CINQUIÈME PROMENADE
La belle vue que celle du coteau de Ghissé! Il domine le vallon de Chenonceaux. Un des prolongements de la forêt d'Amboise tombe comme une pointe de draperie sur ce coteau varié.
A Topposite est le coteau de Saint- George, dont les vignobles donnent de bons vins blancs. En allant vers Sublaines, vous vous élevez insensiblement avec ce dernier coteau. Vos regards plongent avec plaisir sur le vallon, sur les combles de Ghenonceaux, dont les pavillons d'ardoise, les aiguilles de plomb, les cheminées en briques rouges sculptées s'élancent au milieu des cimes rondes ou pyramidales de ces beaux arbres, qui semblent disputer de hauteur et d'antiquité avec le château , et forment pour l'œil et l'esprit un contraste agréable et piquant. La vue parcourt ces allées fraîches et tortueuses où Rousseau trouva les gracieuses musettes de son Devin du village K Vous distinguez
l On croit que c'est a Chennnceaux qu'il a composé une partie de cet opéra. (Note de Montai.)
l'allée de Sylvie qu'il a si tendrement chantée , et qui n'en a pas moins été rasée pendant sa vie *, tandis que, de l'autre côté du Cher, auprès du vieux donjon des anciens seigneurs de Chenonceaux, vous remarquez presque enfouie dans la terre l'enceinte du cirque où Catherine de Médicis se livrait aux superstitions et aux pratiques bizarres de l'astrologie judiciaire.
Vous ayez gagné le haut du coteau ; tout ce tablea,u a subitement disparu.
Devant vous s'ouvre une plaine monotone de champs sablonneux. Au milieu, les humbles villages de Francueil et du Temple ont de la peine à se faire apercevoir.
Point de haies divisoires dans ces cantons ; de larges tranchées. Pourquoi ces fossés dispendieux par l'es-
i II s'en plaint dans ses Confessions. {Sole de Montcil. )
pace qu'ils occupent et par le curage annuel qu'ils nécessitent? « C'est ici l'usage, » vous répondent les gens du pays; cependant tout près, à côté du château de La Pinsonnière , est la plus belle haie d'aubépine que j'aie encore vue.
En avançant, les terres deviennent fortes. Des pièces de blé, des bois, des taillis , des vignes , des plantations de fruitiers , ensuite une étendue à perte de vue de guérets : on arrive au village de Sublaines.
Qui n'aime les ouailles, les bêlements des troupeaux, les parcs, les bergers, leurs cabanes? On en rencontre enfin sur ces hautes plaines; mais les bestiaux n'y sont pas en grand nombre. Dans les vallons il n'y a pas non plus beaucoup d'ânes, de poulains.
Les terres donnent ordinairement six pour un. Gomme elles sont très -compactes, le travail en est pénible et
même peu agréable à voir. Dans les terrains légers, les bœufs labourent la tête haute ; les hommes ne font que diriger la charrue. Dans ces campagnes, au contraire, vous voyez les bœufs, quoique d'un assez grand corsage, s'efforcer; vous voyez les muscles de leur cou et de leurs jambes continuellement tendus; aussi l'agriculteur n'at-il guère le cœur de chanter : il est trop occupé à alléger la peine de ses pauvres compagnons de travail.
Il est à remarquer qu'en général la Touraine est assez silencieuse ; on n'y entend guère de chansons, ni dans les villes , ni dans les champs. Cependant ces signes de joie le sont jusqu'à un certain point de la prospérité publique.
Si j'étais ministre, avant d'établir un impôt, je voudrais savoir surtout si l'on entend beaucoup d'instruments champêtres, et, même dans les préambules de mes édits , je ne manquerais
pas de mentionner le rapport qui m'aurait été fait sur le plus ou moins grand débit de flûtes.
Dans ce département , outre que la vie des habitants des champs est triste, elle y est encore dure. Au petit point du jour, aux vignes , aux champs ; à neuf heures , une soupe faite avec du lard, et quelquefois graissée seulement avec de l'huile , et au travail ; à deux heures, du pain et un peu de boite (eau rougie ou passée sur le marc), et au travail ; le soir, une soupe , un petit morceau de lard ou les déchets de la laiterie , et un lit de feuilles sèches.
Dans les jours les plus longs on fait un quatrième repas. Le déjeuner du vigneron est un morceau de pain frotté avec une gousse d'ail. Cette manière de vivre n'est pas assurément douce ; telle qu'elle est , elle a cependant éprouvé une amélioration. Il y a quarante ans qu'il n'était pas rare de trouver, dans
certains cantons 1 , des vieillards qui n'avaient pas goûté de beurre ; l'huile de noix ou la graisse étaient les seuls assaisonnements de leurs légumes. La Touraine, pays délicieux! disaient les géographes. Oui , sans doute , pour le petit nombre de gros tenanciers qui la possédaient; mais pour les misérables paysans qui la cultivaient? Ici , comme dans toutes les belles provinces de France, il n'y avait que ces deux classes. Ici, comme dans ces provinces, il s'en est formé, depuis la révolution, une intermédiaire , c'est celle des ac • quéreurs de biens nationaux, à qui les districts ont coupé, par morceaux plus ou moins gros, les vastes dotations des monastères, et d'un grand nombre de cultivateurs devenus riches de la suppression des rentes, des dîmes, du paiement des impôts en papier, et du
« Notamment à Prcuilly. {Sole de Mmteil.)
haut prix des denrées. Les uns et les autres ont d'abord commencé par mieux se nourrir et mieux s'habiller; ils ont ensuite bâti , et le pays en est devenu plus riant. Plusieurs de ces bons cultivateurs semblent avoir hérité de la marmite et de l'embonpoint des anciens moines. Voyez-les se traiter alternativement ; les fêtes de leurs saints, ils ne les ajournent plus au dimanche. Ils laissent dire le pape et le nouvel almanach , et mangent et boivent comme le porte l'ancien calendrier. Il n'y a encore dans leurs habits qu'un luxe de couleurs voyantes, sur leurs tables qu'un luxe d'abondance ; ce sont encore des épiceries à poignée, des sauces de haut goût, beaucoup devin et quelques bouteilles de liqueur. Mais patience; leurs enfants vont revenir des pensions des villes, qui en rapporteront un autre air et d'autres manières. Bientôt ils s'ennuieront de ce
bonheur, iront vivre et se ruiner dans les cités , et il est facile de prévoir que dans un siècle les campagnes appartiendront de nouveau aux villes.
Dans tous les pays situés entre le Cher et l'Indre , depuis Chenonceaux jusqu'à Loches , il n'y a guère d'habitants qui soient passés à cette nouvelle classe intermédiaire ; presque tous se trouvent encore dans celle des pauvres gens. Je me souviens que le dernier jour de carnaval j'entrai chez un maire ; c'était, me dit-on, un des plus aisés de sa commune; eh bien, il n'avait pas de viande de boucherie dans son potau-feu. Ce jour-là, il comptait se régaler avec des morceaux de porc frais et des wsseroles, espèces de boules de farine , de beurre et d'oeufs , frites à la poêle. Je dirai un mot de ce maire : c'est un grand bel homme, qui porte lestement ses soixante- huit ans.
Il a distribué presque tous ses biens à
ses neuf garçons en les mariant , et s'est réservé que chacun d'eux annuellement lui paierait quinze francs, et lui fournirait neuf boisseaux de blé.
« Mais plusieurs font mal leurs affaires, et ne me donnent rien, » me dit en riant le bon père. Il ne m'a point paru manquer de jugement ni de tact ; malheureusement la crainte du fisc l'a rendu soupçonneux. Je voulais prendre avec lui des notions sur l'agriculture et le rapport des terres ; il me fit cent contes , que par politesse je lis semblant de croire. Mais par ce trait il ne faut pas juger du fond de son caractère. L'impôt est assis à sa porte , qui lui arrache en rentrant le prix de ses fatigues : il tâche de se défendre et de le repousser. Dans son village et dans tous ceux de ce pays, les maisons n'offrent que peu d'ustensiles, mais on est étonné de la propreté et de la belle tenue des meubles de menui-
série. Toutes ces bonnes gens vous abordent par le mot de citoyen, et, suivant qu'ils vous trouvent rude ou affable , en vous disant adieu , ils se servent de ce nom de citoyen ou de celui de Monsieur. Ils sont d'ailleurs doux, saluants, civils, empressés.
Peut-être ne croient -ils plus aussi fermement ni ix dogmes de la religion, mais ils croient aussi inébranlablement aux revenants et à la Reine blanche. Leur langage est moins corrompu que celui des paysans des environs de Paris. Voici les principales fautes que j'y ai remarquées : ils prononcent la diphthongue oi comme e, froid, fred, droit, dret; et dans les mots où se rencontrent les deux voyelles i et e, ils suppriment la première; bien , ben , rien , ren. Itou leur a été apporté, ainsi qu'aux provinces septentrionales , par les Anglais. Ce mot est demeuré aux villages , tandis que leur
autre mot redingote est passé dans les villes et les salons.
Au centre de ce pays est Sublaines, petit village entouré de noyerées.
Au delà les terres continuent à être fortes; elles sont étendues sur un lit de marne caustique, et, si la charrue enfonce trop , la terre végétale en est mélangée, brûlée , et ne donne que de mauvaises récoltes. En avançant, le pays devient nu et monotone; ni arbres , ni maisons. Sur la gauche du chemin de Saint -Quentin, au milieu de labours, se présentent deux mamelons de terre gazonnée; ce sont les dents de Sublaines. On devrait plutôt les appeler les bosses de Sublaines.
L'une de ces élévations peut avoir douze pieds de haut sur cent de circonférence; l'autre est un peu plus petite. Dans les environs il n'y a pas le moindre creux qui indique d'où la terre de ces buttes a été tirée. On pré-
tend que ce sont des tombeaux antiques, et il y a même des dissertations écrites pour soutenir cette tradition.
C'est avec la pioche et non avec la plume qu'il faudrait l'examiner.
Quelle monotonie de perspective, en se dirigeant vers Saint-Quentin ! Toujours cette immense plaine de champs!
Toujours deux seules couleurs : le vert de ces champs et l'azur des cieux !
Enfin , en approchant de Saint-Quentin , on trouve de jolis petits vallons boisés, des ruisseaux. On arrive au village de Saint-Quentin, situé sur le penchant d'une colline qui forme le côté gauche du vallon, arrosé par la petite rivière de l'Indroie. Ce village est plus grand que Sublaines , mais il n'est pas plus riche. Il n'y a qu'un seul cabaret et un seul marchand; encore n'ouvre-t-il sa boutique que les jours de dimanche. S'il faut l'en croire, il ne vend pas deux livres de tabac par
mois , et monsieur le curé en achète à lui seul autant que tout le reste de la paroisse.