‹ Promenades dans ParisChapitre 17 sur 70 · MORCEAU D UNE JUPE DE SOIE AYANT APPARTENU A MADAME DURARRT · texte numérisé non relu

MORCEAU D UNE JUPE DE SOIE AYANT APPARTENU A MADAME DURARRT

Collect. de Mm* G. Cain.

et puante nous saisit à la gorge ; le locataire actuel est un négociant en vieux bouts de cigarettes ramassés sur la voie publique : après avoir dépiauté sa marchandise, il l'étalé, pour la sécher, sur le lit, sur la commode, sur

le plancher et aussi sur la petite cheminée Louis XVI encore intacte - où Zamor soufflait son feu de poussier de mottes... Les fenêtres, garnies d'un barreau de fer, donnent sur une cour étroite, humide et noire qui éclaire ce triste réduit. N'étaient le corridor et la cloison qu, de cette chambrette font deux minuscules cabinets, rien n'a changé; en cherchant un peu, on retrouvera, sur les murs, qui furent jadis blanchis à la chaux, la trace des clous où pendaient les portraits de Robespierre et de Marat, les dieux du logis !

Au sortir de cette triste maison, entrons à cote, au numéro 15; là, une fruitière a curieusement installe sa petite boutique dans une cour marquée sur le Plan de Tur-ot de 1739 ; une mignonne fillette aux yeux rieurs, à la tignasse blonde et ébouriffée, portant sa poupée sur le bras, y achetait ce matin trois sous de salade, et c'était comme un rayon de soleil qui venait égayer ces vieilles pierres et ces tristes souvenirs.

En face, au numéro 16, une masure en ruines offre encore quelques traces de sculptures Renaissance et un épicier a entreposé ses réserves dans les caves qui furent - dit une douteuse tradition - d'anciens cachots ; sous la voûte obscure et grasse, s'ouvre une petite porte qui, à la fin du second Empire, servait d'entrée mystérieuse à une arrière-boutique de marchand de vin : la, à la lueur d'un quinquet fumeux, se réunissaient de farouches conspirateurs rêvant d'abattre le régime impérial; le marchand de vin s'appelait AUemane, et son

fils, membre de la Commune de Paris en 1871, puis député, a donné son nom à une fraction du parti révolutionnaire.

Gagnons maintenant par la rue des Grands-Degrés la rue de la Bûcherie, et arrêtons-nous devant une ruine bizarre qui se dresse à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert : ce fut jadis la Faculté de médecine, ce n'est plus qu'un pittoresque débris, saumuré de crasse, cuit par les soleils, usé par les pluies, une vieille bâtisse aux fenêtres enguirlandées de pierres sculptées, qu'écrase un dôme monumental ; sur les murs lépreux éclatent, pimpantes, joyeuses, quelques affiches de Ghéret ou de ses émules, qui y détonnent délicieusement. En face, sous le porche sévère d'un vieil hôtel Louis XIV, une marchande de lait et de café a disposé sur des tréteaux ses réchauds, ses bols, ses piles de sucre, et trois joyeuses ouvrières parisiennes, leurs fanchons posées à la diable sur des cheveux fous, le nez rose de froid, avalent en riant un « petit noir » bouillant avant de regrimper à l'atelier où leurs doigts agiles vont pailleter des corsages et faire éclore les roses au bout de quelques fils de laiton.

Ce qui reste de l'antique rue du Fouarre — et c'est bien peu de chose — s'allonge près des anciens bât;ments de l'Hôtel-Dieu; deux ou trois porches ruinés, qL niques toits biscornus rappellent seuls l'ancienne renom-

mée de cette rue du Feurre, devenue rue du Fouarre (*), où Rabelais raconte que Pantagruel disputa « contre tous les régents, artiens et orateurs des Facultés et les mit a quia ». En vieux langage français, ce mot feurre, d'où fourrage, signifiait paille, et la rue devait sa dénomination à la paille sur laquelle se groupaient les escholiers autour des chaires de leurs professeurs. — Philippe- Auguste, en 1208, n'ordonnait-il pas de distribuer aux pauvres la paille qui jonchait ses appartements royaux? — Les châteaux, les églises, les écoles, les tavernes n'avaient pas d'autres litières ; après les croisades seulement furent introduits en France les tapis d'Orient et les décorations en mosaïque.

Cette rue du Fouarre renfermait les écoles des Quatre- Nations où l'on besognait rudement. En hiver, dès cinq heures du matin, la messe de Saint-Julien-le-Pauvre annonçait l'ouverture des classes, éclairées par quelques misérables chandelles ; à six heures on entendait sonner

(1) Sauval rapporte que « en 1358, l'Université se plaignit au Régent, depuis Charles V, de ce que, la rue au Feurre était chaque nuit encombrée d'immondices et d'ordures fétides, apportées par des hommes malfaisants, que, de plus, on enfonçait les portes de l'Ecole pour y introduire des gens de mauvaise vie qui y passaient la nuit et souillaient les lieux ou se plaçaient les écoliers, ainsi que la chaire du professeur ».

Sur cette plainte, le Régent ordonne qu'il serait établi deux portes aux extrémités de la rue au Feurre et que ces portes seraient fermées pendant la nuit. Sous François Ier cette voie prit la dénomination de i-ue au Feurre, puis, par altération, celle de rue du Fouarre.

prime à Notre-Dame, puis tierce, puis none, puis vêpres... Un grand souvenir plane sur cette vieille rue : c'est là, dit une tradition, que le sublime Dante, lors d'un ses deux séjours à Paris (?), suivit les cours d'un maître illustre, Sigier de Brabant ; il le cite dans son « Paradis » (livre X, v. 136) :

Essa è la luce eterna di Sigien

Che leggendo nel vico degli Strami...

« C'est l'éternelle lumière de Sigier qui, rue du Fouarre... » — On rappelle encore le souvenir qu'il aurait gardé de cette rue bruyante, comme aussi des longues stations qu'il allait faire dans l'humble église de Saint- Julien-le-Pauvre — à quelques pas de là.

Que de contrastes 1 Après avoir évoqué le souvenir lumineux de Dante, nous allons plonger en pleine boue : après la rue du Fouarre, la rue des Anglais et ses hideurs Cette rue saie et puante va bientôt tomber sous le pic des démolisseurs, et avec elle disparaîtra un bouge notoire, une étape célèbre dans la tournée officielle des mauvais lieux : le cabaret du père Lunette. Une gigantesque paire de besicles jaillissant d'une étroite devanture peinte en rouge sert d'enseigne à ce bistro. Une fois la porte poussée, on est dans un étroit couloir bordé à droite par un immense comptoir d'étain égayé d'un bocal

Extrait du plan de Paris,'dit de Turgat, de iy 3g

prime à Notp^Damo. pute t Un grand s4uvfe«u^plane s dit une tramtion/\ui"&ta subi

deux séjouijs à P illustre, Sigjer de (livre X, v.

(?], suiv£f les bant; il lfeite dï

fie rue :

ite,

un

là.

« C'est

Fouarre..

gardé de ce f< stations qu'i Julien-le-Patfvre — à

eterna di

dp. nel vico deàlï

— On rappi

tiere encoi

Sigu le sou]

[Ui,

briy|thte, oomme

lans.

ur qu des lon^.

îglise de Saidt-

lelquei/pas d<

Que de dontrast lumineux de j*tei*fU riQus après la rue qu Fb^fr^ Cette rue safe et phaii des démolisseurs, et^vec notoire, une étape célèbre^ mauvais lieuL: le cabarei du pore-t ueue. l tesque paire de besicles jaillissant d'une étroite devanture peinte en rouge sert d'enseigne à ce bistro. Une fois la porte poussée, on est dans un étroit couloir bordé à droite par un immense comptoir d'étain égayé d'un bocal

évoqué le souvenir jer en pleine boue :

s/Anglais et ses hideurs tôt tomber sous le p c aîtra un bouj e officielle d< s

Extrait du plan de Paris, dit de Turgot, de i73g

Page 1