ET SES ENVIRONS
Un jour un habitant de Tours me proposa d'aller prendre l'air : j'acceptai. Nous suivîmes quelques moments le rempart , et , quand nous fûmes près du pont , il me conduisit sur une plateforme carrée , gazonnée , plantée d'arbres, mais close de petites échoppes adossées à un appentis. Lorsque nous eûmes fait quelques tours : « Conduite sez-moi à la promonade publique , »
lui dis-je. — « Vous y êtes, » me répondit-il. Je leregardai, et je regardai autour de moi pour toute réplique. Le soir, me trouvant dans un cercle assez nombreux, je dis qu'en voyageant j'avais passé dans une ville dont les
bons habitants venaient de construire un préau et croyaient avoir une belle promenade. On rit; on ne voulut point me croire ; on prétendit que c'était un conte fait à plaisir.
Habitants de Tours, vous n'avez pas de place propre à y tenir une foire?
Voulez-vous que je vous en indique une magnifique? Eh bien! venez, suivezmoi. Allons au nord de votre ville. Sur le bord de la rivière est une vaste esplanade , plantée de grands et beaux arbres. Au lieu de casser, pour en faire des moellons, les colonnes couplées de vos trente à quarante antiques cloîtres, formez -en, sur cette esplanade, une enceinte demi -circulaire, dont les deux bouts appuieraient sur la rivière, qui serait la mobile corde de ce superbe arc. Dans les entre-colonnements vous placez des échoppes; après la foire la colonnade dégagée reprend sa légèreté. Maintenant je me
représente cette jolie foire au nord de laquelle passent les embarcations du vin , des fruits , des denrées d'Orléans et de la Touraine et celles des productions coloniales de Nantes. Sous ces gothiques chapiteaux d'où pendent sculptés des grappes , des fleurs , des rinceaux , je vois des étalages de rubans, de soieries, de quincaillerie, de gâteaux , de fruits que vous offrent de leur douce voix un essaim d'élégantes marchandes. Au commencement de la nuit cette colonnade s'allume; les marchands, les acheteurs, les promeneurs vont , viennent , se croisent en mille sens sous les arbres.
C'est un petit Vauxhall.
Tours a sans doute pris son nom du grand nombre de tours qui flanquaient ses murailles. Aujourd'hui c'est tout au plus s'il y en a une ou deux. Autrefois cette ville devait être très -forte ; elle avait pour fossés la Loire et leCher.
Je m'étonne que les ingénieurs anciens n'aient pas tiré plus de parti de cette position, qu'ils auraient pu rendre inexpugnable par des tranchées et des ouvrages que l'eau aurait remplis , mais qui depuis l'invention de la poudre ne serait plus tenable à cause du coteau de Marmoutier , d'où , en quelques heures, on pourrait brûler la ville.
A quoi lui serviraient, du reste, aujourd'hui, la force de sa position ou de ses remparts? N'est -elle pas assez défendue par les bastions de Luxembourg, de Lille, deDunkerque? Depuis la révolution la France a acquis tant d'unité , tant d'ensemble , s'est tellement fortifiée et aguerrie , qu'elle semble ne former maintenant qu'une place forte, et son peuple qu'une garnison.
Le grand marché de Tours est un long carré assez triste , sans portiques , sans abri ; mais c'est le marché de la
capitale de la Touraine; il est plein , il regorge dans les rues adjacentes. C'est ici que l'abondance semble avoir versé sa large corne. Ici les productions de cette fertile et libérale terre sont amoncelées en si grande profusion , que l'acheteur a peine à se mouvoir. De toutes les rues accourent les laborieux artisans. L'artisan a habillé, logé, meublé l'agriculteur ; à son tour l'agriculteur le nourrit.
Non loin du marché est une ancienne église ; elle est remplie de sacs de grains , de légumes , de fruits secs.
Je cherche des yeux un modeste autel , entouré d'une grille , où tous les ans un prêtre , au milieu d'un peuple nombreux , vienne remercier Celui qui fait germer le grain , et mûrit et colore les fruits.
Les Tourangeaux n'auraient-ils pas dû bâtir leur capitale de l'autre côté de la rivière , sur le penchant du coteau
de Marmoutier? Les rues, les édiiices élevés en amphithéâtre se seraient piltoresquement offerts à l'œil , se seraient tout entiers réfléchis dans l'eau. La nuit les lumières de la ville auraient brillanté de mille feux le large et paisible canal du fleuve. Outre que cette position est la plus belle , elle est aussi la plus saine. Les médecins seront de mon avis , ou plutôt ils n'en seront pas.
Tours est situé sur la rive gauche de la Loire. Il forme un carré long.
La magnifique rue qui traverse cette ville du nord au sud se prolonge jusque sur l'autre rive par un magnifique pont.
Là commence la tète du long faubourg de Saint-Symphorien , qui s'étend au levant vers Blois. Vus des hauteurs , la ville et le faubourg figurent une hache dont la ville , couverte d'ardoises reluisantes, est le fer, le pont la douille, et le faubourg , bâti de briques rouges, le manche.
Il semble que ce fer de hache (me passera- 1 -on cette manière de m'exprimer? ) ait coupé ce beau mail qui formait une enceinte de feuillage au midi de la ville , qui rafraîchissait les vents brûlants du sud , qui ombrageait une superbe promenade aujourd'hui nue et déserte. Le préfet vient de faire replanter ce mail. Mais, hélas! l'ombre de ces jeunes arbres n'est promise qu'à une autre génération.
On a dit que le commerce faisait le tour du monde ; en ce cas il a passé à Tours sans s'y arrêter longtemps. On sait les fabriques de soie établies par Louis XI ; on sait leurs beaux jours pendant lesquels Tours était la rivale de Gênes et de Lyon ; on sait ses vingt mille ouvriers , ses huit mille métiers, ses nombreux moulins à soie. Ces magnifiques manufactures, frappées par les édits de prohibition , par l'expansion des arts dans les royaumes du
Nord , surtout par les modes qui ont plusieurs branches de commerce dans leur dépendance , ont dépéri graduellement pendant deux siècles. A la révolution elles ont disparu. L'administration tente , par les moyens les plus habiles , de les rappeler à la vie. Ses efforts n'ont pas été sans succès. J'ai vu de nouvelles étoffes , sorties de ces nouvelles ou antiques fabriques , belles par leur tissu, belles par l'élégance de leur dessin , belles par l'éclat et la fraîcheur de leurs couleurs. Qui sait si, par un autre caprice, le commerce, ramené par la mode , ne redemandera pas à ces manufactures des gros de Tours , ne reviendra pas redonner le mouvement à ces milliers de métiers couverts dépoussière? Qui sait s'il ne prendra pas envie à nos filles de s'habiller, non comme nos mères , mais comme nos grand'mères ? Qui sait si ces nouveaux usages , par la main
cachée d'un sage gouvernement, ne pourraient pas proscrire ces mousselines et toutes ces étoffes transparentes? Je voudrais bien qu'on me contestât que les habits influent sur les mœurs du sexe , et que les femmes étaient meilleures du temps des satins et des velours que du temps des linons et des mousselines.
Il y a une manufacture de draps à Tours ; mais qu'est-ce en comparaison des anciennes manufactures qu'on ne trouve plus aujourd'hui que dans les anciens dictionnaires de commerce?
Plusieurs tanneries sont tombées; plusieurs autres vont tomber. Ainsi périssent une à une les branches d'industrie de la Touraine ; ainsi disparaissent les grands ateliers des arts. Mais ces éternelles et patrimoniales fabriques où la Providence daigne être en société de travaux avec l'homme , ces antiques manufactures de grain , de vin , de lé-
gumes et de fruit, ni la mode, ni la rivalité de ses voisins ne les lui enlèveront.
Les habitants de Tours sont aujourd'hui logés trois fois plus au large que leurs pères. Consultez les géographies, depuis Thevet, qui a écrit du temps de Henri IV, jusqu'à celles de nos jours , et vous verrez que la population de cette ville a diminué depuis soixante mille jusqu'à vingt -deux mille habitants.
C'estque Tours a successivement perdu la cour, le parlement de Paris, ses grands établissements religieux et civils, et ses fabriques. La population ne peut plus diminuer ; cette ville n'a plus rien à perdre 1 .
i Sans t tre tenté de croire que Montcil se soit livré à de bien longues recherches pour déterminer ce chiffre de 60,000 habitants, nous sommes néanmoins porté à l'adopter comme étant celui de la population de Tours, non-seulement, ainsi qu'il l'indique, à la fin dn xvi« siècle,
Tous les habitants de Tours savent qu'un des ports de leur ville s'appelle
alors que la cour et le parlement s'y trouvaient, mais quatre-vingts ans plus tard, quand l'industrie y était active et florissante. Hue de Miromesnil, intendant de la généralité de Tours, dans le Mémoire statistique qu'il dressa en 1697, comme le firent de leur côté tous ses collègues, par ordre du duc de Bourgogne, dit que vingt- cinq ans auparavant (IG72) il y avait à Tours plus de 00,000 communiants , et qu'il s'y trouvait encore environ 900 huguenots avant la révocation de i'édit de Nantes , et il ajoute : « Il en reste « environ 400 convertis; les autres sont passés « en Hollande ou en Angleterre ; Us étaient tom « marchands ou fabricants. » On comprend lo vide que dut entraîner dans la population ouvrière la suppression de cinq cents fabriques ou magasins; aussi le Mémoire ajoutc-t-il un fait qui se passait sous les yeux de l'intendant: « On « connaît sensiblement cette diminution des ha- « bitants par celle des loyers de maison, qui « sont réduits au tiers de leur ancien prix, et par « la ruine des maisons, dont on vend les maté- « riaux au lieu de les rétablir. » A coup sûr si cette cause, qui n'était pas la seule sans doute, et dont les malheurs de la guerre vinrent encore aggraver les effets , eût été le moins du monde contestable , si ces effets n'eussent pas été pa-
le port Feu - Hugon ; mais tous ne savent peut-être pas qu'il y avait autre-
tcnts, l'intendant de Miromesnil eût été fort mal reçu à les consigner dans un Mémoire destiné à la cour. Du reste , il faut le reconnaître , cette émigration de l'industrie et des protestants, que la révocation ne put qu'accroître considérablement, avait commencé plusieurs années auparavant, par suite des efforts de la ville de Lyon et de l'Angleterre. Jean Taschcreau, sieur de Baudry, maire de Tours , écrivait, de cette ville , le H juillet 1(581, a Colbert:
« Monseigneur,
« Dans labsence de M. de Nointel intendant de cette » prouince iay cm denoir vous donner adnis qu'il sort
• journellement de cette ville des familles entières do « la Religion P. R. qui descendent en bateau auec les ■ esqui pages semants a la manufacture des estofes de « soye pour passer en Angleterre ou ils sont attirés par
le nommé Houssaye fameux banqueroutier de cette « ville qui establit dans ce royaume estranger une fa- « brique considérable sur les ruisnes de celle de cette « ville. Il reste encore icy deux a trois cents ouuriers
• en soye de la mesme religion qui se mettent en estât « de sniure lexemple de ces premiers si le Roy na la « bonté de donner ses ordres pour preuenir nn mal qui « anra sans doute des suittes très faschenses pour la « manufacture de cette ville que Sa Majesté a iusques « icy honorée dune protection particulière. Jespere
fois la porte Hugon, et que certains auteurs ont prétendu que la dénomi-
« Monseigneur que tous ue uons refnserez pas la « Tostre dans cette occasion qne vous demande très • respectueusement Monseigneur vostre très bnmble . et très obéissant sénateur
» Db BiCDRV, Maire de Tours. ■
(Bibliothèque IMPÉRIALE, Département des manuimli, collection généalogique. }
Dans le très -curieux travail de M. le docteur Alex. Giroiidet , intitulé : Recherclies historiques et statistiques sur l'hygiène de la ville de Tours et sur le mouvement de sa population (Tours, 1853, in-8") , l'auteur, qui n'avait sous les yeux ni une copie fidèle du Mémoire de l'intendant de Miromesnil , ni l'État de la France du comte de Boulainvilliers, où il a été imprimé, en donne , page 90 , entre guillemets , comme textuel, uu passage plein d'inexactitudes, et dans lequel le chiffre de 80,000 habitants se trouve substitué au chiffre de 60,000, le seul mis en avant par l'intendant. De là une discussion soutenue avec la verve spirituelle de l'auteur et vraiment fort intéressante, à la fin de laquelle M. le docteur Giraudct demeure d'autant plus complètement vainqueur, qu'il se trouve en réalité n'avoir pas eu d'adversaire. (Note de l'éditeur.)
nation de huguenot avait été donnée aux protestants parce que, dans les commencements du calvinisme, ils s'assemblaient dans les quartiers voisins de cette porte; d'autres ont cru que le nom de huguenot avait été donné aux calvinistes parce qu'à la conjuration d'Amboise les protestants d'Allemagne, qui avaient été arrêtés, n'entendant pas le français, avaient été interrogés en latin , et qu'à cette première question qui leur fut faite : pourquoi ils étaient venus en France , ils avaient tous commencé leur réponse par ces mots latins : Hue nos venimus; d'où les courtisans de François II qui n'entendaient pas le latin , croyant qu'ils s'appelaient Hue nos, donnèrent ce nom aux protestants de France.
Il faut que je fasse encore un petit conte tiré de l'histoire du grave président de Thou. Le comte de Tours Hugon, qui avait donné son nom à
cette porte , fut un des plus méchants princes. Même après sa mort le peuple en avait peur, et croyait que le roi Hugon venait pendant la nuit, dans les rues, enlever ou maltraiter les hommes. Aujourd'hui nous ne sommes plus aussi crédules , et les rois ne nous font plus autant de peur.
Si je connaissais un homme , à l'humeur douce, aux goûts paisibles, qui cherchât une ville où la terre et le ciel fussent également beaux ; où les fruits, les grains , les vins , fussent également bons et abondants; où les habitants , véritables enfants de leur terre , fussent également doux , civils et modérés ; où tous les jours fussent également sereins, également calmes; où l'on ne connût aucune de ces agitations, aucun de ces mouvements que , dans les cités actives et populeuses , occasionnent les jeux et les chances du commerce et de la fortune ; où les nouvelles du jour ne
fussent guère que celles des gazettes; où chacun , content du sien , ne s'agite pas pour acquérir davantage ; où le repos de la nuit se prolonge bien avant dans le jour, je lui indiquerais Tours.
Outre un grand nombre de couvents et de monastères, Tours avait, je crois, cinq chapitres, dont deux comptant près de quatre cents aumusses. Il me semble que le caractère des habitants en est encore tout doux , tout bénin , tout débonnaire. Metz a dix mille hommes de garnison ordinaire ; les habitants de cette ville sont un peu fiers , querelleurs , ferrailleurs , ont les inclinations militaires. Les bons citoyens de Tours iraient mal sur la frontière ; les guerriers habitants de Metz seraient un peu turbulents dans l'intérieur. Les uns et les autres sont bien où ils sont.
Il était bien ancien ce célèbre chapitre de Saint-Martin de Tours : son origine va se perdre dans le vr ou v°
siècle ; — bien opulent : les libéralités des rois, la dévotion des grands et du peuple l'avaient enrichi pendant douze siècles; — bien puissant : il formait, pour ainsi dire, un petit État indépendant de la juridiction épiscopale, et il comptait pour ses feudataires un grand nombre de monastères; — bien illustre : depuis Hugues Capet les rois de France en étaient les abbés ; les princes, les archevêques, les chanoines honoraires bien nombreux. Il n'y a pas encore quinze ans que de bons ecclésiastiques se rassemblaient au son paisible et matinal de leurs cloches , quand, sous leurs gothiques voûtes, se fit entendre la terrible voix de cette révolution , cette voix qui avait dit aux rois de descendre du trône , et qui leur dit que le chapitre de Saint -Martin a fini. Ce fut à ces pauvres bénéficiers d'éteindre pour la dernière fois leurs cierges et de se retirer. Vinrent les
ventes des domaines nationaux; vinrent les enchères , vinrent les acquéreurs; vinrent les démolisseurs. En peu de jours cette vénérable et immense basilique est emportée par brouettées et s'évanouit. Sur ses anciens pavés on fait passer une nouvelle rue; bientôt les voitures roulent sur l'antique cendre des barons du pays , foulée aux pieds et détrempée par les immondices. Les antiquaires auraient, dans la suite, disputé sur remplacement de cette célèbre église, si le préfet , arrivé à temps pour en sauver quelque reste, ne se fût, en quelque sorte , jeté entre la grande tour bâtie par le fils de Pépin et le marteau des acquéreurs. Elle subsistera donc et portera , pendant une longue suite de siècles , le nom de celui qui Ta conservée K On y a placé l'horloge; il
i On a fait mieux ; on lui a laissé le nom de Tour Charlemagnc. (Noir de l'éditeur.)
semble que la voix du temps , sortant au travers des flancs de l'antique tour de Charlemagne , en soit plus auguste.
Je suppose que les temples du christianisme eussent été bâtis dans le genre de ceux des Grecs et des Romains; leurs autels sacrés en eussent été moins imposants et moins augustes. Les architectes des églises gothiques ont produit les plus grands effets. L'immensité de leurs vaisseaux vous saisit au premier pas. L'homme qui s'avance sous ces gigantesques arceaux , sous ces ogives si hautes et si hardies , se trouve si petit ! Il est plus disposé à s'humilier; il reconnaît qu'il est dans un temple.
La cathédrale de Saint - Gatien , bâtie par saint Martin 1 , ne sera pas belle
i Ceci manque tout à fait d'exactitude. Voir pour la construction première et pour les reconstructions successives de Saint-Gatien, toutes (Urangfîres a saint Martin, la Notice sur la cathédrale de Tours, par l'abbé Manceau,
pour nos architectes , qui ne peuvent sortir de leurs péristyles de Vitruve ; mais interrogez l'homme qui ne juge que d'après ses impressions. Oui, je l'affirme et qu'on en fasse l'expérience, le même peuple sera plus recueilli et plus religieux dans cette antique église que dans nos modernes temples à colonnades. La cathédrale de Tours est vaste et bâtie sur le plan et dans le genre des gothiques cathédrales de France. Les vitraux en sont variés par de belles peintures transparentes , dont on fait semblant aujourd'hui de ne pas avoir perdu , mais de dédaigner le secret. Les mausolées , les sculptures , les grillages , les écussons ont été enlevés; leur ancienne place paraît, et en cet endroit le mur est moins vieux.
Il faut déblayer les bas côtés, enlever
pages 4 et 5; Tours (s. d.). imp. de Marne.
(Note de l'éditeur. )
celte plate-forme de six pieds , élevée pendant l'athéisme de Tan II pour les farces de ce temps. L'autel ne doit pas être dominé par le peuple ; il doit être dans une position en même temps éminente et mystérieuse. D'un côté du haut du chœur est le dais de l'archevêque , de l'autre celui du préfet.
Autrefois c'était la puissance spirituelle qui venait se mêler à la puissance temporelle.
Le portail de la cathédrale est couronné par une immense rosace diaprée des plus vives couleurs. Aux deux côtés s'élèvent deux hautes tours chargées de sculptures et d'ornements. J'ai lu en dedans une multitude de noms gravés au couteau. Il y en a qui le sont depuis plus de trois siècles. J'y ai remarqué que l'écriture des hommes du peuple n'avait pas autant changé que celle des hommes de plume. Du sommet de ces tours la vue plonge sur la
ville. L'œii s'arrête avec plaisir sur ces flèches couvertes de petites lames d'ardoise qui les font ressembler à des poissons couverts d'une écaille brillante, qui se lèvent au-dessus des eaux.
Voulez -vous savoir quelle est en France la rue la plus belle, la plus fraîche , la plus riante? C'est la grande rue de Tours. Un étranger, traversant la ville par cette rue , prendrait la capitale de la Touraine pour une des plus magnifiques villes du monde; mais, s'il va dans les rues de droite ou de gauche , il ne tarde pas à être détrompé. La plupart des rues de Tours sont d'un aspect triste. Elles sont bordées de vieilles maisons , de pignons en torchis couverts d'ardoises. Plusieurs de ces antiques maisons ont des auvents soutenus par des cariatides de bois dont les proéminences ont été rasées par la hache de l'an II , quoique
ces figures n'eussent assurément rien de noble.
Place du Cirque , ainsi appelée : du Cirque. . . Ces embellissements sont dus au préfet , et cette place porterait son nom si j'avais voix au conseil de la commune. On ne voulait pas ces dénominations il y a quelques années.
On prétendait que de pareils témoignages de reconnaissance publique étaient inutiles , et que le seul amour du bien public suffisait pour porter le magistrat au bien général. Il pouvait y avoir quelque chose de vrai dans les petites démocraties grecques; mais dans un grand État c'est une ineptie dont j'ai toujours ri sous cape, quand je n'ai pu en rire autrement.
En France , le nombre des salons a augmenté depuis la révolution ; à Tours il a diminué. Voyez dans un ancien almanach les anciens établissements , et comptez.
Quelqu'un me dirait - il où est la sainte ampoule de Marmoutier? C'est une question maintenant un peu oiseuse. Je croyais , il y a quelques mois, qu'on la ferait chercher ; mais on vient de s'en passer.
On montre aux Visitandines le tombeau de deux enfants de France.
Leurs cendres ont été éparpillées. Ces mots ci-gît mentent depuis la révolution.
Ne m'a-t-on pas dit qu'à Tours les femmes de la bourgeoisie étaient moins belles que celles que , dans la familiarité de la conversation, on nomme grisettes? J'ai bien de la peine à le croire.
Du reste , il m'a été impossible d'en juger par moi-même dans les promenades publiques : toutes les femmes sont également bien mises. Ce luxe fait bien du mal , arrête bien des mariages. Je suis persuadé que les broderies et les dentelles ont tué depuis un
demi -siècle plus d'hommes que le plomb et le fer.
On dit que la magistrature de Tours est bien composée. Mais entend -on qu'elle est composée de gens probes, éclairés , ou de gens appartenant aux familles distinguées du pays ?
Le préfet de Tours est un ancien officier général. C'est une idée renouvelée des Grecs et des Latins d'appeler des militaires aux places des magistrats. Il faut en convenir : entre leurs mains les ressorts de l'administration ont plus de force. Mais j'avertis qu'il existe une prévention contre eux , et que, pour obtenir la confiance, il faut qu'ils soient plus instruits, plus versés dans les affaires , plus capables que les autres. Les gens de justice, d'église , de collège, viennent les tàter, et, s'ils ne les trouvent fermes sur la jurisprudence , les Écritures et les guerres de Thémistocle et de Bélisaire ,
si tous ces gens qui font les réputations ne trouvent à qui parler, ils parlent, eux. Il n'est pas permis à un ancien militaire d'être magistrat et d'être médiocre.
Que les bâtiments des établissements publics de Tours sont mesquins! L'hôtel de la préfecture est si petit, le collège si petit! Les tribunaux, la gendarmerie ne sont guère plus au large.
Quand j'entends dire : Il n'y a rien de plus beau que les environs de telle ville , je suis tenté de demander : Avezvous vu le vallon de Tours arrosé par deux grandes rivières, traversé par cinq grandes routes? Avez-vous vu et ses guérets, et ses moissons, et ses vignobles, et ses vergers, et ses prairies , et ses châteaux , et ses villages , et ses clochers? Avez-vous jamais vu de tableau aussi varié , qui , dans un cadre de moins d'une lieue , renfermât des laboureurs, des vignerons, des
bergers , des bateaux , des mariniers , des carrossiers, des voyageurs? Ce superbe vallon si populeux , si bruyant , si animé, qu'une horde en armes le traversât, il serait ruiné, désert et silencieux durant plusieurs siècles.
En parcourant les bords de la Loire , je me suis aperçu que la rivière abandonnait toujours la plaine pour s'approcher des coteaux. Même observation sur les rives du Cher, de l'Indre.
Si cette observation est vraie partout ailleurs , ne peut-on pas en induire que l'écoulement des eaux des coteaux a creusé et déterminé le canal des rivières?
Les rives des cours d'eau de la Touraine sont malsaines et fiévreuses pendant les basses eaux. En allant de Cormery à Montbazon , j'ai été affecté d'une légère odeur de marée qu'exhalait la rivière de l'Indre. Je n'ai pas eu le courage de le dire en parlant des
pays qu'elle arrose. Lorsqu'on parcourt ses belles prairies , ses frais ombrages , le moyen de ne pas être enchanté ?
Lorsque du haut des plates-formes de la cathédrale de Tours, je vois autour de moi la terre parsemée au loin de châteaux , je me demande ce que sont devenus ces parasites errants qui autrefois, avec la mine et l'équipage du chevalier de la Manche, trouvaient largement leur subsistance à un coin de la table des seigneurs. Si quelqu'un d'eux est encore en vie , je soutiendrai qu'on ne meurt ni de peur, ni de faim.
Les carrossées de Gascons , qui vont a Paris si occupés de leurs projets et de leurs espérances , ignorent à coup sûr qu'un petit village qu'ils laissent sur la gauche, passé Sainte - Maure , est Sainte - Catherine , si célèbre par ses prunes , et qui devrait l'être davantage par son église, où Jeanne d'Arc tira du tombeau d'un soldat l'épée de
Charles - Martel , dont elle se servit pour chasser les Anglais, et que sans elle ou sans elles, au lieu d'apprendre le français , ils auraient été obligés d'apprendre l'anglais.
Les pauvres paysans de Saint-Martin -le -Beau ne savent pas non plus que dans leurs vignes et leurs vergers dorment plus de trois cent mille Sarrasins que ce même Charles-Martel y défit il y a plus de mille ans.
En allant à l'hôpital , on me montra une large et profonde fosse qui se prolongeait vers le Cher. On me dit qu'avant que M. Du Clusel fût intendant, c'était un canal navigable qui joignait le Cher à la Loire ; mais que, M" 10 Du Clusel ayant eu peur en passant en voiture à l'endroit où ce canal se jetait dans la Loire, M. l'intendant en avait fait combler l'embouchure et construire par-dessus une large chaussée , afin que sa femme n'eût plus peur.
L'hôpital général peut, à bon litre, porter ce nom : il reçoit les vieillards, les enfants trouvés et les malades ; il sert aussi d'hôpital militaire. L'immensité de ses bâtiments et de ses jardins , la bonne distribution , la bonne tenue , la bonne administration, font que l'étranger qui visite cet établissement n'ose guère blâmer cette réunion qu'a nécessitée l'économie des frais de régie.
En entrant, vous trouvez la pharmacie et les logements des chirurgiens et des ouvriers attachés à la maison. C'est ensuite la buanderie ; plus loin , des cours gazonnées qui ne meurtrissent pas les pieds nus et délicats des enfants.
Sous des ombrages les malades, les convalescents reprennent la vie et la santé. Au premier pas que vous faites dans les salles des malades , votre odorat vous rassure sur les craintes de la contagion; vous sentez les abondantes fumigations de l'acide muriatique
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oxygéné. Les belles découvertes de M. Guyton-Morveau , inconnues , négligées et inutiles en tant d'endroits , ne le sont pas à l'hôpital de Tours.
Je ne sais si j'ai trop bonne opinion des hommes , mais je suis tenté de croire qu'il vaudrait mieux n'ouvrir les hospices qu'aux seuls enfants trouvés. Il me semble qu'en laissant les vieillards et les malades à la merci de la sensibilité de leurs familles ou de leurs voisins , on provignerait partout la charité et la bienfaisance. Voyez les campagnes, où les hôpitaux n'existent pas. Je n'oublierai jamais l'appentis obscur adossé à l'église paroissiale d'une ville de province. Sous cet appentis , près d'antiques mausolées, gisait sur un lit de douleur un vieillard infirme; il n'avait guère que l'usage de ses mains. Eh bien , il était nourri , habillé, nettoyé par des enfants qui, en revenant de l'école , lui portaient ou
un peu de bouillon que leur avaient donné leurs parents , ou plus souvent une partie de leur déjeuner. Ils étaient groupés respectueusement autour de lui et également empressés à le servir.
En reconnaissance , le bon vieil homme levait vers le ciel ses yeux remplis de larmes, et lui demandait de verser ses bénédictions sur ses pieux et jeunes bienfaiteurs. Quels enfants ! Où profitaient-ils plus , ces enfants , ou à leur école ou sur le chemin? Cependant, si ce vieillard eût été nourri au pot-aufeu de l'hôpital , il y aurait dans la suite quelques hommes bons de moins sur la terre.
Il y a au couchant de Tours une île longue de dix lieues sur à peu près une demi de large. Elle est formée par les cours parallèles de la Loire et du Cher i . La terre en est excellente , et
• Monteil parle ici de l'ancien coure du Cher, de son ancien lit aujourd'hui cultivé, qui se
voit plusieurs fois Tannée changer sa magnifique décoration. Maintenant ce sont des bouquets d'açbres fleuris distribués avec goût sur le vert des prairies et des cultures; bientôt ce seront d'immenses planches de légumes , auxquelles succédera le brillant étalage des divers fruits de l'automne.
C'est à l'entrée de cette île qu'au milieu de jolis ruisseaux , de fllets d'eau et de riants bocages , Louis XI fit bâtir son château du Plessis- lès -Tours.
J'allai m'y promener un soir un Commines à la main. Je cherchai des yeux cette sombre forteresse que l'historien que je tenais me représentait entourée de fossés , de grilles , de barreaux , de broches de fer; où l'on n'entrait que par un guichet , où veillaient nuit et jour plus de quatre cents archers, et
prolongeait jusqu'à Bréhomont. Cette rivière se jette maintenant tout entière dans la Loire à Savonnières. {Note de l'éditeur.)
qui avaient ordre de tirer, après le coucher du /soleil , sur tout ce qui paraîtrait dans la campagne. Je ne vis là qu'une ferme riante , entourée de volailles et d'animaux domestiques. Le bâtiment de cette ferme est en brique rouge, cordonné en pierre blanche; c'est un des quatre côtés de l'ancien château , qui renfermait une cour carrée. Tout le reste a été démoli par l'acquéreur. Les bouches des cachots , presque entièrement pleines de décombres, servent de retraite aux canetons, aux poules et à leurs petits.
Les grilles ont été enlevées des fenêtres ; on a même rompu leurs traverses de pierre. Les anciennes cuisines sont des étables remplies de foin et de paille; à travers les meurtrières , les sarbacanes , s'échappent les bêlements des brebis, les mugissements des vaches.
Les grandes cheminées armoriées sont étrécies, entaillées ou masquées par
des boiseries. A un des angles du bâtiment reste une tour octogone; on y monte par un bel et large escalier à vis , terminé par un panache en pierre qui forme la réunion des arêtes de la voûte. Les murailles de cet escalier offrent en dedans plusieurs petites niches de saints. Vers le haut de la tour est un autre escalier , mais trèsétroit, qui mène à une chambre où la tradition veut que Louis XI soit mort.
Elle était remplie de pommes et de noix ; on y dressait un lit pour un fils de la maison.
A travers les décombres et la poudre des démolitions épandues sur les champs des environs, j'allai visiter la chapelle et la cellule que Louis XI avait fait bâtir pour saint François de Paule. Il n'en subsiste que quelques pans de muraille; un petit jardin planté de pruniers et d'abricotiers a pris leur place; il est arrosé par une fontaine
couronnée d'un petit et antique obélisque. A quelques pas est l'ancien couvent des Minimes , le premier que ce fameux ermite de la Calabre fonda en France. Ce couvent a été vendu comme le château , et comme le château il a changé de physionomie et pris un air champêtre. Au lieu de barreaux, de cloîtres, de campaniles, de croix de pierre , ce sont des murailles blanches , de larges portes , des colombiers, des basses-cours bruyantes , de jolies crémeries. Ce couvent me rappelle ses anciens maîtres , les novices et les frères que la révolution a défroqués.
Ils ont repris les gamaches , le chapeau , taillé leur tunique en veste , et aujourd'hui , gaillards villageois , les voilà qui mènent fièrement sur le poing leurs jeunes et fraîches commères.
Il est des points de la France, même assez éloignés de la capitale, où les
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beaux bâtiments sont très-multipliés ; la Touraine en est un. Sur les bords de la Loire ils sont peut-être même généralement un peu trop nombreux. Entre Tours et Luynes ils sont plus espacés , mais par cela ils font plus d'effet. Les propriétaires semblent s'être disputés de la magnificence de leurs maisons ou de leurs châteaux , comme leurs femmes de celle de leurs robes. Ici point de beau site sans un beau bâtiment , et point de beau bâtiment sans un beau site. Toutes ces maçonneries blanches, toutes ces grilles , ces terrasses , toutes ces allées, ces plantations, ces longues murailles des parcs décorent et varient les paysages. Qu'on ne dise pas ici que l'art ne saurait embellir la nature.