‹ Promenades dans ParisChapitre 16 sur 70 · AUTOUR · texte numérisé non relu

AUTOUR

a place Maubert était, au moyen âge, une des plus pittoresques « verrues » de Paris. Les escholiers, si nombreux dans ce quartier peuplé de collèges, y ripaillaient avec les gentes ribaudes chantées par Villon; « on y dansait pesle-mesle au son des joyeux flageolets et des douces cornemuses », on s'y divertissait fort « se rigolant, buvant, faisant grande chère... lampant du Bourgueil, du clairet, du vin pineau... avalant des écuelles de friandes trippes dont on se pourléchait les badingoinces... et les flacons d'aller, les jambons de trotter, les gobelets de voler... » (*). La place était bordée de potiers d'étain, d'hôtelleries, de rôtisseurs, de tapisfrancs ; et les bonnes vierges engrillagées, nichées aux angles des ruelles sombres aboutissant à cette bruyante kermesse, durent voir de bien singuliers tableaux sous

(1) Fr. Rabelais, ch. v, liv. I, La Y'.e de Gargantua.

la lueur des veilleuses qu'à la tombée de la nuit de pieuses bonnes femmes venaient allumer.

Cette place populaire et tumultueuse servait aussi aux exécutions : c'est là qu'en 1546 fut brûlé vif le malheureux Etienne Dolet, philosophe et imprimeur, sous le règne de François Ier, restaurateur des lettres en France, comme chacun sait.

Aujourd'hui les embellissements modernes ont fait de la place Maubert un espace immense et banal, fermé par un marché vulgaire construit sur les ruines du couvent des Carmes et ceinturé d'une rangée de débitants d'alcool dont les alambics de cuivre se dressent menaçants comme autant d'engins meurtriers braqués sur la population parisienne. Au centre, une déplorable statue d'Etienne Dolet rappelle ses malheurs et le sacrifie une fois de plus.

La rue Maître-Albert s'ouvre à droite ; elle s'appelait autrefois rue Perdue ; elle est lugubre et saie ; les hautes maisons qui la bordent la font paraître encore plus étroite et plus sombre. C'est là, au numéro 13, en un bouge qui est aujourd'hui un abominable garni, l'hôtel du Midi, que, le 7 février 1820, mourut Zamor, le nègre de la Dubarry, ce singe malfaisant dont s'amusait Louis XV, que flattaient les courtisans de la grande favorite ; et qui, plus tard, vil et ingrat, contribua à faire couper le cou de sa bienfaitrice. Après la Révolution, il était venu, méprisé de tous, se terrer dans la plus triste maison de cette triste rue Perdue.

C'est là que MmeLejeune, fille du propriétaire, l'avait connu; elle en parlait à M. Vatel, l'historien passionné de la Dubarry :

« Zamor était très petit, disait-elle, pas plus grand que moi, il n'avait pas cinq pieds. Il était chétif, plutôt mulâtre que nègre, il était d'une couleur jaune désagréable, le nez légèrement épaté, les cheveux un peu crépus, grisonnants et peu abondants... Il vivait en donnant des leçons élémentaires, il montrait à lire, à écrire un peu de grammaire et d'orthographe... Il aurait eu de quoi vivre, mais il s'était épris d'une femme qui tenait un magasin de mercerie ; il avait placé tout ce qu'il possédait entre ses mains, et elle le lui avait fait perdre... Le loyer était de 60 francs par an. » (*)

Un matin, une voisine trouva sa porte entr'ouverte. Comme cela n'était pas habituel et qu'il était parfaitement poli, saluant tout le monde dans l'escalier, elle se hasarda à entrer, elle le trouva mort dans son lit. Il n'avait que trois francs, déposés sur sa table de nuit.

Nous avons visité la chambre où mourut ce bouffon tragique qui, « costumé d'une veste de hussard en velours rouge brodé d'argent, un petit sabre au côté, un colback de fourrure sur la tête », s'était roulé dans les jupes de soie « bleu de France » de la Dubarry, ces robes merveilleuses, tissées au chiffre de Louis en laurier-rose, que terminait le D de la Dubarry en myosotis...

(1) Ch. Vatel, Histoire de Madame du Barry, tome III, pp. 367-3G8. Pièces justificatives.

Après avoir gravi un escalier délabré, au second étage, nous pénétrons dans le taudis, et une odeur acre

Page 1