PREMIERS VOYAGES AÉRIENS
trer des toiles vides et flasques, qui s'affaissent sur leurs tètes et les embarrassent dans leurs plis.
Au nombre des speclateurs du jardin de la Muette était un homme déjà illustré par ses découvertes et son génie : l'immorlel Franklin^ — celui qui fit descendre du ciel le tonnerre. . . Et comme des amis qui Tentouraient, admirant le courage et l'habileté de nos voyageurs, s'écriaient : « C'est fort beau; mais à quoi cela peut-il servir? » — « C'est l'enfant qui vient de naître, » leur répondit Franklin. Il exprimait par là l'espoir que l'invention merveilleuse, inutile à ce moment comme le petit enfant, pourrait rendre des services, plus tard, quand elle aurait grandi.
La belle ascension de la Muette ayant si merveilleusement réussi, d'autres savants et grands personnages voulurent s'élever à leur tour dans les airs. Le premier fut l'ingénieux, l'infatigable Charles, l'auteur des ballons à hydrogène. Dès le lendemain de la première expérience il se met à construire un nouveau ballon, mais beaucoup plus grand que l'autre, et destiné à porter des hommes, — à le porter lui-même, tout d'abord. Celui-ci était magnifique et richement orné. Imaginez un beau globe de neuf mètres de diamètre, formé de bandes de soie cousues comme les côtes de cuir d'un ballon à jouer, et alternativement rouges et jaunes. Par-dessus cette enveloppe brillante, rendue imperméable au gaz par un vernis dont on l'avait imbibée, était jeté une sorte de grand filet de ficelle à larges mailles ; et à ce filet était suspendu, au moyen d'un certain nombre de cordelettes, ce qu'on appelait alors le clia)\ c'est-à-dire une sorte de caisse en osier, assez semblable en effet à la caisse d'une voiture découverte: ce char était peint en bleu, rehaussé d'or. Tout cela était fort brillant. Et, ce qur vaut mieux, c'était admirablement combiné. Au haut du ballon était disposée une soupape^ c'est-à-dire une sorte de petite porte que l'on pouvait ouvrir à volonté pour laisser échapper une quantité plus ou moins grande du gaz que contenait lé globe ; les voyageurs de-
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vaient emporter avec eux une certaine quantité de sacs de sable qu'ils pourraient vider en route. L'utilité de ces précautions vous sera expliquée plus loin en détail ; mais dès maintenant vous devinez qu'en laissant échapper une partie du gaz, on dégonfle le ballon, qui perd ainsi de sa force et tend à descendre; qu'en jetant du sable, on le décharge d'une partie de son fardeau, on l'allège, et par cela même on lui donne une tendance à monter. L'ingénieux Charles avait pensé à tout; pour arrêter, au moment de toucher terre, le ballon que le vent pourrait entraîner, il avait imaginé d'emporter une petite ancre au bout d'un long câble, semblable à celle dont on se servirait pour retenir une barque légère accrochée au rivage.
Le 1®' décembre, par une belle et claire journée, le ballon fut apporté, non plus cette fois en un château écarté, mais en plein Paris, dans le vaste jardin des Tuileries. Tout le jardin était rempli de spectateurs; les fenêtres, les balcons, les toits même étaient occupés, les quais, les ponts, les places voisines noirs de monde. 11 y avait là quatre cent mille âmes : la moitié de la population de Paris, alors. Le ballon avait été gonflé de gaz au moyen d'un appareil semblable à celui que nous avons décrit, mais plus grand, formé d'une trentaine de tonneaux; malgré un accident survenu pendant le gonflement, à midi tout était prêt. — Le canon tonnait par intervalles, annonçant chaque phase des manœuvres. Au moment du départ le professeur Charles s'approche de Joseph Montgolfier qui assistait aux préparatifs, et lui remettant entre les mains la corde* lette qui retenait captif un petit ballonneau tout gonflé, — c'était ce qu'on appelle un ballon d'essai : — « C'est à vous, monsieur, dit-il, qu'il appartient de nous montrer la route des airs. > Montgolfier lâche la ficelle; le petit ballon s'envole; tous les yeux le suivent : poussé par le vent, il prend sa route vers l'est, indiquant ainsi la direction que le grand ballon devait suivre également, et semblant montrer d'avance la route aux voyageurs.
Ils montent enfin dans le char: Charles, puis Robert, homme
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intelligent et actif qui avait aidé le savant dans ses travaux. On lâche les cordes qui retenaient le globe: le ballon s'élève doucement, majestueusement dans les airs, au milieu du silence anxieux et plein d'admiration de cette foule immense.
Dans une longue et intéressante relation le professeur Charles raconte les impressions, les incidents de son beau voyage. — Le ballon les enlève à une hauteur de six cents mètres environ ;ils flottentdansrair,emportéspartinvent modéré. Ils admirent les beaux paysages au-dessus desquels passe leur char aérien. Tantôt ils s'élèvent plus haut, tantôt ils se rapprochent de terre, et, glissant à portée de la voix, ils engagent la conversation avec les paysans ébahis, effrayés du prodige. Au bout d'une couple d'heures de cette charmante et tranquille promenade, sans un accident, sans une alarme, les deux heureux voyageurs se laissent descendre dans une belle prairie, au village de Nesle, à neuf lieues environ de Paris. Le char touche terre ; une foule rustique, naïvement enthousiaste, les entoure. Puis ce sont de nobles cavaliers qui arrivent au galop ; ils avaient suivi le ballon depuis Paris ! Les deux aéronautes sont comblés de prévenances. — Mais le voyage n'est pas encore fini. Robert descend du char, et le ballon, subitement allégé de tout son poids, s'envole une seconde fois, emportant l'autre voyageur. Cette fois le globe s'élève beaucoup plus haut, jusque vers 3000 mètres. Au moment où il quittait le sol pour la seconde fois, le soleil venait de disparaître à l'horizon; le ballon, s'élançantavec vitesse, se replongea dans ses rayons qui éclairaient encore les hauteurs de l'air. « A mon départ de la prairie, raconte Charles dans sa relation, le soleil était couché pour les habitants des vallons; bientôt il se leva pour moi seul et vint encore une fois dorer de ses rayons le globe et lis char. J'étais le seul éclairé dans l'horizon, et je voyais tout le reste de la nature plongé dans l'ombre. — Bientôt le soleil disparut lui-même, et feus le platsir de le voir se coucher deux fois dans le même jour. Je contemplai quelques instants le vague de l'air et les vapeurs ter-
restres qui s'élevaient du sein des vallées et des rivières. Les nuages semblaient sortir de terre ...»>— Puis il peint le ravissement inexprimable et l'extase contemplative que lui inspire un spectacle si beau, si nouveau pour des yeux humains. Enfin il redescend encore, et se pose heureusement à terre au milieu d'une vaste clairière, au bois de la Tour du Lay, ayant ajouté à son premier voyage une demi-heure de temps et une lieue de chemin.
Vous connaissez maintenant les deux moyens imaginés pour élever un ballon dans les airs : le feu, le gaz hydrogène; vous venez de lire la relation abrégée des deux premiers voyages aériens. Eh bien, faisons la comparaison, si vous le voulez bien. Voyons, ^i vous deviez vous-mêmes en réalité faire une petite promenade dans les nuages^ lequel des deux moyens choisiriezvous? Pour moi le choix est tout fait. Quelle différence ! L'énorme globe de MontgolBer — cela n'ôte rien au mérite du premier inventeur ! — est une machine grossière et incommode. Ce feu, qu'il faut emporter avec soi,'*est un danger continuel : un feu de paille sous un globe de toile et de papier ! Viendraitil à s'éteindre tout à fait, le ballon, vite refroidi, descendrait d'une chute de plus en plus rapide, et peut-être les aéronautes seraient brisés contre terre. Sans cesse occupés à porter au feu des bottes de paille, à les secouer de leurs fourches pour les faire brûler, les voyageurs ont à peine le temps de jeter un coup d'œil furtif au paysage. Allez donc faire des observations en de pareilles conditions !
Avec le ballon à gaz, au contraire, plus petit, plus maniable, point de risque d'incendie; les manœuvres pour la conduite du vaisseau aérien sont très simples, très précises : tirer une ficelle, vider en l'air un sac de sable... L'aéronaute est beaucoup plus maître de son ballon. Le savant et ingénieux Charles a tout inventé du même coup, le matériel au complet et l'art d'en fair^ usage; si bien qu'on n'y a presque rien ajouté après lui. — Le voyage de Pilâtre et de d'Arlandes est une expérience