LES MANŒUVRES D*ATTERRI3SACB
Les plus belles fêtes ont une fin. Si splendidesque soient Tazur immense et les nuages illuminés par le soleil, si émouvantes les impressions de la traversée, si intéressantes les observations saisies au passage, il faut redescendre. — Quel dommage qu'on ne puisse fixer sa demeure en plein ciel, jeter L'ancre sui un nuage! Hélas, impossible; elle moment est venu de retourner sur la terre. — La descente! voilà le quart d'heure difficile du voyage! On part... à peu près comme on veut; on descend... comme on peut. En des circonstances favorables, Thabile aéronaute sait se poser doucement à terre, comme un oiseau qui replie ses ailes, sans choc, sans rompre une ficelle, et dans l'endroit qu'il a choisi. Mais il se peut aussi qu'il soit forcé de descendre, et non pas au moment, non pas au lieu qu'il eût préféré ! Surtout il faudrait s'abaisser tranquillement, et ce n'est pas toujours possible. Mille incidents imprévus peuvent déjouer les précautions les mieux prises. Il peut arriver qu'une déchirure se produise, et laisse échapper le gaz ; ou bien tout simplement c'est une pluie, une neige subite qui charge le ballon et le force à descendre quand on ne voudrait pas. Parfois ce sont les aéronautes eux-mêmes qui sont obligés de précipiter la descente, malgré les inconvénients et les dangers. — N'est-ce pas un orage qui de là-bas s'avance vers nous ? La tem-
SOO fHOMkNADKS UAK» LÏ.S, KUACES.
pête l'apporte sur nous avec une rapidité effrayante ; il va nous envelopper dans un instant. Il faut se hâler de quitter ces parles dangereux que tout à l'heure la foudre va embraser de ses éclairs. N'est-ce pas des montagnes qu'on aperçoit là-bas"à l'horizon, récifs menaçants contre lesquels le vent nous pousse et pourrait nous briser? Ou bien c'est le pays ennemi sur lequel il nousporte; ou encorelamer.la terrible mer... En hâte il
faut se précipiter vers la terre, au risque de se briser, peutêtre! — Un jour l'aéronaute Glaisher et son compagnon M. Coswell s'étaient oubliés A rêver au-dessus des nuages. Ils s'abaissent enfin, perçant la couche de vapeurs qui leur cachait la terre, s Ou'est-ce que cela? » s'écrie M. Coxwell. II avait aperçu un cap de la Manche! < J'interrompis une observation, raconte le savant, et je regardai par-dessus te bord; je vis en effet que la mer scmbait être directement au-dessous de nous. Alors M. Coiwell s'écrie de nouveau : Il n'y a pas un moment
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à perdre, nous devons quand même descendre sur terre. Laissez là vos instruments ! v Tous deux manœuvrent pour descendre, ou plutôt pour tomber, avec une rapidité effrayante, d'une hauteur de 3000 mètres ! Quelle chute 1 Et quel choc, à l'arrivée ! Tous les instruments sont brisés ; et les observateurs sont bien heureux de ne pas l'être I Us sont tombés sur la plage que viennent baigner les flots à marée haute. Vous voyez qu'en effet il n'y avait pas de temps à perdre!
Les récits des voyageurs aériens sont tout remplis des incidents émouvants de la descente : l'arrivée au port, — je veux dire à terre, — pour le vaisseau aérien, est parfois un véritable naufrage. Je vous raconterai quelques-unes de ces histoires dmmatiques... — Mais il n'y a pas de raison pour mettre nos voyageurs, nos braves compagnons dont nous avons suivi par la pensée l'excui^ion dans les nuages, et au sort desquels nous nous intéressons d'une façon toute particulière, dans une position si tragique ! Nous pouvons bien faire cela pour eux, de dire que, prudents et expérimentés, ils ont bien calculé leur affaire et pris leurs précautions; aucun accident grave ne viendra se jeter à la traverse et les mettre en danger, et nous allons assister aux opérations d'une descente régulière et bien conduite.
La précaution principale quUls ont prise, c'est de conserver du lest. Quand on a du lest, on descend ; quand on n'en a pas... on tombe. Malheur donc à qui n'a pas su l'économiser pendant la traversée , qui pour monter trop haut ou rester trop longtemps dans l'air a épuisé son précieux sable ! — Mais nous^. nous sommes à même de choisir le moment convenable. On tient conseil. La provision de lest diminue; les observations utiles sont faites, le pays est favorable ; on se décide à prendre terre. Il s'agit tout d'abord de s'abaisser assez vers le sol pour reconnaître et choisir de près le lieu du débarquement. Préparons-nous. Et maintenant, attention à la manœuvre !
Déjà le ballon, qu'on ne soutenait plus en jetant du lest, baissait lentement : pour accélérer la descente dans la mesure-
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convenable, on donnera quelques coups de' soupape. L'aéronaute saisit la corde pendante; il tire : un flot rapide de gaz s'échappe. Puis on entend les deux petits volets qui se referment avec un bruit sec : clap! 11 importe de ne pas lâcher trop de gaz au premier moment; car il nous faut bien savoir que la descente, une fois commencée, ira de plus en plus rapide. — On suit de l'œil la colonne argentine du baromètre, qui remonte tout doucement dans son tube. En même temps la légère banderole de soie, au lieu de pendre immobile et la pointe en bas, voltige, s'enlève même en Tair : le ballon descendant, l'effet est le même que si un souffle venait d'en bas la soulever. — Autre observation : le ballon, que nous avions vu se gonller à la montée par la dilatation du gaz, s'amoindrit à mesure qu'on approche de terre- Sans que nous ayons beaucoup perdu de gaz, il semble à moitié vide, tant ses toiles, dans le bas, sont flasques et ridées. Vous deviez vous y attendre; à mesure qu'on descend, la pression de l'air augmente, comprime le gaz de l'aérostat, le refoule de toutes paris. — L'air semble tiède; le ihermomètre remonte. On perce une dernière couche de nuages : voici la terre qui apparaît. Descendons encore.
Mais il ne s'agît pas d'aller tout droit heurter le sol avec cette vitesse, et n'importe où. Lors donc qu'on n'est plus qu'à 500 ou 600 mètres de hauteur, il convient de briser Télan accéléré du ballon vers la terre. Voilà le moment de jeter du lest. On jette : la rapidité de la descente diminue. Encore un peu de lest... Si la manœuvre est bien faite, le ballon arrivera, par exemple, à 300 mètres déterre presque sans vitesse de chute. Il file maintenant, emporté par le veni ; et on pourrait le soutenir encore longtemps, naviguant à faible hauteur. Les voyageurs se penchent vers la terre, cherchant des yeux, en avant, un endroit commode pour atterrir. Même par un vent très modéré, le ballon glisse avec une rapidité qui semble très grande quand on est près de terre et qu'on voit fuir les objets sous la nacelle : il faudra choisir le moment. — Voilà des bois, des vergers . . . Passons,
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passons ! — Là-bas un village approche. Passons : les murs, les maisons, les clochers, autant d'écueils pour les aéronautes ! Voyez-vous notre vaisseau aérien échouant sur un toit? Voyezvous notre globe s' embrochant dans un paratonnerre? — L'écueil est dépassé; nous voici en rase campagne, en plaine. Le ballon baisse lentement; laissons approcher. Au besoin, un petit coup de soupape. « Et maintenant, au guide-rope ! > — c Qu'est-ce que cela? » Tout simplement la longue et lourde corde qu'on laisse traîner — et que nous avons appelée en français la corde de traînage. Mais l'inventeur anglais, Green, lui a donné, tout naturellement, un nom anglais. Attaché au cercle, le câble est lovéf suspendu aux flancs de la nacelle. D'un coup de couteau l'aéronaute tranche lestement la cordelette qui le retient ; le câble se déroule, on le laisse filer. Il a 60 ou 80 mètres de longueur ; mais il est bon qu'on le laisse pendre à l'avance, afin qu'il touche terre dès que le ballon arrivera à cette hauteur. — Vous allez comprendre l'ingénieuse invention de notre Anglais. Supposez que le ballon, par un temps calme, arrive avec une certaine vitesse vers la terre : quand il est à 80 ou 60 mètres, le bout du guide-rope touche. A partir de ce moment l'aérostat baissant encore, la corde se reposera à terre. Or toute cette longueur de câble qui s'étend à terre, ne pèse plus sur l'aérostat, qui est soulage d'autant. C'est donc une sorte de lest qui se décharge de lui-même graduellement, et juste au moment convenable ; en sorte que, la vitesse du ballon graduellement amortie, la nacelle arrive à se poser doucement à terre. Fait-il du vent, l'appareil est plus précieux encore: toute cette longueur de câble de plus en plus grande qui traîne sur le sol, parmi les buissons, produit un frottement, une résistance considérable, qui, sans secousse, retarde la marche du ballon. Notre guide-rope est pendant; il va toucher terre : il traîne... C'est comme le mors qui modère l'emportement de notre coursier aérien. 11 se ralentit, il s'incline. Dans un instant nous allons toucher terre. — Mais jusqu'au dernier moment, s'il se pré*
sente un obstacle, l'aéronaute qui a su conserver du lest peut se relever pour le franchir. Est-ce un bouquet d'arbres, une maison, un sac de lest jeté à temps, le ballon se soulève ; il bondit paF-dessus. C'est une rivière, un étang, un marécage ;• soyez tranquille, nous ne nous mouillerons pas dans cette mare. — Deux malins aéronautes, un beau jour, se plaisent à raser comme l'hirondelle la surface d'un bel étang. Comme ils s'amusent de la frayeur de ces braves paysans, qui s'écrient ;
c Noyés ! Noyés ! » — Inutile, mes amis, de détacher la barque. Quelquespoignéesdesablejetées, et voilà nos voyageurs qui se relèvent en suivant une courbe gracieuse jusqu'à 500 mètres de hauteur : ils iront loin encore, s'ils veulent.
Mais voici une campagne découverte ; le guide-rope traîne avec un petit bruit parmi les herbes. ..Pied à terre! L'aéronaute détache l'ancre et la laisse filer. Le grappin mord la terre; il la déchire avec sa griffe d'acier. A ce moment on ressent une secousse. L'ancre s'accroche, se décroche, seraccrocheencore..t
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le ballon s'abat vers la terre. La nacelle va toucher. . . attention !
— € Tenez-vous bien ! tenez-vous bien 1 1 C'est le cri convenu : il s'agit de n'être pas bousculé du choc, ni jeté hors du panier ; on se retient aux cordages. En même temps les aéronaules tirent de toute leur force la corde de la soupape pour vider le ballon. Par un temps absolument calme, l'aérostat glissant obliquement se pose doucement à terre; la nacelle éprouve un léger choc, rebondit un peu peut-être, puis demeure immobile : c'est fini.
Mais pourvu qu'il fasse le moindre vent, il y a toujours quelques instants de trainage. Le ballon, alors, couché sur le flanc, glisse, presque rasant le sol ; la nacelle, penchée en avant, demiversée, frappe la terre. Ce choc la soulève, elle rebondit; le ballon se relève de quelques mètres, puis retombe; nouveau choc, nouveau bond... Mais les chocs et les bonds vont diminuant ; le traînage se ralentit : le ballon se vide et donne moins de prise au vent. — On peut bien se tirer d'affaire tout seuls : mais le secours d*aulrui n'est pas non plus à dédaigner. Y a-t-il des hommes aux champs, naturellement ils ont levé le nez en l'air, ils ont vu le ballon. On les appelle, on crie. S'ils ne sont pas trop stupéfiés de surprise ni effrayés, si on parvient à se faire entendre et comprendre, ils viennent aux cris ; et les voilà courant à travers champs à la poursuite de la corde de traînage, qui glisse dans l'herbe comme un serpent. Ils la saisissent, la tirent; tous se pendent après. Ils seront entraînés plus vite qu'ils ne voudraient, peut-être un peu bousculés ... n'importe! « Hé ! tirez ! tirez donc ! — Par ici !... par là I... Amenez à terre ! >
— Le poids, la résistance de ces gens accrochés au cordage arrête la course emportée du ballon ; on le tire à terre. 11 roule peut-être encore deux ou trois tours sur le sol, comme une boule ; puis le voilà définitivement arrêté.
Quand la nacelle a touché le sol, il ne s'agit pas de débarquer en sautant dehors sans plus de précaution : savez-vous ce qu'il arriverait? C'est que l'aérostat, subitement délesté,
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s'arrachant par une secousse, pourrait bien reprendre son vol, tout seul, ou avec le compagnon resté dans le panier! Donc, avant de mettre pied à terre, soyons sûrs que le globe, à demi vide de gaz, ne nous fera pas la surprise de s'échapper sans notre permission. — Souvent aussi, après une descente beureusement effectuée, le ballon restant suflisammeni gonfle, les aéronautes ont pu s'envoler de nouveau pour une nouvelle
étape de voyage, repartir soit tout de suite, soit après plusieurs heures, en laissant seulement à terre un compagnon ou quelques sacs de lest, ainsi que le fil Charles à sa première ascension.
La promenade est finie.
Mais toutes les ascensions He se terminent pas d'une façon aussi réglementaire... Sans compter les véritables naufrages, rares du reste, ilyales incidents imprévus,tant6t fâcheux, tantôt