QUATRIÈME PROMENADE
Tandis que les hommes changent à chaque siècle, qu'ils acquièrent ou perdent des vertus et des vices , qu'ils démolissent pour reconstruire, que leurs ouvrages sont sans cesse refaits ou retaillés par l'inconstance ou le caprice, ceux de la nature demeurent constamment les mêmes. Le bel am-
pliithéàtre de prairies arrosées par le Cher, commençant à Bléré , se terminant aux limites orientales du département, formé par deux coteaux plantés de vignes que tantôt couronnent et tantôt coupent des pommeraies, des prunekues, des vergers, des massifs de hêtres, de superbes aigrettes de hauts peupliers, est aussi frais, aussi verdoyant, aussi fleuri, aussi paré, que dans le temps que la reine Catherine de Médicis, sortant des pavillons de son château de Chenonceaux, y amenait sa cour; que lorsque, huit siècles auparavant , le bon Grégoire de Tours venait s'y promener avec son clergé.
Le terrain de ce long vallon, également beau, mais inégalement fertile, est un peu sablonneux et veiné de temps en temps d'excellente terre végétale ; aussi dans des communes l'arpent de vigne vaut-il trois mille livres, et dans d'autres seulement la moitié
ou le tiers. Les vignes y sont assez bien cultivées; mais peut-être conviendraitil en certains endroits d'en soutenir les terres par des murs de terrasse.
Plusieurs cultivateurs de ces cantons ne me paraissent guère soigneux; car tandis que certains héritages sont parfaitement clos de haies bien taillées , vous en voyez de contigus entièrement ouverts. Je n'ai pas remarqué une très -grande entente dans l'irrigation des prés. Le mûrier y était, il y a deux siècles , très en vogue ; aujourd'hui plusieurs particuliers n'en veulent plus et les arrachent. Les vignes paraissent maintenant absorber tous les soins et toutes les spéculations ; il est vrai que , depuis quelques années , le vin se soutient à un très-haut prix. La cave a acheté le champ et le pré ; de la cave sont sorties les maisons neuves et les dots. Les vins du Cher me paraissent cependant manquer, en géné-
ral, par la manipulation; les propriétaires vendangent et décuvent trop tôt; de là une verdeur dans leur vin qui frappe les étrangers , et dont personne du pays ne veut convenir.
Vers le centre du vallon s'élève un vaste château bâti sur la rivière du Cher, qui coule sous les salons, les offices et les cuisines. A Bléré on passe le Cher sur un pont , ici au travers de riches appartements étincelant d'or et de glaces. C'est une idée singulière et hardie que celle d'avoir jeté un vaste château sur un pont. On l'aperçoit à l'extrémité d'une longue allée, flanqué de tourelles qui montent légèrement le long des angles, couronnent les combles et ont un fort bon air. Les murs de ce château fraîchement recrépis lui donnent un air de fraîcheur, qui, à distance, vous fait encore douter s'il est antique ou nouvellement bâti.
Son plan figure à peu près une potence
dont la tète est appuyée sur le rivage , et dont la tige, entièrement jetée sur Feau, porte sur de larges arches d'un pont. Cette tète , qui forme un pavillon, a été bâtie par le financier Thomas Bohier, sur les fondations d'un ancien moulin. L'architecture , qui se rapporte au temps de François I er , offre , dans de grandes niches placées entre les croisées, des statues colossales de divinités. La façade est tournée du côté de l'avenue. Le comble est d'une belle coupe et d'une juste élévation. Les murs, les larmiers, les cheminées, les portes, les fenêtres sont tellement chargés de sculptures, les anciennes menuiseries, serrureries, annoncent une telle dépense, que je ne suis pas surpris que ce Thomas Bohier, trésorier de l'épargne, fût devenu trésorier infidèle, se soit ruiné et se soit fait pendre. Il semblait qu'il prévit son sort et ce que lui coûterait son bâti-
ment de Chenonceaux ; le long des corniches, sur les boiseries, en mille endroits, il avait fait répéter sa devise :
SU vient à point, il m'en souviendra. Ce fut Catherine de Médicis qui le fit venir à point 1 . On dit cependant que Diane de Poitiers, à qui Chenonceaux passa après la mort de Bohier, avait conçu l'idée de continuer le pavillon de celui - ci sur la largeur de la
t Monteil confond ici, en même temps, Thomas Bohier et Jacques de Beaune de Semblançay, qui fut pendu sans avoir été, comme on l'en accusa par calcul, un trésorier infidèle, et, encore , Catherine de Médicis et Louise de Savoie. Il confond aussi les époques. Bohier mourut en forveur, dans le Milanais , le 24 mars 1524 , alors que Catherine de Médicis avait à peine cinq ans. Le roi François I er , en 1 535 , sous prétexte de revendications ù exercer, s'arrangea bien de manière ù se faire abandonner gratuitement Chenonceaux par la famille Bohier. Celle-ci se trouva ainsi sans doute en partie dépouillée, mais personne, celte fois du moins, ne fut pendu. {Kntft de VêriHeur.)
rivière, et même qu'elle avait fait construire les piles du pont. Si cela est, la reine Médicis ne fit que la grande galerie qui porte sur ces piles et va du pavillon à l'autre côté de la rivière. Au-dessus de cette galerie , le fermier général Dupin pratiqua une longue suite de petits appartements. Il a fallu les trésors de plusieurs siècles pour finir ce magnifique château , auquel Catherine voulait faire donner la forme d'un vaisseau à l'ancre en travers de la rivière.
La belle entrée est par le pavillon.
On monte un large perron ; on entre dans le vestibule, qui offre des râteliers où sont appendues d'antiques armes , parmi lesquelles on remarque le fusil dit de François I er , qui a dix pieds de long , et qu'Alexandre le Grand n'aurait pas manqué de laisser dans les Indes. Suivent des enfilades de grandes salles, d'antiques appartements carre-
lés de briques fleurdelisées, décorés de plafonds peints de3 chiffres de Catherine , de Henri et de Diane 1 . Les tapisseries paraissent sorties des anciennes manufactures des Pays-Bas.
Les meubles , tels que les guéridons , les tables à sculptures, à consoles, à pieds dorés , les glaces à biseau , à couronnements, les toilettes à crépines, les fauteuils, les sofas en velours cramoisi, les lits brodés en bosse semblent avoir été à Pusage des antiques personnages représentés dans les tableaux. Les dames se présentent à vous avec leurs buses , leurs robes de velours, leurs draps d'or, leurs toiles d'argent, leurs plissures gommées, leurs colliers de perles, leurs coiffures à l'espagnole ; les hommes avec leurs
1 La. vindicative Médicis ne les aurait pas laissés subsister; je les crois d'un temps postérieur. {Soie de Monteil.)
brassards, leurs cuirasses, leurs moustaches, leurs pourpoints, leurs fraises, leurs hermines. En comparant ces anciens habillements qui, si Ton peut s'exprimer ainsi , jetaient un air de dignité et de fierté sur ceux qui en étaient revêtus, il vient naturellement une réflexion, c'est que, si la hiérarchie de la société commence à être ébranlée, la cause peut en être en partie à l'uniforme habillement de tous les états. Dans les villages, on distingue encore le magistrat de l'artisan ; dans les petites villes, c'est déjà difficile ; dans les grandes , c'est impossible. Je crois encore plus volontiers que les habits ont une influence directe sur la pudeur et la retenue du sexe. Comparez les temps des robes de velours , de broderies, de grosses étoffes de soie avec les temps des robes- chemises de linon, de mousseline, et voyez dans lesquels ont été les bonnes mœurs,
les bons ménages, les nombreuses familles
Je ne connais pas de lieu en France où un homme eût plus de moyens pour écrire l'histoire des arts de luxe, et de ce que certains appellent leurs progrès et d'autres leur décadence. On doit savoir gré aux maîtres successifs de ce lieu d'avoir eu le discernement de conserver ce riche et antique mobilier, unique en son genre , et qui annonce bien autrement la splendeur de la maison que tous les acajoux , les porcelaines, les cristaux et les papiers coloriés de nos riches modernes.
On ne manque pas de faire remarquer à ceux qui visitent ce château
i Les femmes du peuple ne portaient point de ces robes sans doute, mais elles avaient l'exemple des femmes des hautes classes. Du temps des Catherine de Médicis, des Henri II et Henri III, la cour était dissolue; il n'y avait alors que la cour de dissolue. (Note de Monteil.)
une vaste pièce appelée la chambre des Trois -Rois, parce que trois rois et trois reines y avaient couché la même nuit : Catherine ; Charles IX et son épouse ; le roi de Navarre , depuis Henri IV, avec la sienne ; et le roi de Pologne, depuis Henri III; et, tout en vous faisant ce vieux conte de château, on vous montre la place des cinq lits. On n'oublie pas non plus de vous faire voir l'appartement de veuvage de la princesse de Vaudemont, femme de Henri III. Les murs en sont parsemés de larmes de deux pouces de long; mais ces peintures sont modernes, ainsi que celles de la chambre de Diane de Poitiers, où sont représentés des arcs, des flèches, des croissants.
De toutes les vastes pièces de ce château , la plus vaste est la galerie :
elle occupe les deux tiers de la largeur du Cher. Le long des croisées règne de chaque côté un superbe balcon en
pierre donnant, sur la rivière. Au milieu de cette galerie , vous jouissez de la même perspective que si vous étiez sur un bateau. Vous voyez à droite et à gauche le beau canal du Cher bordé de hauts arbres , sur lesquels semble appuyée la voûte du ciel, dont l'azur se réfléchit dans les eaux. Cette perspective est moins piquante que celle qu'offre un boudoir qui fait partie des appartements bâtis par feu M. Dupin , sur cette galerie. Les murs de ce boudoir sont incrustés en dedans de quatre grandes glaces, et il semble voir couler, dans ce cabinet magique, entre leurs verdoyants rivages, quatre grandes rivières. Supposez l'heure de midi, où le soleil frappe sur la surface des eaux; voyez son brillant faisceau se briser en un million de diamants > qui semblent parer la beauté qui est venue y chercher le doux sommeil que procurent le chant des oiseaux, le parfum
des fleurs apportés par les vents, la fraîcheur, le murmure des eaux.
Dans les bâtiments de ce château se trouve une jolie chapelle bâtie en rond -point, éclairée par des vitraux coloriés, décorée de reliefs d'albâtre et d'un bel orgue doré. Il y a aussi un ancien petit couvent de capucines. La princesse de Vaudemont les y avait établies pour vaquer avec elles aux exercices de piété; et certes ce devait être un bien frappant contraste que la vie austère de ces pieuses vierges, que leurs prières nocturnes faites à la lueur d'une lampe , avec la cour dissolue de Henri III, avec les appartements inférieurs flamboyant de mille lumières , retentissant des danses , des orgies et de tous les plaisirs bruyants qui suivent un jeune roi. On montre encore l'oratoire , le réfectoire , dont les murs sont chargés de plusieurs passages latins écrits dans des rouleaux ou des car-
louches , les cellules , le chauflbir, la loge des tourières de ce cloître, pratiquée dans les combles , et où Ton ne peut encore aborder que par une espèce de fossé ou profonde entaille, sur laquelle s'abaisse un pont-levis.
Quand on vient de visiter cette chapelle, ces cellules, on croit mal entendre le conducteur, qui vous propose d'aller voir le théâtre. La vérité est cependant qu'il y en a un avec un parterre , des loges , des machines , des décorations.
Enfin , dans les bâtiments qui forment le pourtour de la grande cour d'entrée, se trouvent un cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique et un laboratoire de chimie, disposé par le célèbre Rouelle. Cette cour est entourée d'un bëàu parc, tracé par de larges fossés revêtus en pierres de taille et remplis des eaux du Cher.
De l'autre côté de l'eau est le par-
terre de Diane de Poitiers (cirque de Catherine l ). On a labouré l'intérieur, mais Penceinte est encore bien conservée , et marquée par des terrasses en pierres de taille. A l'extrémité de la galerie qui porte sur la rivière , et sur cette même rive , sont des promenades, des plantations de pêchers, d'amandiers et d'autres arbres fruitiers, des bocages, des futaies. Au milieu du vert tendre des feuilles nouvelles, sur ce doux gazon né depuis quelques jours, avec quel plaisir ne vient-on pas se délasser des sculptures, des broderies , des velours , de l'or et de toute l'antique magnificence du château !
Au milieu de ces bocages, de ces massifs de feuillages, est le monument sépulcral de M"" Dupin , taillé en larges
1 Montcil, au commencement de la promenade suivante, explique cette dénomination.
(Soie de l'éditeur.)
pierres blanches d'un grain très-fm. La forme en est belle , je trouve seulement à dire à la décoration. Je n'y voudrais pas la représentation d'une femme avec la gorge nue. C'est une inconvenance, c'est une faute de goût de l'artiste; il faut la faire disparaître , et je ne doute pas que les parents de feu M mc Dupin, aujourd'hui propriétaires de Chenonceaux , qui viennent de faire élever ce tombeau, ne s'y décident i.
Je tiens d'un habitant du pays , ami de M me Dupin, que, peu de temps avant
» Ce n'est pas que j'eusse voulu des squelettes, des os, des tètes de mort; mais j'aurais désiré un monument simple , sans bas - reliefs. Observons que depuis quelques années la mode de se faire enterrer dans les champs devient plus générale; ceux qui ne croient plus au paradis veulent dormir dans de belles campagnes. 0 dogme d'une vie future , qui enchantais autrefois tout l'univers, faut-il que tu aies trouvé des ennemis! faut -il que tes ennemis aient trouvé des sectateurs! [Soie de Menteil.)
sa mort, étant à se promener tous deux dans ces lieux , elle s'arrêta au pied d'un tertre qui est en face du château , et , après quelques moments de silence et de recueillement , elle se mit à dire avec un profond soupir : oc II me semble que je reposerais agréablement ici. » Elle s'arrêta comme oppressée par le terme de sa fin prochaine, n'osant prononcer ni le nom de mort , ni celui de tombeau. C'est à ce même endroit qu'elle a été enterrée.
M me Dupin aimait et cultivait les lettres. Je lui passe ce goût : elle était femme d'un fermier général ; elle eut assez d'esprit pour faire de jolis petits opuscules, elle en eut assez pour ne pas les faire imprimer. Sa société était des plus agréables. Le bon abbé de Saint- Pierre, milord Bolingbroke., Mably, l'abbé Pluquet, allaient passer des mois entiers à Chenonceaux. J.-J. Rousseau fut le précepteur de son fils
unique. Il a demeuré à Chenonceaux à deux reprises. Sa chambre est encore dans le même état que lorsqu'il l'occupait; c'est celle du n° 11. Pour les dévots aux saints modernes, je dirai qu'elle est petite, obscure, que l'ameublement en est d'une couleur triste. Je dirai que j'ai parlé à des personnes du pays âgées de soixante -dix ans, qui l'ont vu à Chenonceaux. Il était encore jeune ; il n'avait que trente à trente -cinq ans; ils se souviennent qu'il était fort timide, se promenait ordinairement seul , qu'il faisait souvent de la musique dans la grande galerie de la reine Médicis.
Une dame retirée dans les environs de Chenonceaux , et qui a longtemps vécu dans la maison de M mc Dupin , sa bienfaitrice , où elle a vu souvent Rousseau, m'a raconté les anecdotes suivantes :
ce M me Dupin, pour faire accepter des
dragées à Rousseau, qui les aimait beaucoup , mais qui n'aimait pas à les recevoir en don, prenait pour prétexte qu'elle était marraine. Elle lui en envoya dans une occasion trois fois dans la même semaine. Rousseau les refusa la dernière fois, disant qu'il n'était pas possible qu'elle fût aussi souvent marraine. Elle avait aussi accoutumé de lui envoyer des légumes; un jour Rousseau ne voulut pas les recevoir, et lui fit dire qu'il préférait se pourvoir chez la revendeuse.
« Ma tante ne vous voit plus depuis longtemps, » lui dit un jour un neveu de M n,e Dupin, qui le rencontra peu de temps avant sa retraite à Ermenonville. — « Je ne vais que chez mes amis, » lui répondit Rousseau.
Du temps qu'il allait chez M me Dupin , il y voyait l'abbé Mably et autres gens de lettres. Ou il disputait, ou il gardait un morne silence.
M** Dupin ne parlait guère de Rousseau; elle ne l'aimait pas. Je tiens d'une personne qui a longtemps vu M me Dupin , et qui a recueilli ses derniers soupirs, qu'elle avait chargé Rousseau de revoir les manuscrits de l'abbé de Saint -Pierre sur son projet de paix perpétuelle, mais qu'il avait si peu rempli ses vues à cet égard, qu'elle refusa d'en agréer la dédicace, ainsi que celle d'autres ouvrages J .
Je reviens au monument que les neveux de M me Dupin lui ont fait ériger.
Il est trop près du château , trop près du fracas des salons et de la belle compagnie. Il ne fera naître la mélancolie et les réflexions que lorsque ces charmilles seront devenues hautes et formeront un massif épais , masquant la grande allée qui va à la galerie ; que
* Rousseau dit dans ses Confessions qu'il en avait été chargé par le neveu de labbé, le eomte de Saint- Pierre. {Note de Monteil ,\
lorsque les jeunes arbres qu'on a planlés tout autour auront grandi , et que leurs cimes balanceront leurs ombres funèbres sur les larges pierres de ce monument, dont, je le répète , les ridicules bas -reliefs devraient disparaître.
Je le visitais avec la personne dont j'ai parlé, à qui M Me Dupin avait marqué l'endroit où elle désirait être inhumée, et qui, à cet égard, a été l'exécuteur de son testament oral. Voici l'espèce d'oraison funèbre qu'il fit, lorsque nous fûmes parvenus au pied de son tombeau :
« Dans ces allées , dans ce détour, « qui mènent à ce monument , je vois « M me Dupin , fraîche et jolie , avec sa « petite figure ronde , grasse , telle <t qu'elle est peinte dans les portraits « qui restent d'elle ; je la vois dans les « premiers mois de son mariage, à <c l'âge de dix - sept ou dix - huit ans ,
« courir, sauter dans ces allées, cour « Loi* à peine les gazons sous ses « pieds; — dans un âge plus mûr, « prendre une démarche plus grave ; «c — enfin la voilà à quatre- vingts ans, <* soutenue sur les bras de ses femmes, « vêtue des couleurs de la vieillesse , « se promenant seule dans les mêmes « allées, sous les mêmes arbres où « elle avait été jeune, où elle avait été « entourée, amusée, encensée, adorée.
« Ainsi, fanée par les longues journées a de l'été, meurt la rose sur la même « branche qu'elle avait parée de ses « douces et fraîches couleurs. »