangeaux, qui formaient un des nombreux États des Gaules ; mais il me parait bien difficile que César , toujours entouré de ses cohortes , pût bien saisir le caractère des habitants d'un pays qu'il ne vit d'abord guère qu'après les avoir tués , et ensuite avec l'hypocrisie des vaincus. Tacite, voulant parler des Tourangeaux, a dit, sur la foi de César : Turones imbelles. Les régents ont trouvé le latin de César et de Tacite 1
i Nous avons transcrit scrupuleusement ce qu'a écri t Mon teil; maiailn'yarien de plus inexact que ses prétendues citations ; et les reproches qu'il adresse à César, à Tacite et aux régents de collège, ne sont mérités que par lui , qui a répété, sans prendre la peine de le vérifier, ce
trop beau pour contredire ces auteurs.
que beaucoup d'autres sans doute avaient eu le tort d'avancer avant lui, et ce que bien d'autres répéteront après.
César, qui ne parle pas des Turones dans le livre I er De bello gallico, mais qui parle d'eux dans son livre H, chap. 35, et dans son livre VII, chap. 4 et 75, dans aucun de ces trois passages, les seuls de ses Commentaires où les Turones soient nommés, n'accompagne leur nom d'aucune épithète , ne leur applique pas par conséquent celle d' imbelles, et ne fait peser sur leur énergie et leur courage aucun soupçon.
Tacite ne parle d'eux que deux fois seulement, livre III, chap. 41 et 46 de ses Annales. 11 ne peut, bien entendu, répéter ce que César n'a pas dit. 11 ne traite donc pas les Turonii, comme H les appelle, à' imbelles, mais au contraire de rebelles (chap. 46), et il les montre des premiers à se révolter : Erupere primi Andecavi et Turonii (chap. 41).
Nous pouvons donc dire avec Monteil, mais sans nous exposer, nous, a aucun reproche :
« Ainsi les peuples sont, comme les individus, « calomniés de livre en livre, de génération en « génération; ainsi, comme celle des indivi- « dus, leur réputation dépend souvent du ha- « sard. » Nous pourrions ajouter : Et d'une citation infidèle. {Note de l'éditeur.)
Le Tasse, qui n'avait jamais mis le pied en France 1 :
Non è gente robusta o faticosa.
La terra molle, e lieta, e dilettosa Simili a se gli abitator produce.
Impelo fan nelle battaglie prime ; Ma di leggier poi langue e si réprime.
Ainsi les peuples sont, comme les
i Voilà une assertion fort inexacte. Le Tasse vint en France à la suite du cardinal Louis d'Esté, envoyé par le pape Grégoire XIII à Charles IX, dans le but de lui signaler et d'arrêter les progrès menaçants du protestantisme. Le poète fut présenté au roi en janvier 1571. 11 fut fort bien accueilli à la cour par ce souverain et par la reine mère Catherine de Médicis. Rien n'indique , d'un autre côté , ni dans la longue lettre sur son voyage qu'il écrivit au comte Hercule de Contrari , et qui a été imprimée , ni dans ses biographies, ni dans le chapitre Le Tasse en France, faisant partie des Curiosités et Anecdotes italiennes, par M. Valéry, qu'il ait jamais visité notre province, oomme l'a supposé M. de Sourdeval dans son article sur Chenonceaux, dans La Touraine. (Note de l'éditeur.)
individus , calomniés de livre en livre , de génération en génération; ainsi, comme celle des individus, leur réputation dépend souvent du hasard. Environnés des belliqueuses cités des Cénomans , des Auréliens , des Armoriques et des Bituriges , n'en étant séparés par aucune barrière physique, les Turons ou Tourangeaux ne pouvaient point être des lâches. Quant aux Tourangeaux des siècles modernes, ceux qui traduisent ou font traduire César ont beau dire, je ne crois pas qu'ils soient moins courageux que les autres Français. Notre histoire est remplie de leurs faits d'armes , et actuellement s'est-on jamais plaint que , dans les lignes de nos armées , les bataillons d'Indre-et-Loire aient jamais fléchi. Mais les Tourangeaux facilement , et peut-être plus facilement que les autres hommes , déposent en magasin, avec leur uniforme et leur armure,
cette fringale et cet air turbulent et guerrier pour reprendre le ton et les formes ordinaires des autres hommes.
J'allais de Manthelan à Gormery, en suivant le cours de l'Échandon, petite rivière qui coule sur une longue plaine de pelouse en se jouant en zigzags et en festons du contour le plus gracieux. Je marchais dans une agréable rêverie.
Un villageois conduisant un âne me précédait depuis quelque temps. L'âne allait lentement; son maître était derrière et ne le pressait pas. Le Tourangeau ne presse ni ne frappe guère son âne, son bœuf ou son cheval. 11 va comme il peut, et le laisse aller comme il veut. J'ai fait plusieurs fois cette observation. Si elle est généralement vraie, le Tourangeau est bon.
Voulez-vous connaître le caractère des peuples? Il faut, ce me semble, l'étudier dans leurs rapports avec les animaux , dont ils ne craignent ni les
plaintes, iii la vengeance, ni les opinions; envers eux seuls ils se montrent sans déguisement.
Il faudrait peut-être aussi étudier le caractère d'un peuple dans ses rapports avec l'étranger. Je déjeunais un jour dans une auberge de village de Saint-Quentin près Loches. Il y avait un assez grand nombre de villageois, et , au milieu d'eux , un pauvre porteballe Auvergnat , spirituel comme tous les gens de son pays qui courent la France pour gagner leur vie. Il voulait vendre, il voulait persuader. Ses manières, en même temps ouvertes, aisées et vives , contrastaient avec l'air bon , doux et paisible de ces habitants de la Touraine qui l'entouraient. Jamais le blanc n'est plus blanc qu'à côté du noir; jamais l'Auvergnat ne m'avait paru plus Auvergnat, et le Tourangeau plus Tourangeau. L'Auvergnat, leste, enjoué , même un peu rusé , est comme
celui que Ton voudrait être ; le Tourangeau, constamment doux, comme celui avec qui Ton voudrait vivre.
Au reste qu'on ne s'y trompe pas :
le Tourangeau est bon , doux , simple parce qu'il veut l'être , parce qu'il peut l'être impunément , parce qu'il vit au milieu de gens qui lui ressemblent.
Mettez-le au milieu d'Auvergnats : il sera bientôt forcé à le devenir, il le deviendra bientôt. Mettez, au contraire, un Auvergnat parmi les Tourangeaux , il restera toujours Auvergnat. Pour gagner une médaille d'or du poids de trois kilogrammes, je pourrais bien soutenir une assertion proposée par l'Institut , telle que la perfectibilité de l'esprit humain ; mais , pour soutenir la perfectibilité du cœur humain, la médaille fût-elle deux fois plus pesante, je sens qu'il me serait impossible de rien dire.
J'ai remarqué aussi que le Touran*
geau ne perdait guère son ton doux par les premiers emportements auxquels on se livrait contre lui. — Autre remarque : dans les foires, dans les marchés, dans les transactions commerciales , je n'ai point vu cette cupidité , ces bruyantes protestations, ailleurs si communes ordinairement. Ici on se contente de dire, comme le veut l'Évangile : Cela est , ou cela n'est pas.
Je ne sais si les enfants sont ici généralement aussi soumis envers leurs parents, aussi respectueux envers les vieillards et les magistrats que dans l'ancien régime. Dans plusieurs communes j'ai entendu les pères dire que c'était la même chose , dans un plus grand nombre se plaindre. Bonnes gens, vous voulez que vos enfants vous honorent : rien n'est plus juste ; mais honorez vous-mêmes la religion et ses ministres, ceux-ci vous feront obéir et respecter de vos enfants. Pen-
dant la grand'messe ne remplissez pas les marchés couverts, les études des notaires; qu'en repassant je ne voie plus les vêpres chantées seulement par les prêtres , les femmes et les enfants , tandis qu'en dehors les hommes causent et devisent de leurs affaires. Les habitants de la Touraine ont été les premiers chrétiens des Gaules; j'ai parcouru d'autres provinces , et je puis leur assurer qu'il est probable qu'ils ne seront pas les derniers. Un attachement inébranlable à la foi de leurs pères était autrefois leur caractère distinctif , mais au physique comme au moral les traits les plus proéminents s'effacent au milieu de la corruption et de la dissolution.
Je voudrais bien que quelqu'un me dît si les femmes ont ici autant de religion que dans les temps passés ; je pourrais à mon tour lui apprendre si elles ont ou n'ont pas des mœurs. Je
me souviens de ce membre du Directoire qui faisait élever sa fille par une ancienne abbesse fort pieuse, afin, disait-il, qu'elle ne rut pas... comme celles qui n'ont pas de religion. Je passe le mot que le bon vieil homme ne passait pas. Quant aux apparences de la religion, les femmes de la Touraine, comme celles de tous les pays, s'en départiront difficilement : elles perdraient une de leurs grâces les plus touchantes.
Je doute s'il arrive jamais ici au sexe de se mettre en colère : son caractère est si doux ! Et sa voix 1 elle a un accent si affectueux qu'elle semble venir du cœur. — Je n'ai pas vu de ménage qui ne fut paisible. Je crois que les femmes sont généralement bien traitées.
Voilà quelques-uns des traits qu'on peut saisir en passant ; mais , pour pouvoir dessiner le portrait en pied du
Tourangeau d'aujourd'hui, il faudrait aller étudier le cultivateur dans les chaumières , les petites fermes et les grandes; aller étudier l'artisan dans son atelier et dans son ménage , dans ses jours de travail et ses jours de fête ; examiner de près la métamorphose de l'artisan et du paysan devenu monsieur et du monsieur devenu paysan; connaître en détail le sort et les mœurs des femmes dans les diverses classes ; avoir fréquenté les salons des grandes et des petites villes; avoir bien distingué ce que la révolution a opéré dans l'homme fait et dans le jeune homme; savoir dans quels rapports vivent les anciens seigneurs avec leurs anciens vassaux , de combien les uns ont descendu, de combien les autres ont monté, et quelle est maintenant entre eux la distance; pouvoir dire qui occupe les échelons autrefois remplis par le clergé, la noblesse et la magistrature; s'il
y a des échelons rompus , ou plutôt si les nouvelles combinaisons ont formé une nouvelle échelle.
Toujours rêvant, toujours suivant le cours de l'Échandon , toujours précédé du bon Tourangeau et de son âne, j'arrivai à Tauxigny.
Si vous avez jamais vu un pauvre petit village , tout composé de maisons extrêmement basses , vitrées moitié en verre et moitié en paille, moitié en papier et moitié en clayons , couvertes en partie de chaume , en partie d'ardoise plus belle et plus brillante que celle du Louvre , vous aurez une idée de Tauxigny, bâti sur la plaine qui borde le vallon de l'Échandon. On s'arrête avec intérêt devant sa petite église , dont la flèche élégante et légère s'élance dans les airs. Tauxigny n'est guère habité que par des sabotiers. Leur atelier, leur cuisine, leur ménage, tout est dans la même pièce. Entrez-y
en hiver , vous voyez ces pauvres gens maniant assez dextrement la tarière , chantant d'aussi bon cœur que s'ils faisaient plus de deux paires de sabots par jour, et que la paire se vendit plus de douze sous. Vous voyez appendus au mur leur bêche , leur houe et leur râteau qu'ils reprendront au printemps.
La jeune famille se réchauffe autour du foyer, où des copeaux légers et secs de l'atelier entretiennent un feu toujours clair et pétillant. Que j'aime ces arts des campagnes ! Ils entretiennent la santé dans la morte-saison , et certains même enrichissent plusieurs contrées de la France et de l'Europe. La terre est prise; elle est couverte de glace et de neige; pensez -vous que dans les climats durs de l'Allemagne le paysan soit renfermé chez lui à fumer sa pipe, à boire de la bière? Dans la Souabe il fabrique des peignes, des tabatières , des objets de quincaillerie ;
dans la Saxe , dans la Bavière , dans la Silésie, il ouvre ce beau linge qui, en diverses contrées , va orner les tables couvertes des venaisons de la Russie , du pouding de l'Angleterre, ou des fruits parfumés de l'Italie.
Au delà de Tauxigny, plaine de blé ; terres alternativement pierreuses et fortes.
Je regagne les bords de l'Êchandon.
Comme il est devenu large ! Il m'imposerait , si je n'avais vu sa source il n'y a pas deux heures. En moins de trois lieues il a acquis l'apparence d'une grande rivière. Il se perd alors dans l'Indre , un peu à l'est de Cormery.
Cormery, bourg situé sur l'Indre, n'est qu'une longue rue qui descend du côté de Tauxigny et remonte du côté de Montbazon. Au milieu , et près du pont, est l'ancienne abbaye de bénédictins fondée au vni e siècle.
L'église est rasée; le superbe bâtiment des religieux le sera ; le clocher restera debout , parce qu'il en coûterait trop pour l'abattre; le réfectoire, magnifique vaisseau , sera divisé en petites habitations : tel est l'arrêt du nouveau maître.
Cormery est peuplé d'environ six cents habitants.
Les curés venaient d'être placés depuis peu de mois dans leurs nouvelles paroisses. Je n'avais pas été content de l'érudition des maires sur les antiquités et les curiosités de leurs communes ; je voulus essayer de celle des maîtres d'école. Je demandai à parler à l'instituteur de Cormery ; il n'y en avait pas. Je dirais bien : « Remettez l'instruction primaire dans les campagnes dans les mêmes mains qui la faisaient autrefois florir; » mais d'autres mains m'arracheraient les yeux.
Et que craint -on de ces écoles de
vicaires de paroisse , où Ton apprenait tout au plus à lire , à écrire et à chanter au lutrin? Que craint-on ?
Il me tardait de revoir les belles rives de l'Indre. Que les peintres se fatiguent à chercher ces bruyantes cascades, ces rivières torrentueuses roulant à travers les angles et les pointes des rochers couverts d'écume; je leur préfère cette Indre si belle , si douce, si pure, dont les oiseaux ne quittent jamais les bords, dont les eaux s'étendent en larges nappes de cristal et semblent contenues dans le simple gazon de ses rives. J'avais pu m'éloigner ou me rapprocher de l'Échandon ; il m'est impossible de quitter le vallon enchanté de l'Indre depuis Cormery jusqu'à Montbazon. Les bords de la Loire sont trop bruyants , trop commerçants , trop habités , trop animés; ceux du Cher trop ombragés , trop tristes; ceux de la Vienne trop culti-
vés, trop riches. Ici l'Indre arrose une vallée telle que l'imagination des âmes tendres se plaît à la créer, telle que les yeux du voyageur n'en rencontrent guère. Ces prairies, où mes pieds reposent si mollement, peuvent - elles être plus belles ! Ce canal de cristal peut - il être plus limpide ! Ces coteaux , s'ils sont tapissés alternativement de bois et de vignes, n'est-ce pas pour le plaisir des yeux ! Et ces petits vallons qui amènent , au milieu des fleurs et des arbustes , leurs jolis ruisseaux, ne coupent-ils pas agréablement le rideau verdoyant qui est à ma gauche ! Et ces blanches maisons de campagne, placées sur ces terrasses, dans ces abris, dans ces niches de feuillage , comme elles embellissent le paysage et comme elles en sont embellies !
Montbazon ! Au travers des plantations de peupliers qui bordent les
il)
avenues de ce bourg , on aperçoit les ruines de son gothique château. Les yeux fixés sur les restes de l'antique berceau d'une race si guerrière et si illustre , on passe un beau pont sans presque y faire attention. Du haut de sa position escarpée qui domine les campagnes , ce château tout ruiné est encore menaçant ; il semble prescrire à la rivière de l'Indre de faire un demicercle à ses pieds. On gravit en biaisant le plateau où il est bâti; on ne trouve que les quatre murs d'un donjon, quelques restes de courtines et de demi -lunes, des parties de murailles s'élevant en hautes aiguilles qui défient l'avarice, le marteau et le temps.
Dans les fossés , dans les cours , sur les voûtes des souterrains est épandue une terre mêlée de débris qui nourrit des plants de muscat , de chasselas , ombragés d'abricotiers et de pêchers.
Heureux ces vieux ducs de Montbazon,
qui dorment sous les débris de leurs écussonsetde leurs mausolées, d'ignorer que, pour quelques centaines de francs, un pauvre vitrier a acheté leur fort et antique manoir. C'est bien le cas ici de dire avec le M. de Montbazon de M me de Sévigné : « Ce que c'est que de nous 1 ! » Les restes de ce château
i Hercule de Rohan, duc de Montbazon, né en 1507, mort le 16 octobre 1654, était cité pour ses naïvetés. Tallemant des Réaux,dans l'historiette qu'il lui a consacrée, et M me de Sévigné dans ses lettres, nous ont conservé le mot auquel Monteil fait ici allusion, et quelques autres. C'est en voyant un cheval mort qu'il s'exclamait :
« Ce que c'est que de nous! » Molière , dans l'École des Femmes, lui a fait deux emprunts : « Madame , disait le duc à la reine un jour qu'il était de service comme grand veneur, laissez mot aller retrouver ma femme , elle m'attend ; et dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est moi. » M me de Montbazon, qui était fort belle et fort courtisée, passait cependant pour ne jamais attendre son mari avec la moindre irapatience. 11 s'écriait en montrant ses enfants : « Dire que je les ai vus pas plus grands que cela ! » (Note de l'éditeur.)
allaient être rasés sans les clameurs des habitants du bourg qui ont arrêté ou suspendu les spéculations du vitrier. Ils ont , à mon avis , raison : cette vieille forteresse est , pour ainsi dire , renseigne du lieu. En la voyant, l'étranger prend une bonne idée de l'importance de Montbazon; il s'y arrête; un peu plus d'argent circule; le blé, le vin et les légumes se vendent un peu mieux. Du temps des anciennes guerres , le donjon de Montbazon communiquait par signaux avec celui de Loches ; la haute tour de Bournan leur servait d'intermédiaire.
SIMON, Maître Taillandier; — VERDURE, Maître Charron; — MARTIN, Maître Menuisier en bâtiments; NICOLAS, Maître Perruquier. Ces grandes enseignes sont nécessaires ici : la ville est si grande !
Mais le bon artisan , le barbier surtout veut, en revenant de Tours, lire son
nom en lettres d'un demi -pied. Bien que ce lieu soit situé sur la grande route de Bordeaux à Paris , on m'assure que la population y diminue. C'est qu'il se trouve trop près de Tours. S'il voulait devenir un petit entrepôt, il faudrait ou qu'il jetât cette ville dans la Loire, ou qu'il rétablît le régime féodal , et rebâtît son château sur l'ancien plan s'il voulait redevenir la capitale de cet ancien petit royaume de deux lieues de long.
Montbazon se ressent encore, sous un autre rapport, du voisinage d'une grande ville : il y a un café où sont des tables chargées des papiers- nouvelles, et toujours entourées d'un grand nombre d'oisifs. La fainéantise publique n'est pas un grand mal dans les villes ; mais dans les campagnes !
A cause de la proximité des friperies ou des tailleurs de Tours , il n'y a pas à Montbazon et dans les environs l'uni-
formité d'habillement que j'ai remarquée dans les autres campagnes de la Touraine. Il n'y a pas non plus cette uniformité de traits. . . Ici , comme dans les autres communes , j'ai examiné le peuple à l'issue des offices de l'église ; je n'y ai pas vu un aussi grand nombre de longs habits mélangés de gris et de bleu, à boutons de fil, à petit collet droit. Les femmes y ont une mise plus élégante ; on ne leur voit pas ces camisoles bleues ou bises dont la taille presque carrée est terminée en bas par une plissure massive et sans grâce.
Leur cornette a meilleure façon , et les deux plaques de mousseline n'en tombent pas lourdement sur les deux côtés de la figure. Jusqu'aux tabliers et aux bavettes dont la coupe est plus élégante, aux fichus dont les couleurs sont mieux assorties. Ici c'est le contraire des autres communes : peu de croix d'or et beaucoup de pendants
d'oreilles. Les jeunes gens ont ici d'ailleurs l'air plus éveillé, et les jeunes filles l'air moins embarrassé et moins timide. Les deux sexes sont peut-être d'un physique un peu moins robuste ; leur stature , leurs formes ne sont pas , comme dans les campagnes plus éloignées, aussi généralement fortes, épaisses et, pour ainsi dire, aussi hollandaises ; les deux sexes n'y annoncent pas , par l'ampleur, et, si je puis m'exprimer ainsi, la surabondance de leurs. formes, le pays plantureux qui les nourrit.
Au delà de Montbazon les vallons de l'Indre sont plus larges , plus riches , trop riches même. Partout des parcs clos de murailles, des maisons de campagne au lieu de fermes , des châteaux en si grand nombre qu'on ne prend plus la peine d'en demander le nom. Ce beau pays en est bien moins agréable , bien moins champêtre. C'est
le défaut général de cette belle Touraine ; elle n'a pas l'air assez agreste.
Sa réputation de beauté, son nom de Jardin de la France lui ont attiré tous les riches , qui sont venus avec leur or et leurs artistes. Adieu les maisons rustiques, les fermes riantes. Ils les ont achetées pour les transformer en châteaux, en palais. Adieu les attelages, les chariots, les claies, lés cabanes, les basses-cours , les ouailles.
Plus de laitières, plus de bergers; des laquais, des piqueurs, des chasses, des équipages, du beau monde. Au lieu des champs, des prés, des bois, des closeaux , des cultures , des moulins , ce sont des parterres , des pièces de gazon, des boulingrins, des futaies , des parcs. C'est l'image de cette Italie couverte de maisons de plaisance, de villœ, de horti, après les conquêtes des Romains, après leur dépravation , après leurs premiers em-
pereurs. Mais patience ; je me repose sur la révolution et sur les nouveaux acquéreurs. Un assez grand nombre de ces somptueuses propriétés appartiennent maintenant à de bons paysans qui ne trouvent beau que les granges , les étables, leurs aires, leurs potagers, leurs ruches. Déjà j'ai vu des serres changées en bergeries; des allées de marronniers en prunelaies , en noyerées ; des salles basses en étables ; et dans leurs grandes cheminées armoriées, où se rassemblaient les hauts seigneurs du pays , on voit placés des crèches, des râteliers et des mangeoires. C'est vraiment un coup d'œil assez piquant que celui de ces châteaux, surtout de châteaux modernes, habités par des fermiers avec leur famille, leurs garçons de charrue, leurs bestiaux , leurs volailles et tout leur attirail champêtre.
Parmi cette multiplicité de châteaux,
bâtis dans les vallons de PIndre , situés au delà de Montbazon, on voit dans une perspective délicieuse le beau château de La Roche; celui de Candé, bâti par le cardinal Briçonnet , ministre de Louis XI 1 , et, tout près de là, le moulin à poudre du Ripault. C'était, il y a peu de temps, un moulin à blé.
Ainsi cette usine est comme les soldatsagriculteurs de Prusse : tantôt elle nourrit les hommes, tantôt elle les tue.
Tout ce qui tient à la guerre maîtrise l'imagination , excite la curiosité.
On aurait tourné le feuillet de la description d'un art pacifique, on lira vo-
l Le cardinal Briçonnet fut ministre de Charles VIII, et non pas de Louis XI. Louis XII lui donna pour successeur dans la direction des affaires George d'Amboisc. Ce ne fut pas le cardinal Briçonnet qui fit construire le château de Candé, mais bien François Briçonnet, de la même famille, maire de Tours (1499-1500), conseiller du roi et receveur général des finances. (Note de V éditeur).
lontiers celle de la fabrication de la poudre à canon.
Les bâtiments de cette terrible fabrique n'ont rien de remarquable que leur agréable situation au milieu des bocages, des eaux et des rossignols.
Une vaste cour se présente. On vient d'y brûler du bois de bourdaine ; on en porte le charbon dans un vaste atelier où est déposé, dans de grands bassins de cuivre , du salpêtre raffiné par trois cristallisations successives et un lavage à l'eau froide , où est ordinairement du soufre qu'ordinairement on achète tout épuré. Le charbon , le soufre, le salpêtre, ce sont les trois éléments de la poudre. Us y entrent dans la proportion de soixante -seize pour cent de salpêtre, quatorze de charbon et dix de soufre , qui sont mélangés dans des auges de bois par le moyen de longs pilons qu'une roue hydraulique fait lever et baisser. Lors-
que la mixtion est parfaite et que la matière est en grumeaux, voilà des poudriers qui la transportent sur des tamis de peau percés de petits trous.
Un rouleau ou un petit disque de pierre est posé sur la poudre ; le tamis est agité; la matière est divisée et chassée par les trous qui , suivant qu'ils sont gros ou petits , forment de la poudre à gros ou à petits grains. La poudre est ensuite portée sur de longs étendoirs de drap , après quoi elle est jetée dans des tonneaux qui tournent très -lentement. Par un léger frottement les grains ont bientôt acquis le luisant; c'est la dernière opération. Voilà comment on fait cette poussière salpètrée qui faittant de veuves, tant d'orphelins.
Que de gens qui n'ont pas inventé la poudre et s'en servent très -bien !
Lorsqu'on a quitté les bords de l'Indre , les plus riantes campagnes vous laissent indifférent : à plus forte
raison iloit-on trouver monotone le pays ras, et cultivé en blé, qu'après avoir passé un grand taillis on parcourt du Ripault à Tours. Il était déjà nuit close quand j'arrivai sur les hauteurs qui dominent cette ville. A droite et à gauche du grand chemin on voyait briller à travers les vitres la lampe paisible du villageois ; le vaste bassin de la Loire était drapé de noir; de temps en temps , les nuages cessant de voiler le disque de la lune , la rivière se remplissait de flots d'argent liquide qui coulaient silencieusement au milieu de l'antique ville de Tours, les sommets de ses vieux édifices étaient éclairés par la douce teinte du clair de lune. Le son d'une cloche, échappée à l'incandescence révolutionnaire, le roulement des tambours des troupes qui s'y mêlait, semblaient être les voix réunies de la sainte cité de saint Remi et de la cité guerrière de Charles Vil.