‹ Promenades Dans Les NuagesChapitre 19 sur 43 · IMPRESSIONS DU D£PART · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DU D£PART

tes objets se rapetissent, ]a vue s'étend. Essayez par exemple . de vous représenter l'aspect d'une grande ville, d'une capitale telle que Paris ou Londres, se développant, s'étalant, immense, au-dessous de vous, lorsque le ballon arrive k trois ou quatre cents mètres de hauteur, surtout par uq beau temps, quand les édifices sont inondés d'une large et vive lumière. Peut-être avez-vous vu Paris du haut des tours de Notre-Dame ou de la lanterne du Panthéon; c'est fort beau déjà; mais qu'est-ce en

comparaison de la vue merveilleuse, unique, qu'on a de la nacelle ! — Les grandes rues, les grands boulevards qui s'aU longent en lignes droites ou brisées, les places, les avenues, et le fouillis indéchiffrable des petites rues et des nielles obscures; puis de grands enclos, des jardins qu'on ne soupçonnait pas, et, au milieu des pâtés de maisons, des touffes de fraîche ■verdure : tout cela forme un panorama, un spectacle très curieux qui se déroule aux yeux étonnés. Chacun le prend à sa laçon... Les uns admirent>s'estasient; les autres , aéronautes d'humeur gaie et malicieuse, trouvent à la chose mille c6tés

tenait, — ou les neuf dixièmes, peu importe, — les molécules qui restent, trouvant un large espace, vont prendre leurs aises. . . Elles vont s'écarter les unes des autres et s*arranger de manière à occuper encore toute l'étendue.

C'est ce qu'on exprime en disant que plus l'air est comprimé, plus il subit de pression, plus il est dense; c'est-à-dire plus ses molécules se rapprochent, plus il y a, en réalité, d'air dans un espace donné. Au contraire, plus la pression diminue, plus l'air se dilate, plus il devient rare; ce qui signifie que ses molécules s'écartent, en sorte que dans la même étendue il y a, par exemple, deux fois ou dix fois, ou cent fois moins d'air. Or à la surface du sol l'air est comprimé, pressé, foulé. Par quoi? Par le poids de la masse d'air qui est au-dessus. Mais à mesure que l'on s'élève dans l'atmosphère, la pression, il vous en souvient, diminue. En même temps donc l'air devient de plus en plus rare, de plus en plus léger.

La première conséquence de ceci, c'est un effet fort curieux. Vous en souvient-il? Quand le ballon a quitté la terre, nous avons remarqué qu'il n'était guère qu'à demi rempli de gaz, aux deux tiers tout au plus; les toiles du bas pendaient, flasques et vides. Et maintenant regardez : il est plein, il est rebondi 1 II a pris la forme d'une belle sphère bien arrondie, et toute l'enveloppe est tendue. Comment cela se fait-il? Évidemment la quantité de gaz n'a pas augmenté; mais ce qu'il y avait s'est dilaté pour tenir plus d'espace. Là-bas, à terre, le gaz sous l'enveloppe, comme l'air environnant, comme toute chose, était comprimé, serré par la pression de l'air; mais à mesure que nous montons, quand l'air devient plus rare autour de nous, parce que la pression diminue, le gaz du ballon, lui aussi, étant moina

pressé à Textérieur, se dilate ; il augmente de volume et distend son enveloppe.

c Nous ne montons plus, » dit Taéronaute. — Pourquoi cela? C'est qu'à la hauteur où nous sommes Tair n'a plus la force de nous soulever davantage. — Quand nous avons voulu calculer la force ascensionnelle, il vous en souvient, nous avons dit : c \di poussée qui tend à porter en haut notre aérostat est égale à la différence qu'il y a entre son poids à lui et le poids de la masse d'air qu'il déplace. » Or plus nous nous élevons, plus l'air qui nous entoure est rare, est léger; plus la poussée, qui tient au poids de l'air, diminue. Il vient un moment où la masse d'air déplacée par l'aérostat pèse juste autant que l'aérostat même avec toute sa charge ; et à partir de ce moment le ballon ne monte plus.

Pourtantnousaurions bien voulu nous élever encore. L'air trop léger refuse de nous porter plus haut... que faire? Nous rendre plus légers. Vous souvient-il de ces sacs de sable, de ce lest dont au départ on avait chargé la nacelle? — Ils sont là, dans le fond ; voici le moment de s'en servir. Et la manière de se servir du lest consiste à le jeter par-dessus le bord. L'aéronaute veut monter : il prend un des sacs de sable, il le délie; il en verse une certaine quantité dans l'espace. Nous voici allégés de cinq ou dix kilogrammes, ou davantage ; la force ascensionnelle est augmentée d'autant : donc nous devons monter. Et en effet le baromètre dit que nous montons.

En deux mots, pour monter, l'aéronaute a un moyen bien Mmple : jeter du lest. Mais il doit savoir le jeter quand il faut, au bon moment, avec mesure, avec parcimonie. Un bon aéronaute se reconnaît à ceci qu'il est avare de sable. C'est que, voyezvous, quand il aura tout jeté... il n'en aura plus à jeter. Or, vous disais-je, le lest est le trésor de l'aéronaute. Ce n'est pas assez ; ajoutons : c'est sa sécurité, c'est sa vie même. Avoir du lest, cela veut dire être maître de soi et des événements, pouvoir s'élever à son gré, prolonger à son gré son voyage; choisir le lieu du

ItO PROMENADES DANS LES NUAGES.

débarquement, modérer la desceale, remonter même s'il est nécessaire. N'avoir plus de lest, c'est être à la merci des éléments, comme un navire sans voiles ni gouvernail. Plus on veut monter haut, plus on veut aller loin, plus il faut charger de lest au départ, plus il faut le ménager en route. Voyez noire aéronaute, comme il verse avec lenteur le contenu du sac qu'il a délié ; le sable s'éparpille et forme comme une trainée nuageuse au-dessous de la nacelle. — Et maintenant vous ne me demandez pas pourquoi ce poids supplémentaire dont on chaîne l'aérostat est fait de sacs de sable, non pas, par exemple, de cailloux ; c'est tout simplement pour ne pas assommer ceux qui se trouveraient passer au-dessous!

Non-seulement pour monter, mais même pour se soutenir à la hauteur que l'on a atteinte il faut jeter du lest. En effet, malgré le vernis et toutes les précautions, le gaz fuit peu à peu, insensiblement, à travers l'enveloppe; en sorte qu'après avoir plané quelque temps à une certaine hauteur, le ballon commence naturellement^ redescendre. Il descendraitdeplusen plus rapidement vers la terre, si on ne l'allégeait de temps en temps. Quand on n'a plus de lest, s'il faut remonter, s'il faut à tout prix se soutenir dans les airs, que faire? Alors... alors, on jette tout ce qu'on a sous la main, toutes les choses qui pèsent : les moins précieuses d'abord; puis toul y passe, s'il le faut On jette les bouteilles de vin, les provisions. Il ne faut pas tes consommer ; ça ne ferait pas le même effet : si on a faim et soif, tant pis! On jette les couvertures, les lourds paletots; c'était pourtant bien utile, là-haut, où il fait si froid. Plus d'une fois de pauvres aéronautes sont arrivés à terre demi-nus. Quand le fameux Blanchard et son compagnon traversèrent la Manche, leur ballon baissait sans cesse et allait s'abîmer dans la mer; à graiiiTiteine ils purent atteindre le rivage de France, près de Caluis. (JiKind ils touchèrent terre, ils avaient jeté jusqu'à leurs bottes! — Mais figurez-vous la stupeur d'un simple promeneur de la terre recevant sur la tète, en pleine campagne, un pale-

toi, par exemple, ou bien encore, ce qui serait plus désagréable, une paire de bottes! — A ce propos, une amusante histoire.

Un jour un savant aéronaule, Gay-Lussac, s'était élevé en ballon jusqu'à l'énorme hauteur de 7000 mètres. 11 n'avait plus de lest; et pourtant il voulait mouler plus haut encore, pour certaines observations. Il regarde autour de lui de quoi il pourrait bien se débarrasser. Les provisions, tout d'abord, volent dans l'espace. Il ne voit plus rien ; mais... une idéel II se lève, et saisissant la chaise sur laquelle il était assis, il la précipite par-dessus le bord. Il la voit descendre en culbutant, puis il la perd de vue. Le ballon monte, de ce coup. — Or ce jour-là, « il était une bergère qui gardait ses moutons » dans la campagne, tranquillement assise près d'un buisson. Tout à coup elle entend dans l'air comme un bruit de sifflement; elle tourne la tète, elle voit tomber, s'enfoncer au beau milieu du feuillage, avec un fracas de branches rompues, un objet qu'elle n'a pas le temps de distinguer... Frayeur subite, stupeur... Mais rien ne bouge plus... elle s'enhardit, elle regarde. Et qu'aperçoit-elle? Qu'est-ce que cela? Une chaise I Une chaise qui tombe du ciel ! — Le ciel était clair ce jour-là; le ballon, planant à une hauteur immense, voilé de vapeurs légères, était absolument invisible. Je vous laisse à penser l'étonnement de la bergerette. Mais quelle rumeur au village quand se répand la prodigieuse histoire! c Merveille! Miracle! Une chaise tombée du ciel ! Elle vient du paradis sans doute. — Et d'où voulez-vous qu'elle vienne? > Pourtant on examine l'objet; on observe que c'est une simple chaise en bois blanc, grossière, tressée de paille commune. Est-ce que les célestes habitants sont assis sur des sièges si peu élégants? Les ouvriers de là-haut font-ils d'aussi rustique besogne? — Il y avait là de quoi bouleverser toutes les idées. Mais deux jours après, le journal arrivé de Paris racontait le voyage aérien du savant, avec tous ses incidents. Voilà le prodige évanoui ; la merveille est tombée au rang des choses les

plus naturelles. Comme on dut rire I — Mais ma réflexion à moi, la voici : si, au lieu de tomber sur le buisson, la chaise fût tombée, deux ou trois mètres plus loin, sur la bergère? — Faites attention, messieurs les aéronautes, quand vous déménagez vos meubles par la fenêtre !

Puisque nous avons parlé de la manœuvre qu'on fait pour monter, disons un mot de celle qu'on fait pour descendre. On ouvre la soupape : vous savez cela déjà. Mais rendons-nous bien compte de l'effet produit. Notre voyageur juge à propos de descendre un peu, ou seulement de modérer la montée trop rapide; la corde de la soupape est là, pendante, à la hauteur de la main. Il la saisit, il fait une pesée : le double volet de la soupape s'entr'ouvre; puis, lorsqu'il lâche la corde, elle se referme avec un claquement sec. Une certaine quantité de gaz a profité de ce court instant pour s'envoler par la fenêtre... Le poids du gaz ainsi échappé est peu de chose ; mais le volume de l'aérostat a diminué de tout l'espace que tenait ce gaz. La quantité d'air que l'aérostat déplace étant moindre, la poussée est moindre aussi ; le ballon cesse de monter ; ou bien, s'il était immobile, en équilibre^ il commence à descendre. Perdre du gaz, en un mot, équivaut à alourdir l'aérostat; comme jeter du lest, c'est l'alléger; maisl'aéronaute habile évite d'ouvrir la soupape quand ce n'est pas absolument nécessaire. Il sait qu'en laissant fuir son gaz il use la force qui le soutient dans les airs. Et c'est seulement lorsqu'il voudra descendre tout à fait pour prendre terre, qu'il donnera quelques bons coups de soupape.

Tout ceci bien compris, vous ne vous demanderez pas, j'espère, pourquoi « on ne peut pas aller en ballon dans la lune! » Puisque, à mesure qu'on s'élève, l'air devient de plus en plus rare, léger, que sa force de poussée diminue, défaille à mesure, évidemment il viendra toujours un moment où un ballon, si léger qu'il soit, cessera de monter, l'air n'ayant plus la force de le soulever davantage.

Et du même coup il vous est expliqué en quoi il est dilTScile

d'évaluer la hauteur exacte de l'atmosphère. Une substance qui va de plus en plus dilatée, rare, impalpable, qui va se fondant, s'évanouissant graduellement pour ainsi dire, comment dire où elle finit? Où peut être la limite entre le presque rien et le rien du <ou^^ On a calculé qu'à la hauteur d'une quinzaine de lieues, 60 000 mètres, — c'est déjà quelque chose, — l'air n'a plus j

que la dix-millième partie de la densité^ du poids qu'il a ici-bas près de lerre. Trouvez-vous que c'est insensible? que cela ne compte plus? Alors dites que l'atmosphère sensible finit là. Mais quoi? Voilà qu'en observant, par de beaux soirs d'été, la faible et transparente lueur du crépuscule, les savants ont imaginé un autre moyen de sonder l'épaisseur de l'atmosphère. Le crépuscule, c'est la lumière du soleil réfléchie par l'air dans les hauteurs de l'atmosphère, — comme elle est réfléchie par les nuajjes autour du soleil couchant. Par une méthode dont je ne puis vous donner une idée, on a calculé que cette lumière réfléchie retombait, pâle et vague sur nous, d'une hauteur de 200 ou 300 kilomètres. Puisque la lumière, à cette hauteur, se reflète vers la terre, il faut donc qu'il y ait là quelque chose qui la réfléchisse; l'air s'étend donc jusque-là, a-t-on dit. Par un autre moyen encore, on a trouvé 100 kilomètres de hauteur environ. Maiscomment, disais-je, fixer une limite à ce qui est insaisissable? — Enfin dans ces beaux phénomènes nocturnes qu'on appelle les aurores polaires^ lueurs électriques qui s'épanouissent dans les plus hautes régions, on a vu des jets de lumière briller à près de 800 kilomètres d'élévation. A celte dislance de la terre il y a donc encore quelque chose? — Quelque chose? Mais est-ce bien de l'air? Ne serait-ce pas plutôt quelque autre substance inconnue à nous, des milliers de fois plus légère que l'air? Voilà ce que nous ne savons pas. — Tout cela est encore bien loin de la lune, qui brille là-haut à 90000 lieues de nous!

PROMEHÀDES DANS LES IfUAGES. 8

Mais il y a une autre raison encore pour laquelle Thomme ne s'élèvera jamais au-dessus de la terre qu'à une certaine hauteur, petite même en proportion de la hauteur de l'atmosphère ; que même il n'atteindra jamais, vivant, la limite à laquelle l'air aurait encore la force de le porter. Et cette raison, c'est qu'à une certaine hauteur il n'y a plus assez d'air pour respirer. L'air est de toutes choses la plus essentielle à notre existence. Cette flamme intérieure, qui est la vie, brûle en s'alimentant d'air, comme un flambeau, disions-nous; comme un flambeau, faute d'air, elle s'éteint.

Vous avez entendu parler des malaises extrêmes, des souffrances qu'éprouvent les voyageurs qui gravissent de hautes montagnes. Leur respiration devient précipitée et haletante, leur pouls bat à coups rapides ; c'est une sorte de fièvre. Une langueur douloureuse les accable, leur gorge est desséchée, une soif ardente les tourmente; épuisés, ils se traînent plutôt qu'ils n'avancent, et il leur semble à chaque instant qu'ils vont s'évanouir.

a J'étais obligé de reprendre haleine tous les quinze pas, » raconte le savant voyageur de Saussure, qui, l'un des premiers, gravit la cime du Mont-Blanc; c il fallait m'asseoir; ce besoin de repos était absolument invincible. Si j'essayais de le surmonter, mes jambes me refusaient le service. Je sentais un commencement de défaillance et j'étais saisi par des éblouissements. » C'est, direz-vous,la fatigue de l'ascension, l'escalade des rochers escarpés, la marche pénible sur les glaces croulantes, dans les neiges où le pied enfonce ; c'est le froid extrême de ces hauteurs... — Oui, c'est tout cela; mais c'est bien plus encore la trop grande rareté de l'air qui ne sufllt plus à la respiration. Et la preuve, c'est quel'aéronaute qui s'élève, doucement porté dans sa voiture aérienne, sans nul travail, sans nulle fatigue, éprouve les mêmes efl'els. Jusque vers 2000 ou 3000 mètres, — plus ou

moins, suivant la vigueur et le tempérament de Taéronaute, — on ne ressent presque aucune impression. Seulement le pouls bat de plus en plus vite, et la respiration aussi devient plus rapide. A une hauteur plus grande, on commence à sentir une difficulté de respirer ; on éprouve des battements de cœur, des tintements d'oreilles, un trouble de la vue. S'il s'élance plus haut encore, jusque vers 6500 ou 7000 mètres, ou même davantage, l'aéronaute se sent prêt à défaillir. Nageant en plein au milieu de l'océan aérien, il étouffe faute d'air,.. Il a beau l'aspirera grandes gorgées, cet air trop rare ne remplit pas sa poitrine et ne rafraîchit pas son sang enfiévré; il manque à' oxygène. Qu'il s'obstine à monter davantage, ou seulement à planer trop longtemps à ces hauteurs, il peut mourir asphyxié.

Les anciens voyageurs aériens s'élevèrent peu au-dessus de 2000 ou 3000 mètres. Le premier, en 1803, un savant belge, Roberston, accompagné d'un ami, osa s'élancer jusqu'à la hauteur considérable de 7200 mètres.

c Nous subissions une oppression extrême, raconte-t-il; mon pouls était précipité, ma respiration essoufflée. Nos lèvres étaient enflées, nos yeux saignants, et nos veines gonflées se dessinaient en relief sur nos mains; mon sang se portait à la tête» J'étais dans un engourdissement inouï; nous pouvions à peine nous défendre d'un lourd sommeil qui nous envahissait malgré nous, et que nous redoutions comme la mort, i — C'eût été la mort, peut-être, en effet. L'année suivante Gay-Lussac, le savant et le hardi, — l'aéronaule à la chaise, dont je vous ai raconté l'amusante histoire, — seul dans sa nacelle, atteignait plus de 7000 mètres de hauteur; vigoureux et résistant, il n'éprouva pas de souffrances extrêmes : question de tempérament.

Mais il y a quelques années, en 1862, un savant anglais, M. Glaisher, dépassa de beaucoup cette hauteur déjà énorme. De tous les mortels, c'est celui qui est allé braver Jupiter tonnant de plus près... Aussi faillit-il n'en pas revenir. — Ils étaient deux dans la nacelle, le savant, et un habile aéronaute,.

M. Coxwell. Celui-ci conduisait le ballon, M. Glaislier observait. Sur une planchette placée en traversdelanacelleelservant de table, étaient disposés ses nombreux et fragiles instruments, puis un petit pupitre, un carnet pour écrire.

Ils montaient, par un beau Jour d'automne; sur leurs tètes le ciel était d'un bleu profond. Le baromètre baissait rapidement. Voici 7000 mètres ; la respiration du savant observateur était déjà très gênée ; son pouls battait comme en une lièvre

ardente, ses lèvres, ses mains étaient toutes bleues de froid. On jette du lest; le baromètre indique 8000 mètres, 8500... Â 8800 mètres, un engourdissement extrême saisit M. Glaisher. Il essaie de remuer le bras droit : impossible ; le bras gaucbe est également paralysé. Il cherche à lire une fois encore les degrés sur ses instruments ; un voile couvre ses yeux, sa tète fléchit et retombe sur le bord de ta nacelle... Il veut parler, il ne peut arriver à remuer la langue. « J'avais encore toute ma connaissance, dit-il, et mon esprit était aussi actif qu'à l'ordinaire. Je

EFFETS DE LA DiMINCTION DE PRESSION. 117

pensai que j'étais asphyxié, que je ne ferais plus (T expériences, et que la mort allait me saisir. i> Tout à coup il perd connaissance, — comme on s'endort. Ce sommeil pouvait être le sommeil étemel. Et pendant ce temps le ballon montait toujours; l'engourdissement fatal s'empare aussi de son compagnon. Ils allaient se perdre tous deux dans les hauteurs de l'air irrespirable; leur vie allait s'évanouir dans ces immensités paisibles, comme une flamme qui s'éteint... Pourtant le bi*ave aéronaute, après d'inutiles efforts, arrive à saisir la corde de la soupape. Il la tire — avec ses dents; ses mains n'avaient plus la force de tenir prise. Le gaz se répand à flots ; le terrible élan de la machine aérienne est dompté. Le ballon s'arrête; il commence à descendre; il tombe plutôt avec rapidité. Il était temps! — Ils arrivent dans des régions où l'air est moins rare... « Éveillez-vous, s'écrie l'aéronaute; essayez d'observer, essayez !... > — c Alors, dit le savant, je vis vaguement mes instruments, puis les objets environnants. Je sortais comme d'un sommeil fiévreux, qui brise au lieu de reposer. > Une minute après, il reprenait ses observations ; mais les inslru^ mènts et le calcul prouvèrent que pendant ce dangereux quartd'heure, l'un tout évanoui et presque mourant, l'autre ne valant guère mieux, ils avaient été emportés, disent-ils, à la hauteur effrayante de il 000 mètres!

Voilà bien une histoire de savant, me disais-je en lisant le récit de cette aventure. Voyez-vous ceci ? Cet homme se sent mourir; il pense... « qu'il ne fera plus d'expériences >. Et quand il se réveille de ce sommeil qui pouvait être pour lui le dernier, tranquille, son premier regard est pour son baromètre. Étrange nature, direz-vous ! Mais quiconque n'est pas fait ainsi n'est pas un vrai savant, un héros de la science, dévoué à l'œuvre immense et laborieuse qui consiste à arracher à la nature ses secrets, pour le profil de l'humanité. Plus d'un, parmi ces héros, a payé son dévouement de sa vie. Écoutez une tragique histoire.

C'était en avril 1875. Trois savants, joyeux, intrépides, s'élançaient dans les airs : un observateur très habile, Crocé-Spinelli; Gaston Tissandier et Sivel, deux vaillants aéronautes ; ce dernier, Sivel, inventeur d'un appareil dont je vous parlerai plus loin. Il s'agissait de certaines observations très importantes sur la lumière ; et ils avaient pris la détermination de s'élever tant qu'il serait possible. Afin de pouvoir atteindre de plus grandes hauteurs, pour combattre la trop grande rareté de l'air, qui cause l'asphyxie, ils emportaient avec eux, renfermée dans trois petits ballonneaux suspendus aux cordages, une provision de gaz oxygène^ l'air respirable par excellence, comme il vous en souvient; ils devaient respirer cet oxygène pour soutenir leurs forces, ranimer en eux la vie prête â s'éteindre. En un bond rapide ils dépassent 7000 mètres. L'un d'eux respire de l'oxygène, au moyen d'un petit tube de ■caoutchouc qui l'amène à sa bouche. « Excellent effet! s'écriet-il. » Usent doubler ses forces. Crocé-Spinelli observe; Sivel, accablé de fatigue, semble prêt à s'endormir. Tout à coup il se réveille: « Faut-il jeter du lest? a demanda-t-il. — * Oui! > il jette trois sacs pleins, et s'affaisse épuisé. L'intrépide Tis- -sandier cherche à saisir le tube à oxygène ; il n*a plus la force de le portera sa bouche, c Nous sommes à 8000 mètres! » veut-il s'écrier; la parole reste dans son gosier. La tète lui tourne, il ferme les yeux, il sent fuir sa pensée... Un instant il se ranime, puis il retombe encore. Deux heures après il rouvre les yeux; le souvenir lui revient. Que s'est-il passé? Le ballon tombe avec une vitesse effrayante. « Crocé ! Sivel ! s'écrie-t-il. Sivel ! réveillez-vous! > — Mais ils ne devaient plus se réveiller jamais. Au fond de la nacelle, à demi couchés l'un sur l'autre, les yeux ternes, la bouche ensanglantée, gisaient les deux pauvres amis, tout à l'heure si vaillants, si pleins de vie! Quant au survivant, lorsqu'il toucha le sol, sa douleur était telle que ses forces l'abandonnèrent; il s'évanouit, et l'on crut que lui aussi il allait mourir.

Comme vous le pensez bien, l'homme n'est pas seul à éprouver ces effets du manque d'air respirable : tout être vivant respire, a besoin d'oxygène. Les animaux résistent plus ou moins suivant leur organisation. Le plus sensible de tous à la trop grande rareté de l'air, c'est, paraît-il, le chat. Vers la hauteur de 4000 mètres, là où l'homme bien portant éprouve à peine quelque malaise, on voit le pauvre animal pris de convulsions ; il fait des bonds effrayants, — puis il tombe mort. Vous trouverez tout naturel que les êtres qui supportent le mieux l'air affaibli des grandes hauteurs soient ceux que la nature a organisés pour la vie aérienne, ceux à qui elle a fait ce don merveilleux, l'aile! et qui n'ont pas besoin, pour s'élever jusqu'aux nuages, d'immenses et indociles machines : les oiseaux et les insectes. A la hauteur de 2000 mètres, l'habile aéronaute Flammarion a vu des papillons voltiger en se jouant autour de sa nacelle ; il à même rencontré jusque vers 3000 mètres de ces fleurs animéesy charmantes et frêles créatures, emportées par le vent, peut-être. — Suivant leur espèce et la puissance de leurs ailes, les oiseaux s^lèvent plus ou moins haut dans les airs. L'énorme condor y le vautour des Andes, a été vu planant à la hauteur de 9000 mètres; de tous les êtres vivants, — après nous autres maintenant ! — c'est celui qui s'éloigne le plus de la terre. A des élévations déjà très grandes de 7000 à 8000 mètres atteignent les vautours, l'aigle des Alpes; à 4000 ou 5000 mètres les milans, faucons et éperviers : toutes bêtes de proie, vous voyez; mais l'imperceptible oiseau-mouche^ — un bijou volant! — dispute le prix à ces brigands. Voici vers 2800 mètres le timide pigeon; puis la grande voyageuse, l'hirondelle, qui hasarde rarement son aile au delà de 2500 mètres. L'alouette joyeuse, au gosier infatigable, plane des heures à plus de 1000 mètres au-dessus de nos sillons; perdue pour nos yeux, comme un point noir imperceptible sous la voûte du ciel, son trille clair, vibrant, semble tomber des nuages. Les aimables chanteurs de nos bois, surtout ceux qui n'émigrent pas à l'hiver, montent

rarement autant. Je ne vous parlerai pas des gallinacés, cailles et perdrix, faisans, coqs et poules, etc., les derniers des oiseaux, à tous les égards : ni aile, ni musique !

Eh bien, il était curieux de savoir comment les êtres ailés se tireraient d'affaire à des hauteurs plus grandes que celles où ils atteignent naturellement. Plus d'une fois des aéronautes ont emporté avec eux des oiseaux, surtout des pigeons. Dans sa grande ascension dont je vous ai parlé, M. Glaisher lâcha des pigeons à diverses hauteurs. Vers 5000 ou 6000 mètres, ces pauvres volatiles, trouvant un air trop léger, trop peu résistant sous leurs ailes, descendaient en tourbillonnant, battant de Taile pour retarder leur chute. Celui qu'on jeta dans l'espace à la hauteur de 8000 mètres, tomba comme une pierre... Peut-être reprit-il à voler en arrivant près de terre ; peut-être se brisal-il, inerte, étourdi par une chute de deux lieues ! Un autre enfm, qui était resté dans la cage, fut emporté avec nos voyageurs jusqu'à l'altitude extrême que vous savez ; on le retrouva mort, asphyxié.

« Mais, vous dites-vous peut-être, est-ce bien la seule rareté de l'air qui est la cause de l'asphyxie et de la mort? L'air, làhaut, ne pourrait-il pas être autrement composé que celui que nous respirons ici-bas, avoir d'autres qualités, être moins propre, par sa nature, à entretenir la vie? En un mot, l'air est-il le même dans ces hautes régions qu'à la surface de la terre? » — C'est là ce que tout le monde se demandait autrefois; et c'était en effet, vous le sentez, une chose intéressante et utile à connaître. Et c'est justement pour répondre à cette question que le savant Gay-Lussac entreprit son grand voyage de 7000 mètres. Il était allé là, chercher de l'air... de l'air au-dessus des nuages. Il en rapporta dans des bouteilles. Comment? Rien de plus simple. Il emportait avec lui dans la nacelle plusieurs vastes fioles de verre, sphériques, sembables^ à celle qui nous a servi précédemment à peser Vair^ — également munies de robinets, et vides (Tair : on en avait extrait.

pompé Fair aussi complètement que possible. Arrivé à la hauteur qu'il veut atteindre, le savant tourne le robinet de ses fioles ; Tair s'y élance, en un instant les remplit. Il ne s'agit plus que de fermer le robinet avec soin pour emprisonner cet air, empêcher que rien vienne s'y mêler. — Puis lorsque l'aéronaute fut de retour sur la terre, lui-même, aidé de plusieurs autres savants chimistes, analysa cet air rapporté de 6500 mètres au-dessus du sol, c'est-à-dire examina, essaya avec le soin le plus minutieux sa composition et ses propriétés. Or cet air fut trouvé sensiblement identique à celui que nous respirons ici-bas, vous et moi, formé des mêmes gaz, oxygène et azote, et dans les mêmes proportions; il contenait aussi une dose d'acide carbonique à peu près égale.

Cette belle expérience a été renouvelée plusieurs fois. — Donc, jusqu'à 6000 ou 7000 mètres du moins, l'air est le même qu'à la surface de la terre; plus rare seulement, tel enfin qu'est celui qui reste dans un flacon, quand on en a pompé seulement une partie. Mais au delà? — Au delà, nous ne savons pas, puisque personne n'y est allé voir...

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