INCIDENTS DE L'ARRIVÉE
champs. Elle s'accroche... elle se brise comme verre. « En une seconde, raconte le savant, nous sommes jetés sur la cime des arbres d'une forêt. Le ballon est lancé d'arbre en arbre : chêne ou peuplier, chacun plie, puis se redresse en nous renvoyant dans l'espace. La nacelle craque, les cordes gémissent; on entend le vent qui siffle ! — Dans notre course furieuse nous brisons les branches élevées, puis nous tombons au milieu des broussailles ! Nous voilà lancés dans une plaine qui s'ouvre devant nous. Nous rasons le sol avec une rapidité inouïe; nos câbles voltigent çà et là... » La soupape ouverte laissait échapper le gaz, et le ballon finit par s'arrêter. Dans cette fuite effarée à travers les forêts et la plaine, volant parmi les branches cassées, les cailloux, bondissant, sillonnant la terre, ils ont fait trois kilomètres en moins de cinq minutes : leur chemin est tracé par d'effrayantes brisées.* — Pourtant ils en seront quittes pour de légères contusions et quelques écorchures.
Comment est-ce possible? C'est que toutes les pièces de la machine, toiles, cordages, nacelle d'osier, sont choses légères et élastiques, qui plient au lieu de se briser.
Un autre traînage célèbre est celui de l'énorme ballon, fort bien nommé le Géant (6000 mèlres cubes!), qui, parti de Paris le soir, emportant neuf voyageurs dans sa nacelle à deux étages, après avoir passé la nuit en l'air, s'abattit, c'est le mot, au matin, en Allemagne. Le vent était d'une force extrême ; les aéronautes qui dirigeaient manœuvrèrent très mal : ce fut une effroyable bousculade. Le Géant furibond arracha des arbres, entraîna des poteaux de télégraphe avec leurs fils, faillit heurter un train de chemin de fer... Personne de tué, malgré tout.
Dans une chute rapide, par un traînage fougueux, tout obstacle, un arbre, un mur, une maison, autant de récifs menaçants : la terre même est un écueil ; un choc violent peut vous briser contre elle. Mais la grande frayeur des voyageurs de l'air,
c'est la mer: la mer, le tombeau des aéronautes. Déjà vous avez partagé les angoisses de pauvres voyageurs suspendus entre ciel et mer. La terre était proche, l' atteindraient-ils? seraient-ils engloutis dans les flots? La position était périlleuse, non pas désespérée. Mais figurez-vous la situation d'un aéronaute em* porté au-dessus des abîmes de l'immense Océan... Nul espoir d'atteindre l'autre rivage. Le ballon se soutiendra quelques heures au plus dans les airs. Puis, irrésistiblement, il va baisser, il baisse. Rien à faire. Il n'y a plus de lest. Bientôt la nacelle rasera la surface de l'eau, bondira un instant de vague en vague; puis la mort, inutilement retardée, inévitable. Un seul secours possible : un navire qui viendrait à passer, et recueil* lerait le pauvre naufragé.
La mer a vu plus d'un de ces sinistres. Blanchard et Jeffries échappèrent à grand'peine ; Zambeccari, le téméraire, tombe dans la mer : cette fois on le sauve. Un autre aéronaute du même temps, Arban, sauvé également la première fois, périt la seconde. Le célèbre Green deux fois aussi fait naufrage, et échappe à la mort, recueilli par des marins. Deux fois le vaillant Duruof, — Taéronaule du voyage de Calais, — tombe à la mer : deux fois il est sauvé encore. Mais deux des courageux aéronautes du siège de Paris sont emportés par les vents sur l'Océan et disparaissent ; un jeune savant vient de périr encore de la même manière dans la Méditerranée : on n'a retrouvé que des lambeaux flottants...
Ce qui aggrave beaucoup le péril, pour un aéronaute entraîné sur la mer et qui ne peut espérer atteindre l'autre rivage, c'est la vitesse même avec laquelle il est emporté. Sur nos côtes, les barques, les navires, sillonnent la mer en tous sens : il y a donc mille chances que le ballon soit aperçu. Mais comment lui porter secours? S'il reste là-haut, on ne peut l'atteindre. S'il glisse, rasant presque la surface de l'eau, laissant traîner ses cordes, on va tâcher de les saisir. Un navire qui l'a vu se détourne de sa route ; ou bien ce sont des barques
de pêcheurs qui l'ont force de voiles et de rames pour aller à son secours. Mais quoi? le vent l'emporte, parfois avec une vitesse terrible que ne peuvent égaler le navire avec ses voiles ni la chaloupe avec ses vigoureux rameurs. Si on n'arrive pas à temps pour croiser juste son chemin et saisir la corde do passage, la corde qui fuit en battant l'eau, c'est fini : le malheii* reux ballon, échappant aux mains de ses sauveurs, s'en va se perdre au loin. — S'il pouvait du moins, tant qu'il se soutient au-dessus des flots, demeurer immobile tandis qu'on vient à son secours, alors il serait facile de saisir ses cordages. — Voilà ce que s'est dit un savant et ingénieux aéronaute, ce pauvre Sivel, qui plus tard devait périr pour être monté trop haut. Mais commentjeter l'ancre sur une vague? Vous souvîeiitil d'un objet de forme inconnue que nous observâmes, gisant à terre, tandis qu'on gonflaitnotre ballon? C'est, vous disais-je, le cône-ancre. Imaginez un grand sac pointu, en forme de cône, fait de forte toile, et cerclé à l'entrée par un cercle de fer qui le tient ouvert : un objet tout semblable à un filet à prendre des papillons, sauf la dimension et la solidité. Cela offre l'aspect d'un seau de toile suspendu à une longue corde ; et en effet il s'agit de puiser de l'eau... Sivel lui-même fit l'expérience de son appareil. Un jour, il traversait en ballon le large pas du Sund, entre le Danemark et la Norvège. Mais il craignait de ne pouvoir atteindre le rivage opposé. Que fait-il? 11 descend près de la surface de l'eau; il jette à la mer son cône-ancre. Le cône de toile attaché à l'extrémité du guide-rope se remplit d'eau ; et maintenant voici le ballon, qui tout à l'heure glissait lapide, obligé d'entraîner à. la remorque, malgré la résistance de l'eau, l'appareil alourdi. Le ballon s'arrête; il reste une heure là, presque immobile, doucement balancé par la brise, attendant que des pilotes, venant à passer dans les environs, portent secours au brave acronaute et à ses compagnons. Eût-il voulu s'envoler de nouveau, l'ingénieux inventeur n'avait qu'à tirer une autre corde, attachée à la pointe du sac :
tu PROMENADES DANS LES NOAGES.
le sac se retournait, se- vidait; l'aérostat déchargé se fût relevé dans les airs. Deux fois Sivel et ses compagnons, et dernièrement encore un jeune aéronaule emporté par les vents au-dessus de la Méditerranée, ont dû leur salut au cône-ancre, qu'aucun voyageur pouvant craindre d'être poussé sur la mer ne négligera d'emporter désormais.
Dès les premiers temps de l'Invention des ballons, on pensa à employer, pour prévenir en cas d'accident le danger d'une chute précipitée, un appareil dont l'idée première est très ancienne : le parocA«(e. C'est une sorte de voile ronde, formée de demi-fuseaux cousus ensemble, en tout semblable au dôme, à l'hémisphère supérieur d'un ballon. Au cenire est un cercle léger de bois avec une ouverture; une étroite nacelle en osier est suspendue à l'appareil au moyen de cordelettes attachées au
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bord circulaire .de la toile. Le parachute, au repos, a l'aspect d'un parapluie fermé; étendu, celui d'un parapluie ouvert. — Mais peut-être connaissez-vous l'objet mieux que par une description, pour ravoir vu sous la forme amoindrie d'un ces petits parachutes eo papier de soie qui servent de jouets aux
«nrants, et se soutiennent quelques instants, gracieusement flottants dans l'air. Quand un aéronautc emporte un parachute, l'appareil est suspendu. Fermé, les toiles repliées, sous la nacelle, ou bien encore à Véquateur du ballon. On coupe la corde : le parachute se précipite d'abord avec rapidité. Mais l'air refoulé s'engouffre sous les toiles, les déplie, développe l'appareil et le tend comme une voile gonlïée. Ainsi étalé, offrant une grande surface, obligé de déplacer beaucoup d'air, l'appareil
éprouve une grande résislance à descendre : cela produit Teffet des ailes étendues d'un oiseau qui plane. La chute est ralentie. L*air comprimé qui gonfle en dessous les toiles s'échappe par l'ouverture du centre ; sans cette précaution le parachute prendrait un mouvement de balancement incommode et même dangereux. — L'appareil descend doucement, flottant au gré de l'air, et se pose à terre sans choc trop rude. Ainsi que nous l'avons dit déjà, ce fut le brave aéronaute Garnerin (en 1802) qui, le premier, osa se fier à cette machine. Arrivé à 400 mètres de hauteur, il coupe la corde qui le retient au ballon... Une foule énorme était rassemblée; on vit avec émotion, pour la première fois, un homme se lancer dans l'espace, suspendu à une simple toile. Il arriva à terre sans accident; et depuis Mme Garnerin, sa femme, et beaucoup d'autres aéronautes, ont répété la même expérience. — Le parachute peut rendre des services en cas d'accident : si le ballon venait ^ crever tout à coup, par exemple, ou bien à s'enflammer dans les airs. Mais il a un inconvénient que vous comprenez très bien; c*est qu*on n'est pas maître de lui comme on est maître d'un ballon en bon état, bien pourvu de lest. L'appareil touche où le jette le vent; peut-être sur un arbre, sur une maison; peut-être au beau milieu delà rivière. On pourrait cependant, avec quelques précautions, diriger un peu sa chute.