SIXIÈME PROMENADE
Qui fait jamais ce qu'il veut faire?
Mon projet était d'aller directement à Loches. Je passai l'Indroie, à qui on fait l'honneur de le traverser dans un bac , depuis qu'il a renversé sa petite planche. La nappe de prairies qu'arrose cette petite rivière était si belle, si fraîche , qu'il me fut impossible d'en détacher mes pieds et mes yeux. Je remontai l'Indroie marchant sur les violettes , les primevères , les orchies.
A gauche je laissai Saint - Quentin , qui , à travers les taillis , descend tout éparpillé du haut du coteau. On remarque son vieux clocher couvert en pierre; à l'autre extrémité, son antique château avec son donjon sur-
monté d'un lanternin. Ce taillis, ce village , ce clocher, ce château ne font pas mal. Le coteau de ma droite était couronné par la brune colonnade des futaies de la forêt de Loches. Sur les hautes plaines de Sublaines, où Ton ne trouve que des blés, j'avais entendu l'alouette, le pinson, le rouge -gorge; maintenant j'étais souvent arrêté par les concerts des rossignols et des fauvettes, cachés dans des massifs de troëne et d'épine. Qu'ils sont riants ces bords de l'Indroiel Plus je remontais, plus le lit de cette petite rivière 8'étrécissait , mais plus les eaux en étaient pures et limpides. Au delà de ces arbres s'offre un gros bourg, c'est Montrésor.
Montrésor, Mons thesauri, est peuplé de 6 à 700 âmes. Son nom a été honorablement porté par Claude Bourdeille, comte de Montrésor, qui vivait au xvn e siècle. La situation de ce bourg ,
sur la gauche de l'Indroie, est assez agréable. Il s'y fabrique des étoffes recherchées dans les environs, et qui mériteraient de l'être au loin.
La forêt de Loches s'étend jusqu'auprès de Montrésor. C'est la plus belle forêt de France ; elle est toute couverte de hautes futaies. Les siècles, qui détruisent tout, ont pris soin de conserver cet échantillon de la vieille terre des Celtes. Lorsque les rois , dans les xiv e et xv e siècles , venaient habiter Loches, elle était toute bruyante de cors , de trompettes , des cris des veneurs, des jappements des chiens ; elle était toute remplie de gibier et de bêtes fauves, qui ont disparu depuis qu'il n'y a plus eu de chasseurs. Les échos, autrefois retentissant du son de l'airain, du cliquetis des lances, des explosions des arquebuses, ne répètent plus maintenant que le babil des pies ou des geais.
Celui qui entre dans une forêt sans être saisi de respect, sans éprouver une émotion religieuse, un détachement des passions vulgaires, surtout un désir de jouir seul , dans le recueillement, de la nouvelle situation de son âme, doit se juger. Qu'il laisse Pline, Tacite , Montesquieu , Young ; qu'il ne fasse pas semblant d'aimer les anciennes ruines, les sombres basiliques, l'ombre des antiques tours : il lui faut des boulingrins , des parterres , des jets d'eau , des opéras , de la littérature.
Antique forêt de Loches, j'incline ma tête devant ton auguste vétusté, devant ta majesté silencieuse. Je marcherai lentement sur tes vieilles mousses. Elles sont ombragées d'arbres qui ont été chargés des neiges du xiv c siècle , au pied desquels se sont reposés les Dunois, les Lahire, les Xaintrailles, et ce Charles VU , auquel
ils ont rendu le sceptre, et son iils Louis XI, qui le rendit si pesant. Antique forêt de Loches, révèle -moi ce que , après avoir flatté ce terrible roi , disaient de lui, dans tes réduits cachés, son connétable, ses officiers et ses courtisans bardés de fer. Ah ! révèlemoi plutôt les premières amours de la jeune Agnès. Ne regretta -t-elle pas son bavolet? les habits de grande dame ne lui pesèrent-ils jamais? ne sacrifia-t-elle pas les affections du cœur à l'ambition ? Dans tes labyrinthes fleuris , sous tes voûtes de verdure , l'imagination nous la peint entourée de plaisirs : n'y versa- t-elle jamais de pleurs?
Depuis longtemps je marche devant moi. Ces longues percées n'ont -elles donc point d'issue? Au milieu de ces hauts chênes , de ces antiques hêtres , il me semble que je suis perdu comme une fourmi au milieu de l'herbe des prés.
Voilà des femmes, des enfants qui ramassent des bûchettes que ces magnifiques arbres laissent tomber pour les pauvres. L'ànon au pied léger joue sur le gazon qu'il a cessé de brouter; il n'aperçoit pas le bât de sa mère ; il ne sait pas que le même sort l'attend , qu'il grandit pour la peine. Dans cet avenir le petit de la femme Ta déjà précédé. On ne lui permet pas comme à Fanon de prendre ses ébats : il travaille au milieu des ronces et des arbustes épineux.
Les gardes passent , avec leur vieille casaque bleue, marchant doucement, retenant leur haleine , l'oreille attentive, le cou tendu, la tête fixe, regardant à peine Fhomme bien vêtu, examinant l'infortuné couvert de haillons.
Ils s'arrêtent. La cognée ne retentit plus : ils continuent à marcher. La forêt devient moins sombre. Je distingue devant moi , dans le prolongement de
sa pente, les couvertures rondes de tourelles, des combles d'ardoise, de hauts tuyaux de cheminées. Enfin je descends dans un vallon enfoncé , formé par trois coteaux ras et cultivés en blé. Les hauteurs en sont bordées par les arbres de la forêt , dont les tiges élevées et droites forment une haute grille à barreaux autour de l'horizon.
C'est là qu'a été bâtie l'ancienne chartreuse du Liget , fondée par Louis XL L'enceinte en est flanquée de tourelles et présente un carré long.
Le portail , d'un style sévère , vous apprend quel est le lieu où vous allez entrer. Dans le tympan du fronton est un saint Bruno en relief. Il est couché sur le côté , tenant devant lui un livre ouvert où sont écrits les trois premiers mots de ce religieux et mélancolique verset :Inte, Domine.
On entre dans une petite avant-cour, après avoir passé un second portail,
flanqué de deux pavillons. A droite s'offre un mur de pierres de taille soutenu de distance en distance par des pilastres ; à gauche une belle terrasse entourée de deux côtés par des bâtiments isolés , où étaient les ateliers des fours, de la buanderie, des cuisines grasses.
Vous avancez , vous avez en face un assez beau bâtiment bien entretenu ; mais, regardez - vous à gauche? de grandes et caverneuses ruines se présentent tout d'un coup à vous. Plus loin vous entendez les coups du marteau qui détruit; vous entendez le bruit de lourdes pierres qui tombent au milieu des décombres sur d'autres décombres.
Une vieille église , dont on a enlevé la toiture et les vitraux , attire d'abord vos pas. En baissant la tète , vous parvenez à passer par le grand portail , vous marchez sur les démolitions , sur
les corniches, sur les colonnes, les frises , les chapiteaux , les anges , les croix , les saints , les autels , les bénitiers, sur un entassement confus de vieilles et de modernes sculptures.
L'intérieur du chœur venait d'être refait. Les plus habiles ciseaux de la France avaient été employés à le décorer. Un fragment de colonne porte encore : Ad œternam rei memoriam notum sit anno 4786...
De l'église vous allez au préau qui n'en est pas loin. Rien de plus beau et d'un effet plus agréable que ce bâtiment. Il était à peine terminé lorsque la révolution est venue. On n'avait pas achevé de le paver quand cette chartreuse a été vendue. Les ouvriers , qui venaient de le construire , l'ont démoli sans quitter le marteau de la main.
Deux côtés sont déjà rasés; on est après le troisième; bientôt le quatrième ne subsistera plus. Bientôt il
ne restera plus une pierre de ce superbe portique bâti dans le genre de celui du Palais-Royal , plus petit à la vérité, mais bien supérieur pour la correction et la pureté des formes , et l'effet de la teinte de ses pierres dont le blanc de lait ressort sur le grand carré de gazon qu'il renferme. L'ancien cimetière des pères chartreux était au milieu de ce carré. Ces bons religieux voyaient tous les jours la tombe où ils venaient de renfermer leur compagnon. Chacun d'eux pouvait marquer d'avance sa propre place.
Mais elles n'étaient pas pusillanimes comme les nôtres , ces âmes retrempées dans la ferveur d'une vive foi :
elles voyaient dans l'ouverture de la fosse la porte d'un meilleur monde et de l'immortalité.
Plus j'admirais ce magnifique cloître, plus sa démolition m'attristait.
Celui qui me conduisait, tout acqué-
reur qu'il était, partageait ou du moins semblait partager le pénible sentiment dont j'étais affecté. « Oui , c'était beau !
« c'est grand dommage , ne cessait-il « de me dire. Du reste, ajoutait-il , tous « les villages des environs se bâtissent « ou se réparent avec mon couvent. Je « ne vends pas cher : j'ai acheté à « bon marché. » Il se plaisait encore à me faire voir d'inutiles allées de charmilles changées en productifs berceaux de vignes, les étangs aussi poissonneux et aussi bien entretenus que du temps des chartreux. Enfin , avant de nous séparer, il me dit que l'église , les cellules et le cloître une fois démolis, il allait faire labourer et semer par-dessus pour qu'il n'y parût plus, et que tous les autres bâtiments devaient irrévocablement être conservés.
Je me retirai le cœur oppressé.
Je m'éloignais le dos tourné à la chartreuse du Liget , et cependant je
Pavais toujours devant les yeux ; je la voyais non toute couverte de ces pittoresques ruines que le temps opère lentement, et sur lesquelles il s'empresse d'étendre la verdure du lierre ou de planter les scions fleuris des plus jolis arbustes, mais toute délabrée, toute déchirée, vomissant par ses ouvertures difformes les sculptures, les plâtras et les gravois.
Là où s'élevait dans les airs cette ancienne tour qui épandait sur les forêts les sons d'un airain religieux, des décombres ! Là où brillait au milieu des nuits la lampe perpétuelle autour de laquelle venaient se ranger de pieux cénobites , des décombres !
Là où , dans des cloîtres silencieux , circulaient lentement , couverts de leurs habits blancs , ces hommes qui s'étaient retirés dans une terre de paix pour méditer sur l'éternité d'une nouvelle vie , des décombres ! Là où de
respectables vieillards, des hommes dans la vigueur de la force et de )a pensée, se laissant paisiblement enfermer tous les soirs comme des enfants , donnaient l'exemple d'une soumission jusqu'à eux inconnue , des décombres ! Là enfin où , inutiles par leur travail , mais utiles par la singularité et l'austérité de leur vie, des solitaires dont le monde se riait et qui se riaientavec plus juste raison du monde, rappelaient le souvenir de l'antique sainteté des premiers moines , des décombres! des décombres !!!
0 mouvement terrible ! ô bras de fer de la révolution ! Comme il a disloqué , dispersé ces masses de bâtiments ! Un village en a la charpente ; un autre les pierres ; un autre les ardoises ; celui - ci les parquets , les menuiseries; les plus éloignés les portes, les vitres, les ferrements. Les briques fleurdelisées du sanctuaire
carrellent maintenant les laiteries des chaumières.
N'aurait -on pu approprier à notre temps ces monuments des temps pieux? N'aurait -on pu en faire la retraite de vétérans à qui Ton aurait donné la garde de la forêt? Avec quel intérêt ne verrions-nous pas ces héros mutilés dans l'Asie, dans l'Égypte, Tltalie, la Germanie, se reposer à l'ombre de ces dômes antiques, et leurs nombreux enfants , habillés de leurs vieux uniformes , croissant pour la défense de l'État et pour aller reporter au champ de l'honneur les glorieux noms de leurs pères !