AUTOUR DE SA1NT-SULPICE
admirable. Et Condorcet, pendant de longs mois, avec la tacite complicité des braves gens qui fréquentaient chez Mme Vernet, vécut claustré dans deux petites pièces au premier sur la cour, — une courette lugubre près d'un escalier de bois dont les sonorités durent bien souvent le faire tressaillir. Presque chaque jour la jolie M- Condorcet, bravant, la mort, se glissait dans cette humide et sombre rue des Fossoyeurs pour apporter son sourire au condamné. Cette femme courageuse pour subsister, tenait boutique de lingerie, 352, rue Saint-Honoré, et peignai* « des miniatures et des portraits au pastel, à l'entresol, audessus de la porte cochère ». Quant au pauvre Condorcet, il achevait d'écrire - cruelle ironie des temps — son admirable Esquisse des progrès de l'esprit humain! Le 25 mars 1794, apprenant qu'une visite domiciliaire devait s'effectuer le lendemain chez M- Vernet, résolu à ne pas compromettre plus longtemps sa femme adorée et sa courageuse hôtesse, Condorcet s'enfuit de la maison, vêtu comme un ouvrier et la tête recouverte d'un gros bonnet de laine; dans ses poches, à côté d'un Horace, il emportait des boulettes de poison, un mélange d'opium et de stramonium, préparé par
Cabanis...
On sait l'effroyable agonie de ce grand homme : l'asile promis, puis refusé parles Suard à Fontenay-aux Roses, la nuit passée dans les carrières de Clamart, enfin l'arrestation dans un cabaret, du malheureux philosophe, mourant de faim, brisé de fatigue, hâve, les
pieds sanglants, il mangeait avidement en relisant son Horace; d'exaltés patriotes buvaient à côté. Ce vagabond lisant du latin leur parut suspect à tous égards : on l'arrête, on le hisse sur une haridelle réquisitionnée, et c'est ainsi que ce très grand homme fut conduit à la prison de Bourg-la-Reine. Le lendemain, le geôlier, qui pensait enfin à lui apporter à manger, se heurtait à un cadavre : le froid, la faim, le poison avaient fait leur œuvre sinistre I
C'est au coin de la rue Férou, sous les murs de Saint-Sulpice, qu'en 1754, après un souper pris chez l'un des portiers du Luxembourg, l'architecleLescombat fut tué, à dix heures du soir, d'un coup de couteau dans le dos, par un nommé Montgeot. Ce Montgeot était l'amant de la femme de Lescombat, une exaltée à la beauté célèbre qui, pour se débarrasser d'un mari gênant, avait préparé l'assassinat, et Montgeot, pour dépister les soupçons, avait lui-même prévenu le guet, mettant la mort de son « cher maître » sur le compte d'une dispute. Le scandale fut effroyable : tout Paris parla de ce meurtre passionnel : enquêtes, contreenquêtes, lettres interceptées, et finalement double condamnation à mort (d). Montgeot fut rompu vif place
(1) Arrêt de la Cour du Parlement qui condamne Jean-Louis de Montgeot à être rompu vif en la place de Grève pour assassinat corn-
Thct Cueille et Bouché.
Il U E F E It 0 U
de la Croix-Rouge et la Lcscombat pendue place de Grève. « C'était un concours extraordinaire de monde dans les rues adjacentes pour la voir seulement passer; toutes les chambres avaient été louées sur la Grève pour la voir pendre. Il y eut des spectateurs jusque sur les tours Notre-Dame. On a claqué des mains comme à un spectacle; on vendait dans les rues l'histoire imprimée de son crime et son portrait, qui n'est pas aussi joli qu'elle Tétait en réalité » (*).
Et tout ce drame finit par une complainte que chantaient les camelots parisiens de 1755 (2).
La rue Férou, où fut frappé Lescombat, est restée délicieusement pittoresque, couronnée d'un côté par les hautes tours de Saint-Sulpice, fleurie de l'autre parles jardins du Luxembourg; une terrasse y règne sur le côté droit, celle du maître Massenet. En effet, au n° 48 de la rue de Vaugirard, au premier, dans un vieil hôtel seigneurial dont les fenêtres ensoleillées s'ouvrent sur les parterres du Petit-Luxembourg, notre cher Massenet s'est installé un délicieux intérieur; là, dans un graml
rais en la personne de Louis Alexandre Lescombat, architecte; du 31 décembre 1754. (Paris, chez P.-G. Simon, 1755.)
(1) Journal de Barbier. (Juillet 1755.)
(2) En face de la rue Férou existait une ruelle dite du « Pressoir- Notre-Dame », et aussi de « l'Uïs-des-Ruelles ». En 1794, Lavoisier s'était réfugié au 9 de cette rue. C'est là qu'il fut découvert et arrêté. Condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, il périt sur l'échafaud le 18 mai de la même année. — G. Pessakd, Dictionnaire historique de Paris.
salon rempli de tapisseries, de livres, de bois sculptés, de bibelots exquis, dès quatre heures du malin, sur une petite table Louis XV — la table de Manon, certainement — travaille le maître. Été comme hiver, à cetle heure matinale, Massenet, douillettement enveloppé de sa grande robe de chambre rouge, allume son feu ou ouvre sa fenêtre, suivant la saison, et se met à la besogne. C'est ainsi que furent écrits Marie-Magdeleinc, Manon, Werther, la Navarraise, le Jongleur de Notre- Dame, ces chefs-d'œuvre, — Ariane, que nous avons applaudie hier.
Parfois, quand le jour paraît, Massenet, traversant sa chambrette, dans son fulgurant costume de cardinal laïque, passe sur sa terrasse, et, tout en fumant sa cigarette, cet admirable artiste contemple le faîte des hautes tours de Saint-Sulpice, toutes roses sous les premiers feux du soleil levant... puis, il vient reprendre sa noble tâche coutumière.
Nous regardons, émus, les reliques, les souvenirs qui garnissent les murs : des photographies d'amis disparus, des reliques familiales; une carte de Flaubert, datée du jour de la première du Roi de Lahore: « Je vous plains ce matin; je vous envierai ce soir! » Une lettre attire nos regards... C'est un mot de Georges Bizet :
«... Jamais notre école moderne n'avait encore rien produit de semblable; tu me donnes la fièvre, brigand! Tu es un fier musicien, va! Ma femme vient de mettre
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Marie-Magdeleine sous clef. Ce détail est éloquent! Diable! tu deviens singulièrement inquiétant! Sur ce. cher, crois bien que personne n'est plus sincère dans son admiration et dans son affection que ton
« Bizet. ))
Et j'ai copié cette lettre, persuadé que je ne saurais iamais trouver plus éloquent « mot de la fin » 1
L'ABBAYE-AUX-BOIS
A l'angle de la rue de Sèvres et de la rue de la Chaise, derrière le square du Bon Marché, un long mur sombre, recouvert d'un épais rideau de lierre, contraste étrangement avec les maisons neuves de ce quartier modernisé; par-dessus ce mur, des cimes d'arbres, puis des toits recouverts de tuiles verdâtres et surmontés de clochetons découpés en façon de chapeaux chinois. Cette demeure d'allure sévère est la célèbre Abbaye -aux-Bois, et bientôt, hélas! cette vieille maison historique, qui abrita d'illustres amitiés et accueillit toutes les gloires françaises, va disparaître. Aussi, avant que la pioche des démolisseurs et la cognée des bûcherons n'abattent les arbres séculaires et n'émiettent les pierres historiques, qu'il nous soit permis de faire un pieux et mélancolique pèlerinage à ce pays du souvenir.
C'est au numéro 16 de la rue de Sèvres que s'ouvre l'Abbaye-aux-Bois. La grille de fer en était autrefois
hermétiquement close, mais aujourd'hui la cage est vide et la porte ouverte... Un jardinier émondeun massif de rosiers au milieu de la vaste cour qui s'étend devant les grands bâtiments aux tons de rouille; toutes les fenêtres
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L ABBAYE-AUX-BOIS
D'après un croquis de Houbron.
fermées semblent des yeux morts ; derrière les petites vitres sans rideaux, rien ne bouge, on sent qu'un venl de tempête a passé sur le logis. Cependant une vingtaine de Sœurs, aux voiles et aux robes noirs, aux guimpes blanches, occupent encore, douloureuses et résignées, quelques pièces de l'immense maison, en attendant l'éparpillement final et tout prochain, et c'est à leur par-
l'abbaye-aux-bois 69
faite obligeance que nous devons de parcourir cette demeure abandonnée (*).
Nous traversons d'abord d'antiques parloirs où, derrière des grilles aux mailles serrées, flotte encore le léger rideau de laine décolorée qui s'interposait entre les religieuses et le monde; puis nos pas résonnent, répétés par l'écho, dans de longs corridors voûtés portant de loin en loin cette inscription monastique : Silence... Nous longeons des cours muettes de cloîtres, où l'herbe des ruines croît déjà entre les dalles usées, qu'elle encadre comme d'un liséré de velours vert ; une haute porte sculptée s'ouvre brusquement sur un jardin sauvage, et l'odeur forte des buis nous pénètre. Devant ce morne paysage, qui pourrait se croire au plein cœur de Paris?
A peine un vague son
Dit que la Ville est là qui chante sa chanson !...(2)
Toute la gamme des verts apparaît, depuis l'intense vert-émeraude qui colore les troncs des vieux arbres jusqu'au vert pâle des lichens qui duvètent les bancs de pierre à demi enterrés dans l'herbe, les mousses envahissent les allées; dans la brume vague s'estompent les verts sombres et métalliques des ifs, des sapins, des lierres...
(1) Savalette de Langes, Ténigmatique héroïne — ou héros — du stupéfiant récit de M. G. Lenôtre (Vieux papiers, vieilles maisons, 2e série), avait séjourné en qualité de Dame pensionnaire à l'Abbaye-aux- Bois, avant d'être logé à Versailles aux frais du roi, de 1824 à 1832.
(2) P. Verlaine. Nocturne Parisien. Poésies, p. 53.
Dans quelques semaines peut-être, de tout ce coin de
nature évocateur et poétique, il ne restera que des tas
de fumier pourrissant et des paquets de fagots que ven-
___ dront au détail les
charbonniers auvergnats de la rue de Sèvres!... Pendant que nous suivons ces longues allées, coupées de petits reposons aujourd'hui délaissés, notre conductrice nous désigne deux étroites fenêtres au troisième étage.
— Ce fut, nous dit-elle, le premier logis de Mme Récamier; la Sœur Sainte- Clotilde, qui depuis 1843 habite l'Abbaye, s'en souvient encore aujourd'hui, malgré son grand âge; elle a vu Chateaubriand, impotent, traverser la cour d'entrée, soutenu par son valet de chambre, et c'est sur son bras que s'appuyait Mmo Récamier, à peu près aveugle, pour se promener dans le jardin I