‹ Promenades dans ParisChapitre 15 sur 70 · MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

MADAME RÉCAMIER

grand salon historique où Chateaubriand vieilli fit connaître à ses intimes les Mémoires d'Outre- Tombe et orga-

(1) « Je suis devenu poltron contre la peine, je suis trop vieux et j'ai trop souffert. Je dispute misérablement au chagrin quelques années

nisa la lecture publique de sa tragédie Moïse (27 juin 1829). «Toute lagloireet tout le charme de la France étaient là.» Les hommes étaient célèbres, les femmes étaient jolies, et l'on se retira « avec une émotion factice, mais avec un respect réel(4) ». Ce noble salon, tout glorieux de souvenirs (2), ouvre encore ses quatre fenêtres, mi sur la rue de Sèvres, mi sur la terrasse en fer à cheval qui ferme à gauche rentrée de l'Abbaye-aux-Bois. Une artiste au goût très sûr y a installé un atelier où, sous son habile direction, d'intelligentes ouvrières et des femmes du monde frappées par le sort réparent d'anciennes tapis-

qui me restent; ce vieux lambeau de ma vie ne vaut guère le soin que je prends de lui. » (Chateaubriand. Souvenirs et Correspondance.)

« M. de Chateaubriand est bien malheureux, il ne peut sortir de sa chambre. Mme Récamier l'y va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de Mme de Chateaubriand, qui se venge enfin de cinquante ans de délaissement. »

(1) Lamartine. Cours familier de littérature.

(2) « Je passe chez Mme Récamier. La pauvre femme perd la vue « et pour ménager ce qui lui en reste, elle s'entoure d'obscurité. On « ne pénètre qu'à tâtons dans le grand salon de l'Abbaye-aux-Bois . « les volets, les rideaux sont fermés et le jour delà porte ne suffirait « pas à guider vos pas, si la douce voix de la pauvre aveugle n'ai- « dait à vous diriger vers le grand paravent qui abrite son fauteuil: « Vos yeux restent quelque temps voilés comme les siens, mais vous « êtes en pays ami et vous reconnaissez la voix de M. Ampère, de « M. Brifaut... Peu à peu ma vue s'éclaircit, je distingue les personnes, « les objets ; le grand tableau de Corinne qui occupe tout un côté de « l'appartement m'apparaît dans sa beauté... » Derniers souvenirs, par le Comte d'EsTOURMEL, pages 17-18. « Mme Récamier mourut du choléra le 12 mai 1849, 14, rue Neuve-des-Petits-Champs, chez sa nièce, à la Bibliothèque. Elle était encore vraiment belle. »

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séries, brodent des chapes, enluminent des missels, composent des robes et des corsages de guipure.

Les boiseries de la pièce ont été vendues, ainsi que la cheminée (*) où s'accoudait Y « inamusable » vicomte (*) dans un silence que Ton voulait croire bienveillant; de tout ce passé, il ne reste que la corniche sculptée et le vieux parquet où reposait, près de la chaise longue de la belle Juliette aveugle, le fauteuil du glorieux René mourant (3). Chateaubriand écrivait dans l'admirable chapitre où il raconte son enfance tragique au château de Gombourg :

« Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude, et pourtant que sont-ils pour le reste du monde (4) ? »

(1) « Au-dessous du tableau de Corinne se tenait Chateaubriand, sa courte taille, ses jambes grêles, son buste viril, sa tête olympienne. »

(Herriot. Madame Récamier et ses amis. Notes, page 389.)

(2) « M. de Chateaubriand songeait plus qu'il ne causait. »

(3) Paris, le 1er Septembre 1847.

« L'opération que Mme Récamier s'est décidée à subir a défini- « tivement échoué. Elle reste aveugle comme auparavant. On la dit triste et dans un état de santé qui sans offrir de dangers immédiats « ne laisse pas d'inquiéter ses amis. Si elle venait à leur être enlevée, « cela ferait un grand vide dans la vie de Chateaubriand. Mais à quel « point le sentirait-il? En vérité, je n'en sais rien. Il semble être « tombé dans une prostration complète et je reviens toujours affligé « quand je l'ai vu. Quantum mutatus! Remontez à vingt ans seule- « ment. Du reste, il supporte son état avec beaucoup de courage, s'il « ne le supporte pas sans ennui. Malheureusement on ne saurait le « distraire, parce qu'il faudrait pour cela qu'il pût causer, et^il n'en a « pas la force. {Lettre de Lamennais au Baron de Vitrolles.)

(4) Chateaubriand. Mémoires d'Outre-Tombe.

La visite que nous venons de faire à la vieille demeure de l'Abbaye-aux-Bois répond à cette interrogation : Une apparition de fantômes, mélancoliques et charmants, s'est levée, à la seule évocation d'un nom de femme ; mais cette femme fut belle, aimable et bonne, et mérita d'être adorée (*).

(1) Le 28 octobre 1906, les badauds amasses devant les grilles ouvertes de ce qui fut l'Abbaye-aux-Bois regardent les démolisseurs éventrer la vieille maison, et une banderolle de toile surmontant la grille d'entrée porte cette inscription :

« Démolition de l'ancien couvent de l'Abbaye-aux-Bois. »

« A vendre : quantité de boiseries, parquets de chêne, bois de charpente... 3.000 mètres de moellons. — Plâtras, bois à brûler, etc. »

L'adjudicataire de la démolition est M. Marty qui, très gracieusement, a bien voulu offrir au Musée Carnavalet, l'humble petite porte fermant le premier logis de Mme Récamier.

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