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TROISIÈME PROMENADE

Si, en sortant d'Amboise, vous prenez le chemin de Bléré, vous traverserez d'abord la vaste forêt d'Amboise.

Pendant près de deux heures votre vue se trouvera emprisonnée entre deux sombres remparts d'arbres; mais sur les hauteurs qui dominent les rives du Cher, la perspective s'offre à vous dans une étendue que votre œil a de la peine à atteindre. A vos pieds est un immense bassin de prairies. On descend un long ruban de grand chemin qui traverse en droite ligne le joli vil-

lage de La Croix , passe sur son pont du Cher, et va au delà dans Bléré, situé au pied d'un agréable coteau.

Ce bourg, aujourd'hui peuplé de 2,500 âmes, n'était pas la moitié aussi considérable lorsqu'il portait, dans les parchemins des xv° et xvi e siècles, le nom de ville. Mais les fortifications de l'intérieur de la France étant tombées après la cessation de la féodalité ou des troubles des calvinistes, les rues de Bléré se sont allongées dans la campagne, autrefois couverte de religion naires , de gens d'armes et de pillards.

Le commerce est entré dans ses anciennes courtines ruinées. Les vieilles maisons en ont été insensiblement démolies et rebâties, et de loin ce bourg offre, par la disposition de ses rues, une étoile blanche dont les pointes sont découpées par les plantations des peupliers, des noyers, ou les arbres du beau mail qui couronne Bléré. Son

antique église, qui, avant la révolution , renfermait des moines , les chapelains fondés par Louis XI et le clergé de la paroisse, son clocher grisâtre qui s'élève en aiguille de pierre, rajeunissent encore la face riante de ce joli bourg. Il y existe encore des parties de l'ancien château de Crépières, bâti par Diane de Poitiers. La muraille Jes jardins , construite en pierres de taille et flanquée de tourelles, est assez bien conservée. L'intérieur offre des pièces d'eau, un canal, des gazons, des charmilles ; mais ce n'est pas l'ouvrage de Diane , c'est celui d'un bon ecclésiastique à qui cette propriété était échue.

On y voit aussi les restes d'un autre château, qui avait appartenu à la maison d'Orléans; j'y remarquai une tour carrée de la structure la plus hardie.

Elle porte tout entière sur un encorbellement très-artistement taillé. Les portes et les volets sont sculptés en

arabesques, et avec les ornements du temps.

Au milieu du cimetière est une ancienne chapelle couverte en pierre. Si Ton regarde comme authentiques des dates tracées à la pointe du couteau, ce monument serait au moins du xvi e siècle ; le style de son architecture se rapporte d'ailleurs à ces tempslà. Suivant ce qui me fut dit, cette chapelle a été bâtie par les anciens seigneurs de Bléré , dont les cendres reposent dans ses caveaux pratiqués dans le pavé. Elle servit ensuite de temple aux protestants; enfin, il y a quelque temps qu'il y vivait une pauvre femme que la misère avait chassée du milieu des vivants. Son petit foyer est encore indiqué par deux grosses pierres et par la trace du feu. Ce devait être un spectacle bien effrayant pour ceux qui, pendant la nuit, passaient pour la première fois près de ces lieux m-

nèbres, que de voir, dans ce monument sépulcral rempli de fumée et de flammes, une femme qui, par son dénûment, ses rides et ses années, ressemblait moins à la matrone d'Éphèse qu'à l'impitoyable Mort.

Bléré fait un commerce assez considérable en vins rouges , en merrain et en boissellerie.

Amboise n'est pas aussi agréable- . ment situé que Bléré , et cependant le

séjour m'en plairait davantage. Les anciens bourgeois d'Amboise ont de la grâce à prendre les mœurs et les manières bonnes de gens de la campagne ; mais les campagnards de Bléré ne gagnent pas à vouloir imiter les gens de ville , à vouloir en prendre la vie et les goûts. Dans ce bourg où il n'y avait autrefois que des cabarets , où l'on ne connaissait que le jeu du mail , de la pierrette et des quilles, l'on voit des enseignes de cafetier, de limonadier

fraîchement peintes ; Ton vient d'y établir trois billards. Je ne répondrais pas qu'il n'y eût déjà des maisons de jeu , où le petit propriétaire hasardât sa moisson encore verte , son vin encore sur la souche. A peine y avait- il des barbiers ; il y a maintenant plusieurs perruquiers. Les tailleurs y font difficulté de travailler sur de la bure ou de grosses étoffes.

Par quels moyens arrêter aujourd'hui ce luxe qui depuis la révolution déborde dans les campagnes , où il dévore les capitaux de l'agriculture , détruit les fortunes et les mœurs? Je ne vois que les mères de famille et les jeunes filles. Il n'est pas difficile de s'apercevoir que les bourgs, les gros villages se dépravent de plus en plus :

bientôt dans les villages on ne pourra plus trouver de villageois. La subordination dans la famille s'affaiblit sensiblement; la voix du père n'est plus

aussi forte; les fils ne sont plus aussi soumis, les filles aussi timides. Les tètes blanches , le curé , les magistrats n'inspirent plus le même respect. La bonne conduite, la probité ne sont plus aussi considérées. L'agriculteur devient moins économe; il devient en même temps plus avide ; il frelate les boissons , les comestibles , prémature les fruits, apporte à la ville des épidémies, et devient fourbe en croyant n'être que rusé; aussi a-t-il oublié l'antique Bible. Ses enfants vaudront encore moins. Voyez un grand nombre de ces jeunes paysans , moitié vêtus de la friperie des villes et moitié d'habits rustiques , se donner un air de fatuité risible. Entendez-les mépriser leur honorable état, se moquer de la religion et de la bonhomie des parents, se vanter de leur libertinage et tenir les propos dévergondés des mauvais lieux. Il n'y aura plus

trace, je ne saurais trop le redire, dans peu de temps, des vieilles campagnes de la vieille France, et, si une nouvelle révolution avait lieu, je sais bien qu'on trouverait encore des pauvres , des ambitieux , des brouillons , des boutefeu ; mais je ne sais si Ton pourrait recruter ces braves lwtaillons d'agriculteurs, qui, comme les anciens paysans suisses, défirent à la première rencontre les bandes aguerries des Allemands.

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