L'ÉLECTRICITÉ ET LES ORAGES
Nous pourrions à son dde, vous dis-je, faire une foule d'expériences, faire travailler réiectricité à produire une foule d'effets diff'érents. Malheureusement je ne puis m'arrêter à vous les indiquer. Arrivons tout de suite à la plus jolie : celle qui a trait à notre sujet. — Nous allons imiter Jupiter tonnant: nous allons faire un orage! Voyons, suivez bien les opérations. La plaque est posée sur la table. Frottons vivement avec la laine; puis posons le disque sur la plaque. Touchez Tétain du disque du bout du doigt: celte manœuvre est nécessaire. Retirez votre doigt ; prenez le disque par son manche de cire à cacheter, soulevez-le de quelques centimètres. Maintenant approchez du disque, doucement, la jointure repliée d'un doigt de l'autre main. Au moment où elle va toucher, vous voyez jaillir entre le disque et le doigt plié une petite étincelle, qui brille d'une lueur très vive quand on opère dans un endroit un peu sombre. En même temps vous entendez un petit bruit sec : tic! et vous sentez au doigt une légère piqûre, à peine perceptible. — Vous venez de lancer la foudre! Cette vive étincelle, c'est l'éclair ; ce bruit imperceptible, c'est le tonnerre ... le tout en petit, microscopique! Et la piqûre presque insensible, c'est l'effet proportionné de cette foudre minuscule, qui n'écraserait pas une fourmi.
Mais, vous disais-je, tout dépend de la quantité. Or, sauf la quantité, tout y est, dans mon petit orage ... — Du moins, avec ce simple appareil, vous avez déjà pu constater par vous-même que h force appelée électricité est capable de produire : l"" des mouvements, ^ de la chaleur (la petite étincelle de feu) , 3"* de la lumière (sa lueur), 4"" du son, 5** une impression sur les êtres vivants (lapiqûre). — A l'aide d'instruments plus grands, coustruits différemment, mais toujours sur le même principe, nous pourrions mettre enjeu des quantitésd'électricité beaucoup plus grandes, et par conséquent produire des effets tout semblables, mais bien plus énergiques. Ainsi avec une machine électrique très ordinaire on fait jaillir des étincelles électriquçs comme de minces traits de feu de cinq à six centimètres de longueur, qui
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brillent d'une vive clarté, éclatent soadainement avec un bruit sec et assez fort, et font éprouver l'impression d'une rude piqûre, en même temps celle d'un choc, d'une secousse douloureuse. Cette étincelle, c'est bien, disais-je, un trait de feu, c'està-dire de vive chaleur. Met-on sur son chemin une matière combustible, de Tesprit-de-vin par exemple, elle l'enflamme; elle met le feu à la poudre, elle allume en passant un bec de gaz, perce une feuille de papier, brise une lame mince de verre. Mais ce n'est rien encore ; etnous avons des machines bien autrement puissantes, produisant des quantités énormes d'électricité, avec des effets à proportion. — A travers des tourbillons de vapeur j'ai vujaillir de larges traits de feu, d'une clarté éblouissante, véritables éclairs sillonnant l'air en zigzag sur plus d'un mètre de longueur, avec une détonation semblable à un coup de pistolet. Sous le choc, j'ai vu un bloc de bois éclater en mille pièces, un fil de fer rougir, fondre et se dissiper dans l'air en une pluie d'étincelles. — Ne me demandez pas si je me suis exposé moi-même à recevoir cette violente décharge : j'aurais été non pas tué du coup peut-être, mais tout au moins engourdi, paralysé pour plusieurs jours... Oh! ohl Voilà cette fois une foudre qui ne plaisante pas !
Mais est- il bien sûr que la cause des majestueux orages delàhaut soit cette même électricité que nous employons à les imiter ici-bas? Pour le savoir ne faudrait-il pas observer de près la foudre véritable, la manier pour ainsi dire? — On Ta fait.
Il y avait deux moyens. L'un, qui se présente tout de suite à l'idée, c'est de s'élever au sein même du nuage orageux au plus fort de sa canonnade, au milieu des éclairs qui se croisent, des grondements formidables : expérience très intéressante, certainement. Mais à aller ainsi déranger le tonnerre chez lui, il y aurait quelque péril, qu'en pensez-vous? C'est pourquoi on préféra l'autre moyen, qui consiste à faire descendre la foudre sur la terre pour l'examiner à loisir. Oh I ne vous effrayez pas ;
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on n'en fera descendre que la quantité qu'on voudra. — Le premier qui eut cette idée ce fut un homme de génie et de vertu, dont il ne faut prononcer le nom qu'avec respect: Franklin. Par un jour d'orage il se rend dans une prairie avec son jeune fils, et là il lance le plus haut possible vers les nuages im cer(^ volant armé d'une pointe de fer. L'électricité répandue dans l'air autour du nuage orageux se communique au cerf-volant qui y flotte, elle se propage, descend par la cordelette. Le savant avait attaché à la ficelle une clef de fer: il approche son doigt: une étincelle jaillit, une étincelle toute semblable à celle qui jaillit de nos machines. Comme vous le pensez bien, cette belle expérience fut répétée par les physiciens, non pas une fois, mais cent fois. Tantôt ils ont fait descendre du nuage la foudre en pleine colère, — je veux dire une énorme quantité de l'électricité orageuse ; — et la dirigeant à leur gré, ils l'ont fait éclater en effrayants traits de feu, longs de plus de deux mètres, avec un bruit formidable : véritables éclairs, capables de foudroyer l'imprudent qui se serait exposé à leur atteinte. Tantôt au contraire, ils l'ont forcée à se prêter à tous les essais, à se dépenser en petites doses pour de petits effets ; que dis-je, on l'a abaissée à des jeux indignes de sa majesté céleste : — à faire tinter des sonnettes et danser des balles de liège !
Donc pas le moindre doute ; et cette électricité avec laquelle vousjouerez vous-même s'il vous fait plaisir, c'est bien la même qui livre là-haut de si effrayants combats. Cela connu, reste à savoir comment cette énorme quantité d'électricité peut se produire, de quelle façon elle est répandue dans l'air, comment elle se rassemble dans les nuages. Et c'est en cela que des observations faites dans les hauteurs de l'air, au sein même des nuages, peuvent nous être utiles. Voilà pourquoi nos voyageurs ont emporté avec eux un petit appareil qu'on nomme électromètre (c'est-à-dire mesure-électricité), qu'ils ont soin d'observer à diverses hauteurs. Un mince fil de cuivre de 100 ou 200 mètres de longueur, accroché à l'instrument,
pend librement sous la nacelle. C'est ce fil qui va chercher, recueillir autour de lui réiectricité de Tair ou des nuages où il flotte; c'est par là qu'elle sera conduite vers l'appareil, — que je ne VOUS décrirai pas, — et qui marque son énergie plus ou moins grande. De temps en temps nos observateurs consultent
* leur électromètrBy notent le degré d'énergie électrique qu'il marque, et en même temps la hauteur, l'état de l'air autour d'eux. Quelquefois l'électricité de l'air, en un certain lieu, est très faible ou nulle ; d'autres fois elle est très forte, surtout au sein des nuages. « Nous sommes à 1350 mètres, raconte le savant observateur Tissandier ; le fil de cuivre plonge dans le nuage d'aiguilles de glace au-dessus duquel nous planons. J'approche mon doigt : une étincelle jaillit, faisant entendre un bruissement énergique, i La force électrique était assez grande pour faire éprouver aux observateurs une violente commotion * dans les bras quand ils approchaient la main
. pour recevoir la décharge. Ce nuage était donc très chargé, comme on dit, d'électricilé : c'était un véritable nuage orageux.
Et cependant l'orage n'éclatait pas. — Un seul aéronautc, le téméraire Testu-Brissy (1786), s'est trouvé lancé, en plein orage, au milieu du nuage déchiré par les éclairs. — Vous imaginez bien les dangers d'une telle situation. La foudre ne va-t-elle pas atteindre l'aventureux voyageur? Le seul contrecoup de la décharge électrique, lorsqu'elle éclate à peu de distance, ne peut-il pas le renverser, paralysé, dans sa nacelle? Les traits de feu qui se croisent en tous sens ne vont-ils pas enflammer l'hydrogène dont est gonflé le ballon, — quand une faible étincelle électrique suffit pour allumer un bec de gaz, ou enflammer une charge de poudre? — La nuit était tombée. Le ballon planait au-dessus de l'orage ; sous la nacelle s'étendait la couche de nuages où brillaient les éclairs. Pourtant il fallait