‹ Promenades dans ParisChapitre 12 sur 70 · LIS 1^2 I · texte numérisé non relu

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Extrait du Plan du Quartier Saint-Germain-des-Prés, de 1774, par Jaillot,

LA RUE VISCONTI

puis E. Delacroix y travailla de 1838 à 1843. C'esl là que le très grand artiste exécuta Médée, la Justice de Trajan, les Croisés à Constantinopleje Naufrage du Bon Juan..., ces chefs-d'œuvre! — L'aimable duc de Guiche occupe aujourd'hui ce glorieux logis, dont il voulut bien nous faire les honneurs avec son habituelle bonne grâce (*).

Un dernier souvenir — d'ordre bien différent— plane encore sur la rue Visconti : un régicide y habita!

Le 26 juin 1836, le roi Louis-Philippe sortait du Louvre, où il venait de visiter quelques salles nouvellement ouvertes au public; il avait particulièrement remarqué avec une grande émotion la reproduction en liège du boulevard du Temple lors du sanglant attentat de Fieschi qui, l'année précédente, av?it fait tant de victimes. Les tambours battaient « aux champs » ; le Roi. la Reine et Madame Adélaïde prirent place dans la voiture qui s'engagea sous le guichet.

C'est alors qu'un jeune homme visa Louis-Philippe « avec une canne qu'il tenait à deux mains ». On perçut

(l) Bien des artistes logèrent rue Visconti : le sculpteur Foyatier habita le n° 14 de 1827 à 1829. — Au n° 17, voici quelques noms des locataires qui s'y succédèrent : Paul Delaroche (1827 à 1834); Eugène Lami (1827 à 1835); Delacroix (183S à 1S43). Jean Cousin y logea vers 1547, et l'architecte du Cerceau de 1580 à 1614. Une lettre du très érudit Arthur Pougin nous apprend qu'il y connut jadis le peintre «. Ducornet (né sans bras) ». — (C'est ainsi qu'il signait ses œuvres et sa correspondance.) « Je l'ai vu travailler plusieurs fois dans son atelier avec son pied droit inchaussé. D'une taille de nain, difforme, avec une tète énorme et une voix retentissante, il était très curieux, et cet être disgracié s'appelait César! »

une légère détonation, on vit s'élever un filet de fumée, et le Roi poursuivit sa route sans avoir été atteint. Saisi par la foule indignée, le criminel fut traîné au poste voisin; on le fouilla, on saisit sur lui un poignard tout ouvert dont la lame était entourée de papier. Il déclara se nommer Alibaud et occuper, au n° 3 de la rue des Marais-Saint-Germain, la plus misérable chambre de l'hôtel du Pont-des-Arts. Une perquisition amena la découverte de balles et de cartouches; Alibaud possédait aussi quelques volumes dépareillés : les Martyrs, de Chateaubriand, un Essai sur les Mœurs, et les Œuvres de Saint-Just! L'arme homicide se composait d'un canon de fusil inséré dans une canne ; la percussion s'obtenait par un ressort à boudin que l'on tendait en tirant le cordon de la canne. Le coup avait effleuré le Roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris !

Tout en guettant la sortie de Louis-Philippe, Alibaud avait joué deux parties de billard dans un café voisin, mais il avait refusé de « faire la belle », parce que « l'heure pressait » ! (*)

Traduit devant la cour d'assises, l'accusé plaida la passion démocratique. « J'appartiens à une famille pauvre, et par conséquent honnête!... » Tels furent les premiers mots de la défense qu'il tint à présenter lui-même.

Le 11 juillet, à cinq heures du matin, ce déséquilibré, la tête recouverte du voile noir des parricides, fut exécuté place Saint-Jacques!

(t.) Les Causes célèbres : « Affaire Alibaud. »

AUTOUR DE SAJNT-SULPJCE

Sous la pluie qui tombe sans arrêt, transformant la place Saint-Sulpice en un lac de boue, les voitures se succèdent devant le grand portail de l'église; des hommes, des femmes s'engouffrent sous le porche, à travers les fidèles et les curieux qu'amusent la descente d'auto ou de coupé de quelque jolie Parisienne pressée de se mettre à l'abri. Quelques-unes tournent à droite et poussent une petite porte à l'angle de la chapelle des Saints-Anges, peinte par Eugène Delacroix. Suivons-les et gravissons l'étroite spirale d'un escalier de pierre qui conduit aux grandes orgues.

Nous montons lentement, dans un jour triste, filtrant à travers d'étroites meurtrières par lesquelles apparaissent, minuscules et comme estompés par les brouillards et les fumées de Paris, la fontaine monumentale de la place, la station de fiacres et le tramway d'Auteuil, note verte de ce décor uniformément grisâtre. Un corridor voûté nous mène ensuite jusqu'à la tribune de l'orgue. C'est de là que nous assisterons à la grand'messe,

aux côtés de Ch. M. Widor, réminent compositeur, le merveilleux organiste de Saint-Sulpice.

Entre le sol de l'église et nous, les lustres resplendissants de lumières s'interposent comme un semis d'étoiles, et, tout au fond, à gauche de l'autel, sous un dais blanc emplumé, dans la fumée de l'encens, dans les flammes des cierges, immobile sur son trône, la mitre en tête, telle une idole en or, hiératique, rigide, un prince de l'Eglise préside à la cérémonie, — c'est l'évêque de la Martinique. Sur nos têtes, dans un grondement énorme, tamisé par les auvents inclinés des abat-son, les cloches sont en branle ; la tour en tremble et le plancher trépide. Tranquille, attentif, Widor, installé au centre de son orgue immense et semi-circulaire, inspecte ses cinq étages de claviers, tire des boutons étiquetés de noms harmonieux ou bizarres : quintatons, flûtes traversières, gambes, chamades, larigots, vérifie le bon état des lamelles mobiles et superposées qui forment le pédalier de son instrument..., un timbre sonne, la messe commence.

Nous contemplons ce merveilleux spectacle entre les énormes tuyaux d'étain mat de l'orgue de 1781, cet orgue de jadis qui accompagnait le Ça ira alors que, sous la Révolution, Saint-Sulpice était voué au culte de la liaison. Des femmes en claires toilettes sous les pelisses de fourrures écoutent la grave polyphonie de Bach et mettent dans ce noble décor une note d'élégance discrète et de charme recueilli ; dans l'air flotte un parfum

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composé de l'odeur d'encens qui monte jusqu'à nous, d'héliotrope blanc et du « Jardin de mon curé », bien de circonstance aujourd'hui. Au-dessus de nos têtes, de grands anges de bois, sculptés par Glodion ou Duret, se penchent et semblent, comme nous, admiratifs et charmés. Là-bas, dans le chœur, l'évêque en or s'est levé et d'un geste large a béni l'assistance. L'église se vide lentement dans un bruit de pas étouffés.

Après avoir traversé un cabinet où Widor a dévotieusement réuni les portraits de ses célèbres prédécesseurs, Nivers, Clérambault, Séjan, nous montons encore jusqu'à une petite chapelle renfermant une précieuse relique, l'orgue du Dauphin, acquis en 1793 par un brocanteur à la vente de Trianon et racheté par l'église en 1804; et nous écoutons, évocation charmante, les vieux airs de Gluck et de Mozart joués par Widor sur ce clavier qu'effleurèrent les mains fuselées de la reine Marie- Antoinette.

La sacristie, qui s'ouvre à droite du maître-autel, est ravissante : une élégante galerie de fer forgé rehaussé d'ornements de cuivre doré surmonte des panneaux de bois sculpté où triomphe toute la grâce du xvme siècle. C'est là que, le mercredi 29 décembre 1790, Robespierre, Pétion, Sillery et Mercier signèrent au registre des mariages comme témoins de Camille Desmoulins et

de Lucile Duplessis. On connaissait le roman d'amour du « Procureur général de la Lanterne », et les Parisiens, enthousiasmés et curieux, remplissant la place étranglée qui s'étendait alors devant la colonnade, s'accrochaient aux grilles de Saint-Sulpice pour apercevoir le nez rose de la « petite Duplessis ». L'abbé Bérardier, l'ancien professeur de Camille, les maria, et Sillery racontait le soir à Madame Elisabeth qu'à la signature de l'acte, la plume était tombée des mains du vicaire Gueudeville quand il avait lu, stupéfait, les noms de tous ces témoins dont la notoriété redoutable remplissait déjà Paris... Robespierre et Pétion, pendant l'office, avaient tenu le poêle au-dessus de la tête des nouveaux mariés! Tout ce grand bonheur devait passer comme un rêve : moins de quatre ans plus tard, les deux têtes de Lucile et de Camille tombaient, à huit jours de distance, par ordre de Piobespierre, place de la Révolution, sous le couperet de la guillotine!

Tout en causant de ce drame effrayant, nous passions devant les revêtements de marbres rouges et verts qui tapissent les entours de cette sacristie évocatrice, quand le maître Sardou, que nous accompagnions,

s'écria :

« Voilà des marbres qui ne pouvaient s'attendre à

finir dans une église, et qui, de païens qu'ils étaient, sont devenus chrétiens! »

Et cet étonnant Sardou, si parfaitement documenté sur toutes choses, nous conta que ces plaques, sous

Louis XIV, formaient les marches sur lesquelles bondis-

MADAME nOI.AND

saient les eaux de la grande cascade du château de Marly : le roi mort, le Conseil de Régence avait décidé ia

suppression de ce trop coûteux Marly, que Saint-Simon

avait sauvé de la destruction ; mais la cascade avait été

sacrifiée, remplacée par un tapis vert, et les marbres,

enlevés, renvoyés à Paris, et affectés à la décoration de

Saint-Sulpice.

Autour de l'église s'étend un lacis de petites rues aux noms vieillots, au charme provincial, la rue Palatine, la rue Férou, la rue Garancière. On se figure aisément l'ancien aspect de ce dévot et silencieux quartier, qu'égayaient seulement le chant des oiseaux gazouillant dans les grands jardins des hôtels et des communautés religieuses et les incessantes sonneries des cloches conviant de tous côtés les fidèles aux offices. Il était logique que, sous la Terreur, les proscrits vinssent se cacher dans ces demeures discrètes et mystérieuses ; aussi fut-ce au 21 de la rue des Fossoyeurs (actuellement 15, rue Servandoni) que Gondorcet, mis hors la loi, trouva l'asile qui lui permit longtemps d'échapper à l'échafaud.

Intérieurement et extérieurement, cette humble demeure est presque restée dans le même état qu'en 1794. Alors la propriétaire s'appelait Mme Vernet, elle était parente des artistes qui ont illustré ce nom. On lui demanda l'hospitalité pour un proscrit... « Est-il honnête homme? Est-il vertueux?» « Oui, citoyenne. » « Alors ma maison lui est ouverte », répondit cette femme

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